L'Hebdo;
1997-05-22 Histoire diplomatique Mitterrand utilisait la Suisse pour rééquilibrer l'Europe
Il ne suffit pas d'être d'amicaux voisins pour bien s'entendre. Encore faut-il un projet commun. Sous Mitterrand, c'est l'Europe qui inspirait les tendres effusions franco-suisses.
Alain Rebetez
Le 11 juin 1996. Visite du président Jacques Chirac à Genève, devant l'Organisation internationale du travail. Durant la conférence de presse, un journaliste lui demande ce qu'il pense de l'action de Flavio Cotti en Bosnie. Il se trouve que la Suisse préside alors l'OSCE et, qu'à ce titre, le conseiller fédéral Cotti supervise la préparation des élections bosniaques, un des dossiers les plus chauds du moment dans les relations internationales. Jacques Chirac tourne un oeil paniqué vers ses assistants, oublie de fermer son micro et appelle à l'aide: «C'est qui, ce M. Cotti?» Son conseiller diplomatique bondit, murmure quelques mots à l'oreille présidentielle: «Comment?» insiste Jacques Chirac devant une salle qui sombre dans l'hilarité. Commentaire du «Canard enchaîné» qui relate l'incident: «Le plus beau, c'est qu'une rencontre entre Chirac et ce même Cotti figurait à son programme ce jour-là.»
On peut remonter plus loin. Ce jour de 1975, alors qu'il survole la Suisse pour rencontrer le shah d'Iran à Saint-Moritz, le président Valéry Giscard d'Estaing sacrifie à l'usage diplomatique qui veut qu'un chef d'Etat salue le pays traversé. Il adresse donc un télégramme à «Monsieur le Président de la Confédération, Nello Celio». L'attention est délicate, mais elle pèche par un détail: Nello Celio a quitté le Conseil fédéral quatre ans auparavant. Comme le relève un diplomate français: «Votre système de gouvernement collégial avec présidence tournante est un peu compliqué. Cela fait qu'on n'a pas toujours le temps de s'habituer.» Ni de noter les petits changements.
Pour qualifier les relations entre la Suisse et la France, les diplomates des deux Etats ont une formule d'une brièveté saisissante: «Ce sont des pays voisins et amis». Tout au plus ajoutent-ils, si on les bouscule un peu, que les rapports entretenus sont «excellents». Voisins et amis, cela signifie par exemple que la plus forte communauté de Suisses de l'étranger réside en France; ou qu'après les Etats-Unis, la Suisse est le pays au monde qui abrite le plus de Français. Pour vivre ainsi l'un chez l'autre, il faut sans doute un peu s'apprécier.
Voisins et amis, cela signifie aussi une longue histoire commune, qui ne se limite pas forcément aux seuls cantons romands. «Il n'y a pas de moments décisifs de l'histoire de France où la Suisse ne joue pas un rôle, s'enflamme un ancien ambassadeur de France à Berne. La force de frappe de la monarchie française, c'était la Suisse: elle a permis l'avènement des Bourbons, quand Louis XI a poussé contre elle le duc de Bourgogne; elle a tenu le rôle de glacis sur le front est; elle a servi de zone de recrutement des troupes de choc de la monarchie, qui plaçait dans ses gardes suisses une confiance qu'elle n'avait pas en ses propres seigneurs. Dans toutes les grandes batailles, à l'exception de Marignan, les Suisses ont été au côté de la France. Je vois très peu de peuples qui ont une histoire aussi commune et imbriquée, y compris pour la partie alémanique de votre pays.»
L'alliée des Anglais
Chérir à ce point ce qui a été en dit long sur ce qui est. Car passé la révolution industrielle et ce siècle cousu de guerres mondiales, les seigneurs du monde ont changé. La Suisse fournit désormais à d'autres maîtres ses mercenaires, qui ne portent plus cotte de mailles mais le costume trois pièces du financier. C'est du moins le sentiment, vu de Paris, où l'on regrette à mi-voix que la Suisse, pourtant si proche et amicale, cède exagérément au «tropisme anglo-saxon».
Qui veut comprendre l'état des relations franco-suisses doit se souvenir qu'à la fin des années 50, alors que la France et l'Allemagne lançaient la Communauté européenne, la Suisse - avec quelques autres il est vrai - a fait le choix de l'ennemi. Elle est entrée dans l'AELE, «cette machine de guerre de la Grande-Bretagne», comme la résume un diplomate français. Le libéralisme contre l'interventionnisme étatique, les forces du marché contre les visions politiques, le pragmatisme contre le volontarisme, c'est tout un programme que cette défiance du «petit voisin amical».
