Le 8 février, dans un appartement privé de New York, les dirigeants des plus puissants hedge funds du monde ont dîné ensemble. A l’initiative du multimilliardaire Steven A. Cohen (SAC Capital Advisors) ils décidèrent de miser sur une baisse massive de l’euro. Dans l’espoir de le ramener à la parité avec le dollar.
Ce type d’entente, dans le commerce et l’industrie, est punissable. Mais dans la jungle financière, tous les coups sont permis. Une poignée de décideurs s’étaient concertés de la même façon pour imposer le thème du «pessimisme» à propos de la Grèce. Pas de la Californie, tout aussi désastreuse, pas de la Grande-Bretagne qui patauge de même dans des déficits abyssaux. Non, il fallait porter un coup ciblé à l’Europe.
Ce complot est en train d’échouer. D’abord parce qu’il est connu. Le Département de justice américain a dû ouvrir une enquête. Même si elle n’aboutit à rien, ce qui est probable, c’est un coup de semonce. Parce que plus personne ne peut affirmer sans se ridiculiser que le cours des monnaies est dicté par la seule loi du marché, par la seule raison économique.
Quant à l’Europe, elle peut dire merci à ces messieurs. Ceux-ci l’ont contrainte à serrer les rangs, à montrer concrètement sa solidarité. Beaucoup de commentateurs ont pris l’habitude, c’est devenu un tic intellectuel, d’ironiser à tout bout de champ sur les institutions européennes. Là, ils doivent admettre que celles-ci ont fonctionné. La fermeté des gouvernements, de la Commission, de la Banque centrale européenne a stoppé la chute de l’euro face au dollar.
Cet épisode donne à l’Union européenne le coup de fouet dont elle avait besoin. Elle ne peut plus ronronner au rythme des discours mous de M. Barroso. Elle se trouve contrainte de faire un pas de plus dans son intégration: envisager une vraie gouvernance économique. Cela dans un difficile grand écart entre les intérêts communs et la responsabilité propre des Etats. La nécessité fait loi. Mieux que tous les colloques.
Qui eût dit, il y a peu encore, que le ministre des Finances allemand, approuvé par la chancelière et le président français, allait proposer la création d’un Fonds monétaire européen? La Commission a repris la balle au bond. Cela ne se fera probablement pas tout de suite, mais l’idée est dans l’air, elle finira par aboutir. C’est dans la logique de l’histoire: la solidarité continentale a besoin de nouveaux outils.
A Washington, même le président socialiste du Fonds monétaire international, Dominique Strauss-Kahn, fait grise mine. Va-t-on se passer de ses services? A quoi servira sa maison si tous essaient de s’en passer? Les Asiatiques et les Sud-Américains cherchent déjà à s’entraider à l’échelle régionale sans frapper à la porte du FMI. Et voilà que le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, si mesuré dans ses propos, juge «inappropriée» une intervention de cette institution en Grèce.
Comme d’ordinaire, le chœur des économistes, toujours aussi conservateurs, déplore cette évolution. Pas une voix ne manque. Des professeurs suisses expliquent par A plus B que le FMI, c’est bien suffisant, qu’un fonds européen ne se justifie pas. On connaît la musique.
La Suisse a-t-elle quelque chose à dire à propos des spéculations dirigées contre l’Europe? Pas un mot bien sûr, pas même le début d’une réflexion. Son gouvernement, endolori par la gifle reçue du peuple dimanche dernier, est à des années-lumière de ces préoccupations. Le Parti libéral-radical est occupé à inventer des recettes à l’usage des banquiers, lorsqu’il ne perd pas son temps à lancer des campagnes publicitaires autour de son idée géniale: déposer une plainte contre l’Allemagne à propos des données bancaires dérobées. Sans même pressentir que si le ridicule ne tue pas, il fait souvent perdre les élections. Quant à la gauche, tout à son bonheur de voir les rentes vieillesse sauvées par la vox populi, elle se dit certes vaguement pro-européenne, mais ne met jamais en relation ce qui arrive aux autres et ce qui nous arrive à nous.
Or si l’euro dégringole, si l’Europe s’effrite, c’est tellement évident, nous payerons comme les autres le prix de ce déclin.
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