 |
Galantine de larigot à la Jeunet
«Micmacs à tire-larigot», c’est la rencontre des Pieds Nickelés et de «Mission: impossible» vue par un esthète.
Bazil est abonné à pas de bol. Son papa ayant sauté sur une mine, il a fini à l’orphelinat. Trente ans plus tard, il ramasse une balle perdue dans le cerveau. Condamné à vivre en sursis, «coiffé avec un ouvre-boîte», le doux Bazil se retrouve à la rue. Mais se déniche une famille du côté de la Cour des Miracles. Ils sont sept, comme les nains de Blanche-Neige, vivant sous le périphérique, dans leur caverne d’objets récupérés. Placard, malfrat hâbleur qui échappa à la guillotine, Tambouille, matrone au grand cœur qui jadis perdit ses fillettes dans le palais des Glaces, la Môme Caoutchouc, «âme sensible dans un corps flexible», Fracasse, l’homme-canon qui visait le Livre des records, Remington, l’ethnologue de Brazzaville friand d’expressions imagées, Calculette et Petit Pierre, poète du fil de fer qui, de trois rebuts, construit des mécaniques de rêve. Avec cette bande de bras cassés et de forts en gueule, de va-de-lacoiffe et d’olibrius, Bazil va se venger des deux fabricants d’armes qui ont ruiné son existence. Eternel combat du pot de terre et du pot de fer, de la crapaudaille contre les élites... Bazil et les ferrailleurs se la jouent Mission: Impossible avec les moyens du bord, gadgets de bric et de broc, pièges empruntés à Pim Pam Poum.
Trigauderies en vrac. A la suite d’une série de contretemps, Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain, Un long dimanche de fiançailles) a mis cinq ans pour réaliser Micmacs à tire-larigot. Il a décliné une offre pour Harry Potter. Son projet d’adaptation de La vie de Pi, un gosse et un tigre sur un canot, a échoué pour des raisons budgétaires. Enfin, Jamel Debbouze, pour lequel il avait écrit le rôle de Bazil, a jeté l’éponge. Le cinéaste a dû remanier son scénario de fond en comble, afin de remplacer le petit Beur volubile au bras mort par un grand Ch’ti placide, Dany Boon et sa bonne bouille bankable. Le résultat est forcément épatant. Jean-Pierre Jeunet a l’art de repeindre aux couleurs du rêve n’importe quel décor urbain. «C’est toujours un Paris sinon idéalisé, en tout cas vu à travers mon imaginaire, à travers mon filtre.» Au-delà d’une esthétique caractéristique, le cinéaste, fou de Prévert et de Tintin, aime les mots et les gens. Mêlant différentes générations et traditions d’acteurs, il crée un univers bigarré et enchanteur, truffé de gags surréalistes saupoudré de quelques mises en abyme cocasses. Laissons aux grincheux le soin de lui reprocher de perpétuer les couleurs surannées d’une France qui n’est plus et d’un réalisme poétique jadis défini par Trauber, Carné, Prévert pour saluer le message pacifiste: les marchands d’armes sont des assassins. Mais le ton de cette histoire de vengeance reste obstinément celui d’une comédie. La subversion ne se départit jamais de la gentillesses. Le châtiment des marchands de canon, c’est le ridicule, ô Gendarme bafoué par Guignol.
Alambiquages à gogo. Jeunet a l’impression d’être «un gamin qui ouvre sa boîte de Meccano et s’amuse avec chaque pièce. Et pas question qu’il reste un boulon non utilisé au fond de la boîte.» C’est peut-être là son seul défaut. Ses films souffrent parfois d’un trop-plein d’idées. Une pléthore de détails, de trucs, de brimborions qui enchantent le spectateur avant de le gaver un tantinet.
Par Antoine Duplan
|
 |