Jusqu'à la fin des années 70, les relations des deux pays ne débordent ni de chaleur ni de cordialité. Quand l'Allemagne encourage la Suisse à entrer dans le Système monétaire européen (SME) et que le conseiller fédéral Georges-André Chevallaz va plaider cette cause à Bruxelles, il trouve une approbation marquée chez les pays du nord de l'Europe, mais bute contre le veto français. Jean-Pierre Fourcade, le ministre des Finances de Valéry Giscard d'Estaing, se méfie d'une Suisse qui entretient des contacts trop étroits avec les banques centrales allemande et autrichienne. C'est le spectre d'une Europe nordique, protestante et germanophile, qui laminerait de son poids les pays du Sud, à la tête desquels la France se place. Et puis Jean-Pierre Fourcade méprise le côté coffre-fort de la Suisse. «Je l'entends encore dire: "Ça ne va pas, vous êtes trop accueillants aux capitaux en fuite, aux fraudeurs de l'impôt", se souvient Georges-André Chevallaz. Un jour, lors d'un déjeuner au ministère, rue de Rivoli, je lui avais même répondu: "Vous avez Charlotte Rampling, nous avons Aznavour, faisons l'échange, si vous y tenez"...» Pierre Aubert aussi se souvient de moments peu agréables, comme cette entrevue en petit comité à l'Elysée, où Valéry Giscard d'Estaing se tourne, jambes croisées et bouche serrée, vers un ministre qui l'accompagnait, Olivier Stirn: «Dites-moi, Stirn, au fond, je n'ai jamais été invité en Suisse? - Non, Monsieur le Président.»
Invité, François Mitterrand le sera, lui, en avril 1983, et cet événement est ressenti comme un tournant dans les relations entre les deux pays. Car les voisins amicaux étaient devenus pleins de rancoeur l'un envers l'autre. Les histoires de capitaux en fuite empoisonnaient leurs rapports, c'étaient des récits de bourgeois affolés qui passaient en Suisse des valises pleines de billets et tarissaient l'investissement dans leur propre pays, c'étaient des gabelous zélés qui organisaient des filatures jusqu'aux portes des banques helvétiques et publiaient des listes de clients retrouvées dans des pou belles. Des vraies rognes de voisins, mesquines, emportées, intarissables.
Avril 1983 marque la première visite d'Etat d'un président français depuis 1910. Une absence de trois quarts de siècle qui contraste avec les contacts beaucoup plus réguliers entretenus avec les chefs d'Etat allemands ou autrichiens. En 1910, c'est le Neuchâtelois Comtesse qui avait invité le président Fallières; en 1983, c'est le Neuchâtelois Aubert qui invite Mitterrand. «Il y a tout de suite eu de la connivence entre eux, affirme un diplomate qui accompagnait le président français. Ils avaient beaucoup de points communs, c'étaient deux socialistes, deux juristes et avocats, deux hommes épris d'histoire, deux bourgeois...»
Aujourd'hui encore, Pierre Aubert n'évoque pas sans une profonde émotion cette réception de trois jours, où deux amis se découvrent et deux pays se retrouvent. Il y a du faste dans cette visite, une suite de ministres de premier rang - Claude Cheysson, Jacques Delors, Edith Cresson, Charles Hernu - une nuée de hauts fonctionnaires; le repas officiel est donné dans les salons de l'hôtel DuPeyrou, à Neuchâtel, une somptueuse demeure construite par un aristocrate français ami de Jean-Jacques Rousseau. La Suisse retrouve en somme un peu son monarque, comme l'ombre de ces Bourbons pour la défense de qui elle était prête à sacrifier ses fils.
Les différends s'aplanissent
Que vont changer ces retrouvailles et cette complicité retrouvée? D'abord les grognes cessent. Alors que les représentants des banquiers avaient presque refusé de rencontrer le président français en 1983, les différends s'aplanissent et François Mitterrand reprend même le mot d'un de ses ministres qui avait qualifié la fuite de capitaux de «problème franco-français». Ensuite le président revient en Suisse, année après année, et il met un point d'honneur à recevoir presque systématiquement à l'Elysée tout conseiller fédéral de passage à Paris pour une rencontre ministérielle.
«Pour avoir été de toutes les tempêtes de la quatrième puis de la cinquième République, pour avoir mené une lutte sans merci dans la conquête du pouvoir, il appréciait ici le calme et la stabilité politique, le gouvernement de coalition, une manière de savoir faire la part des choses», explique Pierre Aubert. Un ancien ambassadeur de France en Suisse confirme: «Il admirait le système de démocratie directe. Il trouvait incroyable qu'un peuple ait la maturité de se voter à lui-même une augmentation fiscale. Il était aussi attentif au système de cohabitation des cantons et des forces politiques ainsi qu'au moyen d'arriver à un consensus par un gouvernement collégial.»
