L'Hebdo;
2005-03-24 Mix & Remix star et restar
Petite semaine Des danses macabres du no future aux gros pifs fourrés dans l'actu internationale, de la Dolce Vita à Angoulême, le dessinateur de «L'Hebdo» est devenu une figure incontournable du dessin. Une première rétrospective lui est consacrée à Saint-Maurice. Antoine Duplan brosse le portrait du phénomène.
Mix avait peut-être trois ans lorsqu'il a fait sur son petit tableau noir le premier dessin dont il se souvient. Cela représentait une sorte de bouche de baleine. Ce Léviathan de craie épouvantait si fort le bambin qu'il n'osait plus rentrer dans sa chambre. Sa mère a dû l'effacer, en gourmandant dûment son idiot de fils: «C'est juste un dessin! Et c'est toi qui l'as fait.»
Depuis, il en a coulé du Rhône sous les ponts. L'autre jour, Mix est retourné à Saint-Maurice. Dans la salle de dessin du collège où il faisait autrefois le cancre, d'un ample mouvement de l'avant-bras, il a tracé à la craie une nouvelle fois la baleine originelle. Et puis, il a posé à côté de la bouche d'ombre. Mix n'a plus peur. Mix est grand. Mix est une star. Mais, Mix continue de s'amuser comme un gamin.
Mix est né à Saint-Maurice, le 6 avril 1958, sous le nom de Philippe Becquelin. Son père, mécanicien à l'usine électrique de Lavey, aurait aimé être dessinateur. A défaut d'avoir pu suivre cette voie, il ramène Spirou, Tintin, Pilote à la maison pour le plus grand bonheur de Philippe et de ses deux soeurs. Comme il n'y a pas la télévision, les enfants dessinent tout le temps. Philippe aime Lucky Luke, l'absurde selon Gotlib, le graphisme simple des Peanuts. Il adore le Concombre masqué. En 2005, dans un bar d'Angoulême, c'est avec Mix que Mandryka fête son Prix du patrimoine sur l'air d'«On est les deux meilleurs».
Sous le nom de Nicleb, Philippe illustre le journal de l'école, Le Potin, dans lequel le jeune Daniel Rausis fait ses premières armes. Waow! Mix et Rausis dans la même classe! Comme, ailleurs, en d'autres temps, Picasso et Garcia Lorca! Frank Zappa et le Captain Beefheart! On se calme... Un peu plus jeune, le latiniste d'Espace 2 avoue, désolé: «Mix et moi n'avons malheureusement aucun souvenir commun.»
Du côté de chez Remix Après des études interrompues de graphisme à Sion, le jeune Agaunois débarque à Lausanne. Dans le milieu hétéroclite des Beaux-Arts, il rencontre Dominique, une belle Pulliérane brune, «atterrie là» parce qu'elle dessinait «assez bien». Au premier bal masqué que l'école organise pour faciliter l'intégration des élèves, l'amour parle. Philippe et Dominique ne se sépareront plus. Leur mariage tend à les isoler, à les marginaliser. Casquette de cuir vissée sur le crâne et rebelle attitude, le couple est expulsé de l'Ecole, mais y revient par la porte de derrière pour décrocher tant bien que mal son diplôme.
Lausanne se met à bouger. L'esprit du rock électrocute la belle provinciale. En 1985, la Dolce Vita ouvre ses portes. Sous le sigle Mix & Remix, Philippe et Dominique définissent l'esthétique de cette vague culturelle. Ce nom, qui intrigue encore, a été choisi en allusion à la musique et aussi pour souligner les bricolages, collages et recollages auxquels ils s'adonnent quand ils dessinent.
En fait, très rapidement, Dominique laisse sa moitié voler de ses propres ailes. Aujourd'hui, elle se sent de moins en moins l'ombre de Mix. Promue conscience de l'artiste, elle aime bien découvrir de l'extérieur ce qu'il fait - mais ne rit pas toujours: «Je ne suis pas son meilleur public», reconnaît-elle. «C'est qu'elle aime Barrigue», s'esclaffe Mix. «Quel salaud!», s'exclame-t-elle en lui retournant une baffe méritée...
