Fin juin 2010. Micheline Calmy-Rey songe à jeter l’éponge. Elle, la bête politique à sang froid, à la réputation de tueuse. Elle qui aurait dû savourer sa victoire sur le régime Kadhafi après son retour de Libye avec l’otage Max Göldi dans ses bagages, hésite à tout plaquer. Pour la première fois dans sa longue carrière – débutée en 1981 avec son élection au Grand Conseil genevois – la dame de fer du Conseil fédéral perd pied face aux violentes attaques.
MICHELINE CALMY-REY A UN GROS DÉFAUT: «ELLE AIME TROP LES COUPS POLITIQUES.»
«C’était une mise à mort», se souvient un parlementaire socialiste qui, comme beaucoup, a des choses à dire sur «Mimi», mais le plus souvent en «off» de peur de subir des représailles. «C’était une exécution publique avec Doris Leuthard comme cheffe d’orchestre et Hans-Rudolf Merz comme bourreau.»
Le conseiller fédéral libéral radical aurait en effet mis le feu aux poudres en faisant diffuser dans plusieurs médias une note destinée au gouvernement. Une note qui établit que la Genevoise a commandité plusieurs plans pour exfiltrer Max Göldi et Rachid Hamdani, les deux otages suisses retenus à Tripoli après l’arrestation à Genève en juillet 2008 d’Hannibal Kadhafi, le fils du dictateur libyen.
En soi, rien de répréhensible. De telles procédures sont usuelles en cas d’enlèvement de compatriotes à l’étranger. Et tant que ces opérations ne sont pas engagées, tous les scénarii peuvent être mis sur la table. Sauf que la cheffe des Affaires étrangères est accusée dans ce dossier ne pas avoir informé ses collègues du Conseil fédéral de ses intentions «guerrières».
Une accusation nuancée depuis par la Commission de gestion du Conseil des Etats qui enquête sur l’affaire libyenne. Dans son rapport du 3 décembre, elle soutient que le ministre de la Défense Ueli Maurer était aussi au courant. Et pour cause, c’est le chef de l’armée qui doit les planifier et signer l’ordre de marche.
Option «Rambo». Le problème, c’est que Micheline Calmy-Rey n’a pas dit non plus qu’elle a envoyé des barbouzes helvétiques en Egypte, en Algérie et au Tchad afin de négocier des plans d’évacuation des deux otages avec les gouvernements de ces trois pays. Et que des contacts ont été pris avec des entreprises privées de sécurité. Au cas où...
L’option «Rambo», recommandée par l’ambassadeur Jacques Pitteloud, qui a passé six semaines à Tripoli pour évaluer la situation et qui vit aujourd’hui une paisible retraite sous le soleil du Kenya, prend dès lors le dessus sur les négociations diplomatiques, pourtant toujours en cours avec le colonel Kadhafi. Mais elles s’embourbent, les Libyens empilant exigences sur exigences.
Plus grave, Kadhafi va même jusqu’à insulter la Suisse en la traitant de mafia ou en appelant à son démantèlement. Et étonnamment, Micheline Calmy-Rey, qui devrait défendre l’image du pays, ne réagit pas alors qu’elle pouvait attaquer la Libye à l’ONU ou actionner le Tribunal arbitral international.
Comment une politicienne qui a la réputation d’être une femme de dialogue peut-elle s’être laissé séduire par des scénarios dignes de James Bond? Comment a-telle pu imaginer que les plongeurs des forces spéciales du DRA 10 pourraient récupérer nos otages en mer, au large de la Libye? Comment pouvait-elle croire que Göldi et Hamdani réussiraient à s’enfuir dans le coffre d’une voiture?
Cette attitude surprend les spécialistes. «Si nos services s’étaient penchés sur l’histoire récente des actions clandestines contre la Libye, ils n’auraient pas échafaudé des plans aussi hasardeux», analyse Jacques Baud, ancien du renseignement suisse. «Les plans occidentaux réalisés sur le même modèle ont tous échoué.»
Pour Doris Leuthard, toute cette affaire est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La présidente de la Confédération décide d’instrumentaliser contre Calmy-Rey les cachotteries de la ministre des Affaires étrangères dans le dossier libyen. L’occasion est trop belle de clouer au pilori cette politicienne qu’elle ne porte pas dans son cœur… Et puis la PDC en a assez des pièges que sa collègue en charge du DFAE a mis sur la route de tous ceux qui ont tenté d’intervenir à sa place pour faire libérer les deux Suisses et trouver une issue à la crise.
