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Art
Mentors et protégés

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 16.11.2011 à 14:39

L’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger et la poétesse américaine Tracy K. Smith ont participé au 5e cycle de mentorat artistique initié par Rolex. Ou comment transmettre le feu sacré artistique.

Hans Magnus Enzensberger, né en 1929 en Bavière. Costume gris, chevelure blanche, yeux délavés, esprit aristocratique, ironique et encyclopédique, personnage incontournable de la vie littéraire allemande, poète, écrivain, traducteur, dramaturge, voyageur infatigable et couvert de prix, auteur d’essais anticonformistes, pessimistes et toniques comme Médiocrité et folie, Le perdant radical ou Hammerstein ou l’intransigeance.

Tracy K. Smith, 38 ans. Robe courte, bottes hautes, yeux de biche. Née en 1972 dans le Massachusetts, belle plante afro-américaine grandie en Californie avec un père ingénieur qui travaillait sur le télescope Hubble. Un appartement à Brooklyn, un mari, une fillette de 2 ans, un poste de professeur en creative writing à l’Université de Princeton depuis 2005, trois volumes de poésie publiés à ce jour, dont le deuxième, Duende, a été salué de plusieurs prix.

Tout les sépare. Et pourtant, ils viennent de passer un an ensemble en tant que mentor – lui – et protégée – elle. Dans la mythologie grecque, Mentor est un ami du roi Ulysse, qu’il assiste régulièrement de ses conseils. Lorsqu’Ulysse, roi d’Ithaque, quitte son royaume pour participer à la guerre de Troie, il confie à Mentor l’éducation de son fils Télémaque. Quand les prétendants cherchent à contraindre Pénélope à choisir parmi eux un nouvel époux, c’est Mentor qui pousse Télémaque à partir rechercher son père.

Depuis dix ans, Rolex, via son institut philanthropique, réunit généreusement tous les deux ans six couples d’artistes en début de carrière et de maîtres reconnus dans les domaines de la danse, du cinéma, de la littérature, de la musique, de l’art dramatique et des arts visuels pour une année inédite de mentorat artistique. Aucun résultat concret exigé, aucune obligation si ce n’est celle de passer au moins 30 jours ensemble et de venir évoquer l’expérience lors d’un week-end final de causeries et de performances à New York. Tous les frais sont pris en charge, et Rolex finance une nouvelle œuvre à la fin du cycle de mentorat.

En dix ans, 29 artistes ont tenu le rôle de mentor, de Martin Scorsese à Jessye Norman, en passant par David Hockney, Tahar Ben Jelloun, Toni Morrison, Youssou N’Dour, ou encore Trisha Brown, Brian Eno, Peter Sellars et Anish Kapoor cette année. «On ne peut pas organiser une relation humaine, explique Hans Ulrich Obrist, codirecteur de la Serpentine Gallery de Londres, membre du comité d’experts qui aide Rolex à identifier mentors et protégés dans le monde. Dans l’histoire de l’art, le mentorat a toujours été très productif sans avoir jamais été formellement organisé.

Les artistes qui ont noué cette relation se sont toujours rencontrés par hasard, comme Pissarro qui avait pour protégés Gauguin et Seurat, ou Hemingway et Gertrude Stein. L’organiser comme le fait Rolex est une aventure passionnante.» «La relation va bien audelà des conseils techniques, relève Rebecca Irvin, directrice à Genève du programme de mentorat artistique. Il s’agit de la manière dont un artiste vit sa vie. Le mentor n’est pas un professeur. Il est bien davantage.»

Relation philosophique. Tracy K. Smith a passé un été à Munich, où habite Hans Magnus Enzensberger. Ils se sont aussi vus à Paris, Londres et Tenerife. Ils ont visité des expositions, travaillé sur le manuscrit de Life on Mars, le recueil de Tracy paru en mars, et surtout beaucoup parlé. «Peu des techniques littéraires, mais de notre famille, de notre vision du monde et de notre attitude existentielle, reconnaît Tracy K. Smith.

 

«J’AI TOUJOURS PENSÉ QUE MON AUDIENCE SERAIT LOCALE. LE FAIT QUE HANS MAGNUS NE SOIT PAS AMÉRICAIN A CHANGÉ MA MANIÈRE DE VOIR MON PROPRE TRAVAIL.»
Tracy K. Smith

 

Hans Magnus n’est ni mon éditeur ni mon père. C’est une relation différente, plus philosophique et intime en même temps. Très vite, il n’a plus mis de gants avec moi, ni en parlant ni en me renvoyant mes textes! Le fait qu’il soit européen m’a beaucoup apporté, c’est une vision de la vie et de la littérature très différente.»

Enzensberger a choisi Tracy parmi les personnes qui lui ont été soumises parce que ses textes lui parlaient. «Elle a une voix, ce qui est l’essentiel, et elle est on ne peut plus différente de moi. Elle est jeune, belle, américaine, elle a une relation particulière à Dieu et à la science-fiction, que je n’ai pas du tout. Nous ne sommes pas issus de la même casserole culturelle, j’ai gagné à me confronter à cette différence. Les artistes sont des égoïstes, ils ne veulent pas seulement donner. Je voulais aussi en tirer quelque chose. Nous nous sommes pressés l’un l’autre comme on presse des oranges. C’est une démarche à la fois sérieuse et ludique.»

 

«NOUS NE SOMMES PAS ISSUS DE LA MÊME CASSEROLE CULTURELLE, J’AI GAGNÉ À ME CONFRONTER À CETTE DIFFÉRENCE.»
Hans Magnus Enzensberger

 

Découvrir l’Europe et le monde de l’écrivain allemand a paradoxalement donné à Tracy K. Smith accès à sa propre enfance et à celle de ses parents en Alabama, et lui a donné le courage de se lancer dans le récit, en prose, de sa famille, qu’elle repousse depuis plusieurs années. «L’attention de Hans Magnus m’a donné du courage, de la confiance en moi.

C’est important que quelqu’un croie en vous en tant qu’artiste. Et il m’a appris qu’il y a de la joie dans le processus de création. Qu’il ne faut pas se prendre trop au sérieux. La frivolité est l’apanage de la vieillesse!» Elle qui a beaucoup pratiqué et écrit sur la psychothérapie tisse un parallèle avec le mentorat.

«Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’acquérir une assise solide pour progresser. Lorsque je suis obnubilée par un “grand” problème, comme par exemple écrire au sujet de mon père, Hans Magnus m’incite à penser à petite échelle, à écrire une scène précise, à me concentrer sur les vingt prochaines phrases. Tout comme mon psychothérapeute m’encourageait à ne pas songer aux dix prochaines années mais plutôt aux huit prochaines semaines!»

L’an prochain, c’est la romancière canadienne Margaret Atwood qui choisira un (ou une) protégé(e) qu’elle suivra pendant un an, tout comme les futurs mentors Patrice Chéreau, Gilberto Gil ou l’artiste sud-africain William Kentridge. «Transmettre des outils et un état d’esprit de main à main a toujours été vital pour moi, relevait- elle à New York lors de la présentation des nouveaux mentors lundi soir. Sans nouveaux pratiquants, tout art meurt.»




Tags: Ecrivain, poétesse, cycle de mentorat artistique, littérature,

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