Sans être excessivement féministe, ne faut-il pas s'insurger? Cette jeune artiste qui, du temps des travaux à quatre mains, se contentait des tâches subalternes (motifs répétitifs, décors, coloriage) et qui a renoncé à sa carrière pour s'occuper des deux enfants, Paul et Louisa, n'est-elle pas une victime de l'inégalité des sexes? «Je n'ai pas arrêté ma carrière, précise-t-elle. Je ne l'ai jamais commencée. Et je ne suis pas du tout malheureuse.»
Enfants du rock Dans la mouvance de la Dolce Vita, Mix & Remix fait plusieurs rencontres déterminantes. A commencer par Blaise Duc. Gérant du cabaret rock, puis patron de Couleur 3 et aujourd'hui directeur de la communication à la RSR, il est un fan de Mix depuis le début. Les années n'ont pas émoussé son enthousiasme: «Mix, c'est le meilleur, c'est le plus grand.» Plongeant dans ses archives pour nourrir l'exposition de Saint-Maurice, le Grand Communicateur, comme le dessinateur l'a surnommé, s'est rendu compte que les travaux, plus trash, plus expressionnistes d'il y a vingt ans, «n'ont pas pris une ride. Ils conservent un punch invraisemblable.» Sous l'impulsion de Blaise Duc, Mix & Remix réalisent des affiches, des flyers, des étiquettes de vin...
Sur des scénarios de Pierre-Jean Crittin, programmateur de la Dolce Vita, Mix propose à L'Hebdo un strip hebdomadaire, les Histoires mécaniques, qui mettent en scène des robots emblématiques de l'ultramoderne solitude. Ces «bavardages dessinés», selon l'expression de Crittin, s'inscrivent «dans une tendance lunaire, poétique qui se prolonge dans les dessins de presse. A l'inverse de certains de ses confrères, Mix ne tend jamais à devenir moraliste.»
Il a sonné l'heure Ce débordement d'activités fleurit les murs de Lausanne, mais ne nourrit pas son homme. Pour subsister, Mix fait le magasinier, imprime des T-shirts. Lausanne étant la seule ville à perpétuer la tradition médiévale du guet, il décroche le job le plus pittoresque du monde: veilleur à la cathédrale. Chaque soir, le dessinateur crie aux quatre point cardinaux «Il a sonné l'heure!». D'aucuns y voient un symbole: celui qui veille de nuit sur le sommeil des citoyens est le même qui, le jour venu, réveille les consciences avec ses petits mickeys.
Agitateur graphique, lanceur de brûlots éphémères, Frédéric Pajak estime dans les années 80 que «Mix & Remix est le meilleur. Le seul dessinateur romand à avoir un langage.» Pendant des années, Mix et Pajak travaillent de concert, participent à d'innombrables aventures éditoriales, montent des expos... Le dimanche soir, Pajak monte retrouver Mix dans sa guérite du beffroi. Ensemble, ils font les illustrations de L'Eternité-hebdomadaire. Sous l'influence de Pajak, Mix se dirige vers le dessin satirique. Et puis leurs routes se séparent: ils ne se sont plus vus depuis dix ans. Mais leur collaboration a marqué si fort les esprits romands qu'on continue de les associer.
Ce sont des hits Au milieu des années 90, les dessins dans L'Hebdo changent de ton. Aux divagations drolatiques succèdent des gags sur l'actualité qui font mouche avec une efficacité redoutable. En trois coups de crayon, le ci-devant peintre rock parvient à décortiquer les conjonctures les plus complexes. Le no future des années de formation nourrit une pensée politiquement incorrecte. Il fait feu de tout bois: gauche-droite, riches-pauvres, crapauds-colombes, pacifistes-militaires, il n'y en a pas un pour sauver l'autre... Sous son apparente désinvolture («Y a pas plus couillon que l'économie...»), le dessinateur s'intéresse à tout et témoigne d'un exceptionnel talent de vulgarisation amusante.
Grandi dans un environnement culturel où le catholicisme pèse d'une chape de plomb, Mix pense qu'il doit à ses origines son «esprit de contrariété prononcé. Les Valaisans disent facilement noir quand les autres disent blanc.» Pierre-Jean Crittin, aujourd'hui rédacteur en chef de Vibrations, est le premier étonné du succès de son vieux copain. «Peut-être a-t-il pareillement décollé parce qu'il ne vient pas de la même planète que les autres dessinateurs de presse. Je crois qu'il a conservé un rapport au rock. Une chanson de trois minutes pour raconter une histoire: ses dessins procèdent de la même démarche. Ce sont des hits, ils sont catchy. Mix est au dessin ce que les Ramones sont à la musique.»
