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Par Christophe Passer - Mis en ligne le 17.10.2012 à 13:55 |
Ce qu’il y a d’embêtant avec les prix attribués à des Chinois: il demeure difficile de ne pas les juger en fonction de ce qu’en pense le régime totalitaire local. Au départ, un écrivain capable d’un titre aussi simple et direct que Beaux seins, belles fesses a pourtant tout pour plaire, reconnaissons-le. Et puis avec Mo Yan, même pas question d’avoir honte de n’avoir rien lu de lui jusque-là: visiblement, c’est un peu le cas de tout le monde, par ici. Les autorités chinoises se sont donc lourdement félicitées du Nobel à Mo. Voilà un type qui est diplômé de l’Académie d’Art et de Littérature de l’armée (!), et qui n’a d’ailleurs quitté l’uniforme qu’en 1997. Ouais, tu parles d’un dissident. Depuis, on cherche à nous expliquer qu’au fond du fond, il est assez critique, ce Mo Yan. Mais que c’est super-caché derrière la poésie du truc, un genre de conte, une manière tellement raffinée de style que même les finauds chefs du Parti communiste chinois, ils passent à travers. Et voilà que les Nobel, lui attribuant leur chèque, seraient super-malins: une manière d’accompagner la soi-disant possible ombre d’ouverture chinoise, vous voyez le genre... Demandez à Weiwei, le génie qui pète des vases, ce qu’il en pense, du Nobel à Mo. Car ça n’enlève rien au malaise: si j’achète Beaux seins, belles fesses, je participe à ma façon au cirage de bottes de la dictature chinoise. «Quand on est tyrannisé, on se révolte», écrit pourtant Mo himself dans La belle à dos d’âne sur la route de Chang’an (j’ai trouvé la citation sur le web): avouez que ça fait doucement rigoler, de la part d’un ex-soldat devenu notable culturel au service de Pékin. A qui faudrait-il comparer dès lors les jurés des prix littéraires parisiens: à ces nigauds du Nobel ou à la dictature asiate? Un peu des deux sans doute, si l’on en juge par la frénésie autour des listes de nominés. Au milieu d’une nuit récente où il se rassasiait d’une choucroute près de la Bastille, Philippe Djian, encore sur trois listes (le Médicis, le Flore et l’Interallié) s’en inquiétait vaguement. Je dis vaguement parce que sortant son nouveau roman, «Oh...» (Gallimard), début septembre, il savait bien qu’il se retrouverait, pour la première fois de sa vie, dans la fameuse foire aux concours. Il n’arrivait pas complètement à s’en ficher, racontant l’épuisant marathon promotionnel, les critiques surprenantes des faux amis qui le massacraient alors qu’ils lui tombaient dans les bras dans les soirées. Mais il ne parvenait pas non plus à prendre cela au sérieux, ce qui est sans doute une manière élégante de se défendre, aussi, face aux imbéciles. Du coup, ça m’étonnerait qu’il gagne quelque chose, Philippe. Précisément parce qu’il a mis une saine énergie, des années durant, à vomir préventivement prix et jurés. C’est une des raisons les plus authentiques d’aimer ce type: il se méfie des médailles, a aussitôt mal aux genoux au moment des ronds de jambe, et se pointe en blouson dans les cocktails. Son livre est formidable. Avec un peu de chance, il aurait pu faire un scandale. Rapidement dit, l’héroïne, une femme très bien, jouit quand elle se fait violer par son voisin, ce qui induit comme de juste une certaine perversité dans leurs rapports. Mais Philippe s’est fait doubler dans le genre par les sodomies lourdes, façon Angot. Reste qu’il écrit bien mieux. Avec une musique acide dans la phrase, une manière d’aller dans le vif et de regarder mots et maux bien en face, pas pour régler des comptes, faire mumuse ou tourner autour du pot, comme l’autre militaire chinois. Philippe Djian n’est pas du genre à se ramasser le Nobel. Je crois que c’est une bonne nouvelle pour les livres. |









