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Culture
L’esprit «Millenium»

Par Julien Burri - Mis en ligne le 21.12.2011 à 14:57

Qui veut ressembler à Lisbeth Salander? Hollywood s’empare de la saga de Stieg Larsson et le prêt-à-porter s’inspire du look de son héroïne. En 2012, Lisbeth Salander donne le ton: punk, grunge et androgyne. Pour mieux passer inaperçu?

En 2012, on aimera faire peur, comme Lisbeth Salander. Etre libre. Titiller l’imaginaire et les fantasmes les plus trash. On sera fragile comme de grands enfants blessés, exprimant la douleur par des déchirures décoratives. Sans Lisbeth Salander, Millenium ne serait probablement pas devenu un tel best-seller. L’héroïne de la trilogie suédoise, mi-geek, mi-punkette, fera encore parler d’elle.

Non seulement elle sera au centre de la nouvelle adaptation cinématographique du cycle de polars de Stieg Larsson, signée David Fincher (Seven, Fight Club, The Social Network…), mais elle influencera également la mode. Et de quelle manière! Pour la première fois, la chaîne de prêt-à-porter H&M s’inspire d’un personnage de fiction pour créer une collection de vêtements – l’époque s’est trouvé une nouvelle icône. Mais pourquoi diable a-t-elle choisi une hackeuse hors-la-loi, borderline et autodestructrice?

Brut de décoffrage. Dans sa nuque: un tatouage de guêpe. Parce que «wasp» est son nom de hackeuse. Et dans son dos, un dragon gravé. D’où le titre du film de David Fincher: The Girl with the Dragon Tattoo (dès le 18 janvier en salle), adaptation du premier volume de Millenium (sous-titré Les hommes qui n’aimaient pas les femmes). L’actrice Rooney Mara reprend le rôle de Lisbeth Salander à l’écran, déjà incarné par Noomi Rapace dans l’adaptation suédoise de 2009.

Salander version 2012 est un brin moins gothique. Et la mèche emo de Noomi Rapace a été remplacée par une crête plus anguleuse. Petit rappel pour ceux qui n’auraient pas lu le livre: Lisbeth a connu une enfance traumatisante (avec séjour en hôpital psychiatrique et viol).

Malgré ce lourd passé, elle fait montre d’une force hors du commun. Trois caractéristiques encore: elle est bisexuelle, boxeuse et «black hat» (hackeuse hors-la-loi, elle fouille les systèmes informatiques). Un génie donc, mais qui flirte avec la folie. C’est elle qui aide le journaliste d’investigation Mikael Blomkvist (Daniel Craig, dans le film de Fincher) à enquêter sur la disparition de la nièce d’un riche homme d’affaires suédois.

Peu à peu, le passé de Lisbeth ressurgit, et sa haine farouche des hommes qui manquent de respect envers les femmes...

«Les livres de Millenium procurent la sensation de vertige, de ce plaisir pur induit par le marathon du globe oculaire, de cette trop riche matière qui étouffe à force de détails», témoigne Corinne Desarzens, grande admiratrice de la saga. Nous n’avons pas résisté à demander à la romancière suisse comment elle imaginait Lisbeth Salander, et ce que cette antihéroïne dit de notre temps.

«Son prénom fait penser à une vieille dame aux cheveux bleus! Et en même temps, c’est une guerrière spartiate. Ce qui la rend intéressante, ce sont ses contradictions. A la fois imprévisible et fidèle. Capable de vivre dans un immense appartement luxueux, mais de n’en occuper qu’une pièce et de la chauffer avec un brasero.»

Et s’il fallait la décrire en une phrase, ce serait: «Un mètre cinquante pour quarantedeux kilos, moins gamine violentée qu’imprévisible énigme, froide et affectueuse, jamais plus elle-même que sous son rouge à lèvres gris, jouant au Monopoly planétaire.» La mode Lisbeth Salander, Corinne Desarzens n’y croit pas trop. «On ne peut pas la copier avec des accessoires, ce serait trop facile! Ce qui fait Lisbeth Salander, ce sont ses gestes.»

Trish Summerville, elle, y croit. Créatrice des costumes du film de Fincher, elle signe dans la foulée la collection capsule Dragon Tattoo chez H&M. Trente pièces qui ont créé l’événement lors de leur mise en vente le 14 décembre dans un seul magasin de l’enseigne en Suisse romande, rue Saint-Laurent à Lausanne. Summerville a voulu ces vêtements comme des «armures qui protègent du monde».

Cela donne des vestes en cuir racing cintrées, des pantalons de la même facture, étroits, en cuir ou en denim, des sacs à dos style barda militaire usé, des gilets lacérés aux manches qui s’effilochent... Et bien sûr des boucles d’oreilles ethno noires, enroulées comme des crosses d’évêque et terminées par un dard. «Quand je visualise Lisbeth Salander, je ne la vois pas comme quelqu’un d’imposant.

Plutôt comme un garçon manqué, (...) quelqu’un de frêle», explique la styliste par voix officielle. Nouvelle contradiction, elle aimerait que les femmes qui portent ses créations se sentent «fortes et chic».

Révolte de velours. Désirée Kristal, auteure avec Annabel Benilan du livre Les punks aux Editions Falbalas (collection Empreintes de mode), voit dans les vêtements que porte Rooney Mara des citations. «La silhouette, les pantalons en cuir noirs, la coiffure en crête, les déchirures, les piercings, etc. Tout cela fait partie du vocabulaire punk. Mais dans la façon dont l’actrice est mise en scène par Jean-Baptiste Mondino (ci-contre), je vois quelque chose de romantique.

Le regard est fuyant, mais rêveur. Ce qui domine, c’est la volonté de séduire. Même les codes SM (ceinture, cuir, piercings, lame de rasoir) sont détournés au profit de la séduction. On fait passer des états d’âme par le vêtement, pas un message politique. C’est un signe de notre époque passe-partout, qui n’ose plus l’excentricité, ni la contestation franche.»

Sur la photo promotionnelle de H&M, on croit à première vue deviner des menottes, accessoire par excellence des punks, qui dénonçaient par ce biais la soumission sociale. Mais il pourrait s’agir d’un simple mousqueton! «On a accentué le côté décontracté avec les pulls à capuche. C’est doux. Notamment dans les coupes longues.»

Bref, Lisbeth Salander en devient fréquentable. Comme à son habitude, le marketing a su concilier les contradictions d’une époque qui les cultive. La Lisbeth 2012 sera marginale mais passe-partout. Subversive mais normative. Unique mais uniforme. Ses vêtements seront un camouflage guerrier. Parce que vivre ou pirater des circuits informatiques, c’est résister, se faufiler, savoir fuir. Une façon de s’indigner en sourdine. En 2012, notre velléité de séduire signera-t-elle la mort de toute rébellion?




Tags: Millenium, Lisbeth Salander, prêt-à-porter, mode,

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