Une question de pif Pleins de squelettes ricanants, les premiers travaux de Mix & Remix se caractérisent par leur inspiration macabre. Comment est-il passé des visions boschiennes aux insectes à rostre protubérant qui fourmillent dans les pages de L'Hebdo? Ou, pour reprendre ses mots, comment est-il passé du Septième Sceau aux Rois du Gag? Le dessinateur se risque à une audacieuse analyse: «La cassure, c'est ces putains de gros pifs.» D'où viennent-ils, ces emblèmes d'une tradition graphique surannée? «Je l'ignore. Je trouvais ça vulgaire, horrible. Et puis tout à coup, ils étaient là...» Du retour du refoulé chez un artiste qu'on assimilait jadis au néo-expressionnisme berlinois. Usant de son droit de regard, Remix blâme ces appendices. «Je n'aime pas les gros nez. Je préférais les Histoires mécaniques.»
En 1988, Pierre Keller claironnait que «si Mix & Remix c'est de l'art, moi je suis gynécologue.» Aujourd'hui, le directeur de l'ECAL persiste et signe: «Ce n'est absolument pas de l'art, c'est de l'illustration sympathique. Je respecte ce garçon pour sa puissance de travail, sa manière de s'imposer sur le plan local, voire international, mais je n'ai aucune affinité avec ce qu'il fait. Je ne le considère pas comme un artiste. En fait, je trouve beaucoup plus drôles ses petits dessins actuels que les fresques d'il y a vingt ans quand il se prenait pour Keith Haring.» Il conclut sur une vacherie: «Même les politiciens vaudois leur demandent des cartes de voeux: c'est dire le niveau de consécration qu'il a atteint!»
Avec le tchô de Zep Mix prolifère. Il est dans L'Hebdo, bien sûr, mais aussi dans SonntagsBlick; et, depuis l'automne dernier, il illustre en direct Infrarouge sur la TSR. Sans oublier les aventures de Michael et Steevie dans Vibrations. A l'étranger, le Courrier International et le magazine Lire font appel à lui. Il dessine pour l'Administration des impôts, le Centre social protestant vaudois, la Loterie romande... La coupe est pleine: pour la première fois de sa carrière, le dessinateur submergé de demandes refuse des travaux.
Si l'on suggère à l'ex-fer de lance de l'underground lausannois qu'il est devenu une institution, il ricane: «L'underground mène à tout à condition d'en sortir. En fait, je ne me suis jamais senti le fer de lance de quoi que ce soit. Tu es underground parce que l'underground t'engage. S'il y a vingt ans la BCV avait voulu des squelettes, je n'aurais pas été underground...»
Pour Zep, Mix & Remix est simplement le «meilleur dessinateur de presse de la planète». Le créateur de Titeuf a donc tenu à ce que, sous sa présidence, le Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême lui rende hommage. Benoît Mouchart, directeur artistique de la manifestation charentaise, observe que la petite exposition Mix & Remix est celle que les professionnels ont le plus visitée: «Tous saluent le talent d'humoriste coup de poignard, mais aussi le dessin beaucoup plus sophistiqué, plus élaboré que ne le laisse supposer son apparente simplicité».
Back to the roots Reconnu sur le plan international, Mix demeure un inconnu dans sa ville natale. A Saint-Maurice, il est avant tout «le fils à...», voire «le petit-fils à...» Cet obscurantisme est en voie de résorption, Jean-Pierre Coutaz y travaille. Abonné au magazine Voir dans les années 80, ce prof de dessin avait horreur des «gribouillons infantiles» du dessinateur. Il a évolué: «Je me suis mis à regarder». Aujourd'hui, il voit en Mix un descendant de Munch et d'Ensor.
Activiste culturel, Jean-Pierre Coutaz veut rendre la vie au château, jusqu'alors dévolu à «l'histoire militaire de 1814 à nos jours». Dans ce lieu magnifique situé sur le chemin qui mène à la Grotte aux Fées, il veut organiser chaque année une exposition, si possible liée à la ville, et susceptible de faire oublier la poussière imprégnant le musée militaire. Mix, avec lequel il a sympathisé il y a deux ans, «c'est le rêve. Un enfant du lieu, l'enfant prodigue de Saint-Maurice».