«Doris Leuthard a également très peu goûté le fait que Micheline Calmy-Rey l’appelle le dimanche 13 juin de la tente de Kadhafi avec le téléphone portable de Miguel Moratinos (ex-ministre espagnol des Affaires étrangères, ndlr)», souligne un diplomate.
«Les appareils téléphoniques suisses étaient bloqués par les Libyens au moment de la libération de Göldi. Pour la démocrate-chrétienne, c’était une humiliation de trop pour notre pays et un risque de fuite énorme. Vous imaginez que les conversations entre les deux femmes n’étaient pas protégées. La Suisse montrait ainsi ses limites dans ses moyens de communication.»
Touchée, pas coulée. Doris Leuthard relaie alors le ras-le-bol du gouvernement. Elle n’a plus confiance en Micheline Calmy-Rey, pourtant doyenne du collège. Dans un échange houleux, elle essaie d’obtenir son départ.
Isolée comme jamais, bien que cette minoritaire en ait l’habitude, détestée par Merz qui cherche à se venger après son camouflet libyen, par Eveline Widmer-Schlumpf, à cause de l’affaire Polanski où la socialiste lui avait reproché son manque de finesse et par Ueli Maurer, qu’elle prend de haut, la Genevoise ne peut même pas s’appuyer sur son camarade Moritz Leuenberger. Avec lequel elle n’a jamais formé une équipe.
Pour les autres sages, elle a trop joué avec le feu en évaluant mal la crise libyenne qui a révélé ses faiblesses. Celle qui passait jusque- là pour une femme intouchable doit en assumer les conséquences. Tout comme elle doit assumer qu’une crisette entre Genève et un des fils de Kadhafi ait dérapé en affaire d’Etat.
Touchée, mais pas encore coulée, la Genevoise abat alors sa dernière carte: se retourner vers sa famille socialiste avec laquelle elle entretient depuis des années des relations difficiles à cause, notamment, de son soutien au secret bancaire et de son manque de combativité dans le dossier européen. Elle n’a pas le choix. Soit la direction du parti la soutient. Soit elle quitte le jeu par la petite porte.
Christian Levrat comprend l’urgence de la situation. Avant de prendre une décision, le président du PS exige un week-end de réflexion. La réponse tombe le lundi 21 juin. Le patron du PS décide de sauver le soldat Calmy-Rey. Elle n’a rien fait d’illégal, assure-t-il. Une conclusion que devrait reprendre, sans surprise, le rapport de la Commission de gestion des Etats. Un rapport qui ne devrait pas bouleverser la Berne fédérale.
Ses camarades vont dès lors défendre la Genevoise pour éviter une bérézina au parti. Soulagée, Calmy-Rey adopte une nouvelle ligne de défense: elle est la ministre qui a libéré des griffes de Kadhafi deux victimes innocentes. La contre-attaque de son clan sera tout aussi massive que l’assaut de la droite dans cette partie de poker menteur. Merz était au courant de tout, bien avant les excuses humiliantes qu’il a présentées le 20 août 2009 à Tripoli, lâche Levrat qui prétend en avoir la preuve. Bien joué.
Les radicaux qui pensaient gagner facilement la bataille se couchent et sacrifient l’Appenzellois. Il démissionne six semaines plus tard. Comme par hasard. «Tout le monde a menti dans l’affaire libyenne et ce dossier a dès le début dérapé», confie un haut fonctionnaire. «Merz savait pour les exfiltrations. Tout comme Leuthard et Maurer.»
Impératrice sans scrupule. Mais le mal est fait et les dégâts sont énormes. Surtout pour l’image de Micheline Calmy-Rey qui pensait avoir gagné dans cette affaire ses galons de Mère Courage. «Elle se voyait entrer au Panthéon en ramenant Göldi sur le tarmac de l’aéroport de Zurich», résume un parlementaire.
Or, depuis, la cote de la cheffe du DFAE, déjà faible chez les Alémaniques, est en chute libre. La Suisse consensuelle découvre que derrière le sourire lisse de la championne des droits humains se cache une impératrice sans scrupule, capable de tout, même de lancer des Rambos dans les sables libyens.
