Merkel ne dirige plus l’Europe
| Angela Merkel s’est longtemps posée en maîtresse de l’Europe. Imposant son credo: l’austérité partout et le moins de soutien possible aux pays défaillants. Ce temps est passé.L’impasse du régime minceur, régime misère plutôt, éclate aux yeux de tous. Même à ceux des Allemands. Ils comprennent peu à peu qu’étrangler l’Europe du Sud et faire éclater la zone euro serait une catastrophe pour eux aussi. Leurs exportations, déjà fragilisées, s’effondreraient. Et la rancœur politique à leur égard, déjà grande, virerait à l’hostilité. Un cauchemar historique.Face à la crise, la chancelière tient un double langage. La solution, dit-elle, c’est plus d’Europe. Mais par ailleurs, elle dit non aux «eurobonds», elle dit non aux investissements pour la croissance. Non, non, ou alors demain peutêtre. Que veut-elle au bout du compte? Les Allemands le savent: son premier souci, c’est de ne pas déplaire, c’est de gagner les élections. Elle n’a ni conviction européenne ni anti-européenne. Elle navigue au gré des rapports de force intérieurs et extérieurs. Prête, en bonne scientifique, à trouver des formules de compromis, mais sans vision de l’avenir. Atteinte par une maladie psychopolitique très helvétique, elle est persuadée que son pays est l’incarnation de la sagesse, que tous les autres pataugent dans l’erreur. Il n’empêche: la maîtresse ne sait plus où elle en est.Alors qui? Qui dessinera une architecture européenne adaptée aux défis actuels? Au-delà des aides à court terme apportées ici et là, comment fonctionnera l’Union de demain?Ce ne sera pas Merkel. Hollande? Il peut surprendre son monde une fois de plus en se montrant créatif. Mais l’aile souverainiste de son propre camp lui fera la vie dure. Et lui aussi pense déjà aux prochaines élections. Dans l’urgence, quatre hommes se concertent. José Manuel Barroso, président de la Commission, Herman Van Rompuy, président du Conseil européen, Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne et le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, chef de file des ministres des Finances de la zone euro. Tous quatre ne cherchent pas à plaire mais à faire tenir debout l’Union européenne.Ils préparent un plan qu’ils soumettront aux chefs d’Etat à la fin du mois. Avec un objectif clair: bâtir une union budgétaire et politique commune. Donner à la monnaie l’autorité qui la soutient. Mutualiser les dettes nouvelles sous la surveillance de tous. Cela équivaut à donner une cohérence renforcée à l’UE mais aussi à lui déléguer une nouvelle part de souveraineté des Etats.Cette perspective était jugée folle il y a peu de mois encore. L’aggravation de la crise la rend nécessaire aux yeux de nombreux acteurs et observateurs de la scène en ébullition. Car tant que les spéculateurs pourront miser sur la fin de l’euro, sur la cote et la décote des Etats, le chaos durera: c’est même le Financial Times Deutschland qui l’affirme. Jusqu’à l’énigmatique Angela qui vient de déclarer: «Il nous faut une sorte d’union fiscale, une politique budgétaire commune, et pas à pas nous devrons donner plus de compétences à l’Europe.» Ainsi donc se dessinerait une construction fédérale avec des mécanismes de péréquation entre Etats pauvres et riches, comme la Suisse les connaît entre ses cantons, et l’Allemagne entre ses Länder. Mais avec aussi une autorité commune. Avec enfin un contrôle parlementaire par-dessus celui des nations. Ce serait un pas de géant.Les oppositions à un tel projet se déchaîneront partout. Avec toutes sortes d’arguments parfois forts, mais avec une faiblesse: quel autre scénario viser? L’éclatement de fait de la zone euro entraînerait celui de l’Union elle-même. Avec quels effets? L’ex-ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer prédit l’incendie généralisé. La montée des extrémismes. Un retour aux années 30. Trop pessimiste? Pas sûr. On ne peut jouer avec de tels périls.L’heure de vérité approche. Les chefs d’Etat contraints à se prononcer feront tout pour ne pas brusquer leurs opinions publiques. Mais ils devront donner plus que des signes. Offrir plus que des bricolages. La direction que prendront les Européens déterminera leur sort à tous. Y compris, bien sûr, le sort de ceux qui restent en marge de l’Union.
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