Comme le dessinateur n'est pas un forcené de l'archivage, il a fallu ramer pour retrouver quelque 250 oeuvres au fond des caves et aux murs des salons des copains. Parmi ces strips, ces affiches, ces tableaux venus du passé, Mix ne ressent aucune nostalgie: «Je serais nostalgique si j'avais connu un gros succès et que je n'en avais plus. En fait, ma carrière a démarré assez tard. J'ai aussi connu de mauvais moments dans les années 80, quand je n'avais pas un rond.» A flanc de roche, un panneau touristique vante «Les célèbres Grottes aux Fées A 10 minutes Une merveille de la Suisse». Mix regarde la réclame, rêve à voix haute: «Remplace Grotte aux Fées par Mix & Remix. Top classe.» Il se marre comme une baleine. |
Saint-Maurice. Château. Jusqu'au 25 septembre, de 11 h à 17 h (sauf lu)
Flash-back Le premier dessin dont Mix & Remix se souvient, c'était une «espèce de bouche de baleine» tracée sur son tableau noir. Elle le terrifiait. L'autre jour, dans la salle de dessin du collège de Saint-Maurice, il a rejoué la scène primitive. Aujourd'hui, le dessinateur n'a plus peur.
1978 Couverture pour le journal du collège.
1988 La première Histoire mécanique publiée dans L'Hebdo. Après ces «bavardages illustrés», Mix & Remix s'est dirigé vers le dessin satirique. Depuis dix-sept ans, il est chaque semaine dans notre magazine.
1984 Le jeune dessinateur apprécie les squelettes et les danses macabres.
The Clash Peinture du début des années 80.
2005 Mix & Remix a pris trois minutes pour improviser un strip en trois cases devant l'objectif du photographe.
1990 Mix & Remix s'essaie à des peintures de grand format en compagnie de Pajak et Noyau. Ils exposent à la galerie de Ballens.
Ciel et cave De 1991 à 2001, Mix est guetteur au sommet de la cathédrale de Lausanne. En 1988, il pose à la Dolce Vita, le fameux cabaret rock, avec Remix, sa femme, et ses enfants, Paul et Louisa.
«Les dessins de Mix, on les adore»
Le «Courrier International» publie régulièrement notre dessinateur. Rédactrice en chef adjointe de l'hebdomadaire français, Odile Conseil analyse.
Qu'attend-on d'un bon dessinateur de presse?
Nous avons développé la théorie des trois R: un bon dessin de presse doit faire Rire, Réfléchir et Réagir. Les dessins de Mix, on les adore, parce qu'ils font toujours rire, ce qui n'est pas le cas avec ceux des autres. Après l'enlèvement de Florence Aubenas et Hussein Hanoun al-Saadi, par exemple, nous avons lancé un appel. Face à ce genre de situation tragique, ou face à un événement comme le 11 Septembre, le premier réflexe des dessinateurs est de ne pas chercher à faire rire, mais de recourir plutôt au symbolique. Mix a été le seul à faire un dessin drôle, mais évidemment sans faire appel à un rire sordide.
Constatez-vous une universalité du dessin de presse?
Oui. Du moins, une sorte d'universalité partielle. Dans certains pays, comme la Chine, le dessin sert à l'édification du peuple. Le Japon n'a, lui, aucune tradition du dessin de presse. Entre l'estampe et le manga, il n'y a rien. Nos dessins, en France, en Suisse, sont identiques à ceux qui font rire aux Etats-Unis, en Angleterre, en Australie, voire en Afrique du Sud. Peut-être est-ce dû au fait que les dessinateurs de presse se rencontrent souvent, définissant ainsi une sorte de base commune. Beaucoup prennent deux éléments d'actualité qu'ils entrechoquent.
En quoi Mix & Remix se distingue-t-il?
Avec son trait d'un minimalisme extrême, Mix s'inscrit dans une tradition du gros nez. L'origine en remonte-t-elle à Reiser? Il n'est pas le seul: Felix, un dessinateur croate, le fait aussi. Mix se différencie des autres par sa drôlerie incroyable. Il ne se départit jamais de ce principe: aller chercher le truc marrant. Sur certains sujets, on les voit venir de loin, les dessinateurs. Mix réussit toujours à aller ailleurs.
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