Quant aux parlementaires, ils ont la désagréable impression d’avoir été roulés dans la farine par une conseillère fédérale qui disait maîtriser le dossier ou, mieux encore, être à deux millimètres d’une solution à l’été 2009. Un mensonge, encore un... «Elle est capable de mentir de bonne foi», ironise une élue qui a siégé à Genève à ses côtés.
Or le Parlement est un peu comme un éléphant. Il est lourd, avance lentement et a une bonne mémoire. Il ne faudra donc pas s’étonner si Micheline Calmy-Rey est mal élue à la présidence de la Confédération le 8 décembre. «Beaucoup ont envie de se venger après le cafouillage libyen», confie une parlementaire. Avant-goût en septembre lors de son élection à la vice-présidence: Micheline Calmy-Rey n’a récolté que 126 voix sur 193. Le pire score depuis 1966.
Reste que personne n’aura intérêt à ne pas l’élire. Les libéraux-radicaux et les PDC ne veulent pas remettre en question le tournus entre les partis pour la présidence. Et les UDC, qui détestent cette femme trop indépendante – elle avait osé les provoquer en se rendant sur la prairie du Grütli le 1er Août 2007 – ne souhaitent pas offrir une voie royale à Eveline Widmer-Schlumpf, leur «traître». Ce serait elle qui accéderait à la présidence si Calmy-Rey devait être recalée. Un scénario que l’UDC veut éviter en cette année électorale.
A gauche aussi, on jouera le jeu, même si les alliés de la Genevoise ne se comptent plus que sur les doigts d’une main. «J’ai toujours été favorable au respect de l’âge de la retraite et je n’ai pas changé d’avis pour Micheline Calmy-Rey», glisse la conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (GE/PS). L’allusion est claire. A 65 ans révolus, la ministre a plus que fait son temps.
Provocatrice. Il faut dire aussi que «Calamity-Rey», comme on la surnomme dans les couloirs du DFAE, n’a jamais su apprivoiser la Berne fédérale. Après une élection brillante, elle connaît des débuts difficiles. Son principal problème: elle n’a jamais siégé sous la Coupole et n’y a pas de réseau... Elle doit d’abord supporter l’hostilité de Pascal Couchepin qui, pourtant, avec le temps a fini par apprécier son opiniâtreté.
Elle ne réussit pas non plus à se faire accepter par la majorité alémanique. «Cela ne l’intéressait pas», souligne une de ses adversaires. «Elle a toujours voulu agir à sa guise. Faire sa propre politique.» Quitte à nager à contrecourant. Comme une réminiscence de l’époque où, fille de syndicaliste socialiste dans un Valais conservateur, elle portait des chaussettes rouges dans une école catholique… Telle une provocation.
«Micheline n’a pas compris comment fonctionne Berne», admet un de ses amis. «Plusieurs fois, je lui ai conseillé d’arrêter de travailler et d’aller boire un verre dans les bistrots de la ville. Elle a toujours estimé qu’elle y perdrait son temps. Mais c’est aussi cela la politique suisse.»
Pas étonnant dès lors qu’elle se moque de se montrer trop cassante avec ses collaborateurs qu’elle consomme comme des kleenex, à l’image de la liste de ses porte-parole démissionnaires qui ne cesse de s’allonger. Elle gère son département d’une main de fer. Avec succès si l’on pense qu’elle a réussi à rapprocher le DFAE et la Direction du développement et de la coopération (DDC).
Elle seule pouvait s’attaquer à cet Etat dans l’Etat. «Elle a aussi l’intuition de développer notre réseau diplomatique en Asie», reconnaît François Nordmann, ambassadeur à la retraite. Au détriment néanmoins de l’Europe où les services consulaires helvétiques sont moins présents désormais.
L’Europe. Voilà un sujet où elle a déçu, même ses plus fervents partisans. Bien sûr, elle a réussi à faire passer les votations sur Schengen-Dublin. Elle s’est battue aussi pour les accords bilatéraux. Mais celle qui, ministre genevoise des Finances, rêvait de voir sa République accéder à l’indépendance et entrer, tel un Luxembourg lémanique, dans l’Union européenne, a tourné sa veste. Personne, même parmi ses proches, ne pourrait aujourd’hui dire ce qu’elle pense vraiment de l’adhésion à l’UE.
