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Michael Henry Wilson, d'Eastwood à Mandela

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 31.01.2012 à 16:02



«Ce film prouve que si l’on prend comme premier critère la cinéphilie on peut arriver au politique, alors que dans le sens inverse c'est assez rare.» En janvier 2011, lorsque je demandais à Edouard Waintrop de me présenter les séances spéciales qu’il prévoyait pour agrémenter la programmation officielle du Festival international de films de Fribourg, qu’il allait diriger pour la dernière fois, il me parlait en ces termes de Reconcilation: Mandela’s Miracle, un documentaire signé Michael Henry Wilson. Un critique franco-américain bien connu des cinéphiles puisqu’en plus de collaborer depuis une quarantaine d’années avec la toujours pertinente revue Positif, il vient de proposer des éditions augmentées de deux ouvrages d’entretiens majeurs: Scorsese par Scorsese et Eastwood par Eastwood. Martin et Clint, deux géants du cinéma américain dont il est depuis des années le plus proche confident.

Il y a quelques semaines, Wilson était de passage en Suisse romande, à l’occasion d’un cycle Eastwood organisé à Genève et de la sortie en salles de Reconciliation. Une belle occasion de converser avec un homme généreux, aux connaissances encyclopédiques sur le cinéma classique hollywoodien et qui signe avec ce documentaire un beau film humaniste montrant comment l’Afrique du Sud a su aborder de manière exemplaire l’après-apartheid. Nous avons d’abord parlé de cette actualité, avant d’embrayer sur Eastwood. Voici la première partie de l’entretien - je reviendrai dans un prochain article sur le réalisateur d’Impitoyable afin de faire durer le plaisir.

 

Durant le tournage de Kundun, de Martin Scorsese, vous avez réalisé un documentaire sur le Dalaï-Lama. Cette fois, vous avez profité du tournage d’Invictus de Clint Eastwood pour signer un film sur Mandela et l’après-apartheid. Comment est né ce projet?

  MV5BMTg5NjEwNjUwNV5BMl5BanBnXkFtZTcwMjQ5MTcxMw>._V1._SX640_SY707_ A la recherche de Kundun devait au départ être un portrait de Scorsese. Mon idée était de voir comment un jeune New-Yorkais catholique allait réagir en découvrant le bouddhisme tibétain. Mais trois ou quatre jours après mon arrivée sur le plateau, au Maroc, je me suis rendu compte qu’il se passait quelque chose de plus important, que mon film ne pouvait pas être simplement le portrait de Marty. J’ai alors commencé à parler aux Tibétains qui étaient là et je me suis rendu compte qu’il me fallait remonter jusqu’au Dalaï-Lama lui-même, que je devais aller le trouver à Dharamsala. C’est ainsi que le film a pris sa forme, qui est un contre-point entre Marty en train de recréer un Tibet qui n’existe plus et le Dalaï-Lama évoquant un Tibet qu’il est l’un des derniers à avoir connu. Plus tard, quand je suis allé présenter le résultat au Dalaï-Lama, il m’a demandé quel serait mon prochain film. Sans réfléchir, je lui ai répondu que j’allais me pencher sur l’esprit de réconciliation, parce que lui-même en parlait de manière très éloquente et qu’à mes yeux il l’incarnait. «C’est un très bon sujet, me dit-il alors, mais vous devriez aller en parler à Nelson Mandela et Desmond Tutu, parce que c’est en Afrique du Sud, où Gandhi a développé sa pensée, que tout a commencé. Si vous voulez comprendre la résistance non-violente, c’est là-bas que vous devez aller. »

 