De manière subtile, ces liens privilégiés vont transformer par petites touches la place de la Suisse et son image sur le plan international. En septembre 1983, par exemple, François Mitterrand et Pierre Aubert marquent ensemble le début officiel des travaux de construction de l'anneau du LEP, au Cern. La mise en scène, solennelle, sert une symbolique tout sauf anodine: voilà une réalisation européenne, à laquelle la Suisse est étroitement associée, qui distance en moyens et en ambition tous les autres centres de recherche mondiaux, y compris américains...
Sur un plan plus géostratégique, l'adhésion progressive de la Suisse aux rencontres des Sommets de la Francophonie représente un autre enjeu: une tentative d'ancrage du pays dans la zone d'influence française. La Zurich financière est anglo-saxonne, les yeux rivés sur Londres ou New York. La Berne fédérale ne cache pas avoir son modèle politique en Allemagne, où la plupart des projets législatifs suisses trouvent leur inspiration. Aux yeux de Mitterrand, il s'agit de profiter de la francophonie et de l'intégration européenne pour essayer de rééquilibrer la position de la Suisse en Europe.
La Suisse entre d'ailleurs à reculons dans l'organisation de la francophonie, refusant d'abord d'y participer, puis déléguant le secrétaire d'Etat Edouard Brunner, puis le chef des Affaires étrangères René Felber, à Paris, en 1991. Deux ans plus tard, quand Adolf Ogi, en tant que président de la Confédération, marque pour la première fois la participation pleine et entière de la Suisse au sommet de l'île Maurice, François Mitterrand lui réserve un accueil plein d'égards, l'installant au premier rang des chefs d'Etat, le comblant ostensiblement d'entretiens particuliers. L'enjeu est moins futile qu'il n'y paraît: c'est l'année de la lutte pour les mesures protectionnistes de l'«Exception culturelle française». Alors que les négociateurs suisses aux accords du GATT combattent cette idée d'exception culturelle, Adolf Ogi lui donne son appui à l'île Maurice...
Retour à la froideur
Pierre Aubert, René Felber, Jean-Pascal Delamuraz, Adolf Ogi, une part importante du Conseil fédéral est sensiblement francophile, ceux-là mêmes qui sont les plus actifs dans les contacts internationaux et en charge du dossier de l'intégration européenne. A Berne, l'ambassadeur de France fait des envieux, on dit même que son collègue allemand, pourtant généralement si choyé, montre quelque dépit à le voir obtenir des entrevues plus rapidement que lui. L'inamical épisode de l'AELE semble bien lointain. La ferveur des relations franco-suisses est un des socles qui fondent la marche rapide de la Suisse vers une adhésion à ce qui est encore la Communauté européenne.
Puis il y a le 6 décembre 1992. La fin d'un élan, l'échec, sur le fil, de dix ans d'intensification diplomatique. C'est le retour aux «excellentes relations de voisinage amical», une sorte de froideur et de distance retrouvées. Il y a l'épisode du renvoi en Iran des deux assassins présumés de Kazem Radjavi, dont l'extradition avait été pourtant garantie à la Suisse. Il y a les pressions autour des grandes commandes publiques, notamment les systèmes de surveillance radar civil et militaire, où le français Thomson se plaint d'être écarté cavalièrement au profit de l'américain Hughes. Il y a l'Initiative des Alpes, perçue en France comme l'égoïsme d'un pays qui se décharge du transit sur ses voisins. Il y a la reprise des essais nucléaires, la banderole de l'équipe suisse de football, les attentats à l'explosif contre les TGV...
Petites grognes quotidiennes, rien de grave, rien qui alerte sérieusement les chancelleries. «Même l'épisode du renvoi des Iraniens, où la France s'est pourtant très mal comportée, a été traité avec modération du côté suisse, estime un diplomate français. C'est bien le signe que les relations entre les deux pays sont fondamentalement bonnes.»
La preuve? Paris a vigoureusement soutenu la francophone Genève pour le maintien du siège de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) contre la candidature de Bonn. En retour, la balance commerciale laisse à Paris, bon an mal an, un excédent d'environ 16 milliards de francs français. De quoi éponger une partie du déficit à l'égard du Japon et des Etats-Unis. Vous voyez que nous avons de quoi nous entendre, comme un couple revenu à la raison, après le coup de fouet de la passion. ·
A. R.
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