Dans son bilan au DFAE, ses partisans préfèrent mettre en avant la neutralité active qui permet à la Suisse de jouer un rôle en vue sur la scène internationale et «la création à Genève du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, à laquelle elle a pris une part très active», souligne Jean Ziegler, qui lui garde son admiration.
Elle a offert également une belle visibilité à la Genève internationale. Mais même si elle se targue d’avoir de bonnes relations avec les autres ministres des Affaires étrangères, elle ne jouit pas pour autant d’une grande aura. Ni à Bruxelles ni dans les couloirs de l’ONU à New York.
Dans le même temps, son autoritarisme refroidit les bonnes volontés. Ses collaborateurs savent qu’elle est têtue, peu transparente ou versatile à l’occasion. Alors ils ont fait profil bas tout en regrettant qu’on ne fasse pas appel à eux.
Arrogante, mais courageuse. A l’extérieur du département, le malaise est perceptible. «Elle a toujours été très arrogante avec les parlementaires fédéraux», analyse l’un d’entre eux alors qu’une politicienne genevoise se demande si elle n’est pas dans un sens «une handicapée du rapport humain».
La socialiste ne comprendrait que le langage de la force et l’intimidation. «Elle a du caractère», nuance Jean Ziegler. Peut-être, mais rares sont ceux qui peuvent la contredire sans en prendre pour leur grade. Avec elle, c’est plutôt «tu es d’accord avec moi ou tu t’en vas», confie un de ses anciens collaborateurs.
D’autres apprécient son style carré. «Elle est directe et courageuse», témoigne un ambassadeur. Mais elle a un gros défaut. Lequel? «Elle aime trop les coups politiques.» Des coups qui se retournent parfois contre elle, tel un boomerang.
Et la liste est longue. Il y a eu l’affaire du voile qu’elle a porté en Iran au côté du président iranien Ahmadinejad, alors boycotté par la communauté internationale, son appui au plan de Genève pour la paix au Moyen-Orient, abandonné depuis, ou encore son invitation à discuter avec Ben Laden.
Plus grave, la ministre a mis sous tutelle européenne la politique étrangère suisse afin de régler la crise libyenne. Ce lundi 29 novembre, lors d’un sommet Union européenne-Libye-Afrique à Tripoli, on a parlé notamment des visas Schengen qui pleuvent désormais sur la Libye et très probablement des juteuses affaires qui s’offrent aux entreprises européennes, alors que les firmes suisses sont toujours indésirables au royaume de Kadhafi.
La raison en est simple: Tripoli, qui ne désire plus entendre parler du tribunal arbitral, veut aujourd’hui négocier une nouvelle enveloppe d’indemnisation après le 1,5 million de francs versés par la Suisse à Hannibal Kadhafi afin d’acheter la liberté de Max Göldi. Une rançon qui ne dit pas son nom, mais surtout un nouveau scandale: comment justifier de payer des millions à un dictateur?
Au niveau national aussi, elle cumule les déboires. Le Forum humanitaire global fondé par l’ancien secrétaire général des Nations unies Kofi Annan et qu’elle avait pris sous son aile a laissé d’énormes ardoises à la Confédération. Elle a accusé ses collègues du gouvernement de rouler pour economiesuisse. Elle a aussi insinué que cinq femmes au gouvernement, ce serait trop.
Mais n’est-on pas trop sévère avec la conseillère fédérale Calmy-Rey? Charles Poncet le croit. «On élit au Conseil fédéral des gens qui sont incompétents et qui n’ont pas le niveau de la fonction. Ensuite, on s’en étonne et on le leur reproche», ironise l’avocat genevois.
Trop seule et paradoxalement pas assez diplomate, Micheline Calmy-Rey, qui se targue toujours d’être collégiale, sera une présidente sans véritable aura sur le collège. Elle qui voulait entrer dans les livres d’histoire à la lettre C ne risque d’apparaître que comme une ministre parmi d’autres d’un gouvernement à bout de souffle. Il reste une année présidentielle à cette mal-aimée de la politique suisse pour faire mentir ses détracteurs. En serat- elle capable?
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