Et vous avez emboîté le pas à Eastwood…

A l’époque, je pensais réaliser un documentaire sur la réconciliation dans le monde, en faisant appel à différents intervenants au Moyen-Orient, en Bosnie ou au Timor. Mon projet était une sorte de mini-série que tout le monde trouvait intéressante mais que personne ne voulait financer. Or je finis par apprendre que Clint va faire Invictus. Je lui demande alors s’il est d’accord que je vienne en parallèle interviewer les gens qui ont assumé le processus de réconciliation en Afrique du Sud. Il me dit: «Très bonne idée, de quoi as-tu besoin?» Je lui explique que si j’ai avec moi la Fondation Mandela et Desmond Tutu, j’ai un gros problème avec la Fédération internationale de rugby, qui demande des fortunes pour le moindre document d’archive. Avec sa bénédiction, j’ai ainsi pu utiliser gratuitement ses séquences sur la Coupe du monde de rugby 1995, qui est un moment clé de la réconciliation.

 

Saviez-vous dès le départ que Mandela n’allait être montré qu’à travers des images d’archive?

Comme il a la maladie d’Alzheimer, on a découvert en arrivant en Afrique du Sud qu’il n’est plus filmable. Sa fondation le protège énormément. Clint voulait que je filme son entretien avec lui, mais cela a été refusé. Bien entendu, tu es effondré quand tu apprends en tant que cinéaste que tu ne peux pas filmer ton sujet principal. Mais finalement, je me suis aperçu que la présence de Mandela dans le film est plus forte du fait qu’il est réfracté à travers des gens qui l’on connu ou à travers des documents d’archive où il est en pleine force de l’âge. En fait, on a plutôt gagné à ce que ce ne soit pas le Mandela d’aujourd’hui - très diminué et difficilement audible - mais celui de 1961 qui apparaisse.

 

Vous avez par contre rencontré sa fille Zindzi, qui dans une séquence très forte explique comment son père, à sa sortie de prison, a échappé à sa famille pour devenir un héros…

Je suis très content de cette séquence parce si tous les documentaires sur Mandela décrivent ce moment de manière triomphaliste, on le découvre ici sur un jour doux-amer. Car si Zindzi est ce jour-là consciente qu’il s’agit d’un grand moment, elle réalise en même temps que son père ne sera jamais vraiment son père et qu’elle va même être séparée de sa mère.

 

On a l’impression que le film a été pour les gens que vous avez interviewés comme une thérapie, un moyen d’exorciser des blessures encore très vives…

La passion avec laquelle parlent les témoins de l’Apartheid m’a frappée. On sent que les blessures sont en effet encore vives, que les cicatrices ne sont pas fermées. Les événements son finalement très proches et ils voulaient nous faire partager cela. Il n’y a pas encore la distance des manuels historiques, comme si en France on faisait un film sur les pieds-noirs en 1961-1962.

 

Afin de montrer que les cicatrices ne sont pas fermées d’un côté comme de l’autre, vous donnez la parole aux victimes mais aussi aux bourreaux…

Je suis parti du point de vue de Desmond Tutu, qui dit que l’oppresseur doit être libéré au même titre que l’opprimé. D’une certaine façon, l’oppresseur est même plus à plaindre parce qu’il a plus de chemin à faire que la victime. Là, je m’apprête à faire un film sur Aung Sang Suu Kyi et mon intention est de rencontrer des généraux et des militaires qui ont fait partie de la dictature afin de voir comment ils vont se justifier. Le Dalaï-Lama, Mandela et Suu Kyi forment un triptyque, ce sont trois personnages qui ont su surmonter un drame sans éprouver ce que tout être humain normal devrait éprouver, à savoir de l’animosité, de la haine, un désir de vengeance. Dans le petit espace de sa cellule, Mandela a été capable dans sa magnanimité de concevoir une politique de pardon et de dialogue. D’autres seraient devenus fous, pleins de haine, et se seraient muer en terroristes dès leur sortie. Mais il ne faut pas oublier le rôle également important qu’a eu le président Frederik de Klerk, qui a accepté de négocier la fin de l’apartheid alors que son père étant un des architectes de la ségrégation.

 




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