La Loterie romande vit une période apaisée. Après des années d’agitation politique autour de deux questions cruciales – l’avenir du Tactilo et le statut des jeux d’argent en Suisse – l’institution savoure ses succès. En janvier dernier, le Tribunal fédéral a donné son feu vert définitif à l’exploitation des quelque 700 appareils Tactilo qui génèrent chaque année plus de cent millions de francs de revenus bruts dans les restaurants, cafés et kiosques de Suisse romande.
Parallèlement, le Parlement s’apprête à réviser la Constitution fédérale dans le sens souhaité par la Loterie romande et ses partenaires, qui avaient lancé une initiative populaire «pour des jeux d’argent au service du bien commun». Cette révision pourrait déjà intervenir en 2012, ancrant dans la Constitution la compétence des cantons en matière de loteries et l’affectation intégrale des bénéfices à des buts d’utilité publique.
Cela fait des années que vous dites que votre modèle est menacé. Est-ce encore le cas aujourd’hui?
C’est vrai que nous traversons une bonne phase. Mais il faut rester vigilant, car les lois ne règlent pas tout. Il faudra notamment veiller à un développement équilibré des casinos et des loteries à l’avenir. Par ailleurs, nous ne vivons pas sur une île: le jeu illégal est une vraie menace pour nos activités.
«NOUS POURRIONS FAIRE TROIS FOIS PLUS DE CHIFFRE, MAIS NOUS TENONS À UN ÉQUILIBRE ENTRE OFFRE ET DEMANDE.»
En Europe, certains pays se dirigent vers une libéralisation des paris sportifs et des loteries, ce qui est également dangereux. Dans certains cas, comme en Grèce, l’Etat a carrément permis la privatisation des sociétés exploitantes.
Ce discours alarmiste paraît étonnant quand on sait que vos revenus sont passés de 120 millions de francs en 1999 à 371 millions en 2009.
En réalité, nous avons atteint un plateau. Nos revenus 2010 (qui seront communiqués le 25 mai, ndlr) ont diminué par rapport à 2009. Et le repli continue en 2011.
Pourquoi cette baisse?
D’abord, il y a une quantité innombrable de règlements et de lois qui gênent et ralentissent le développement de nos jeux. Si nous ne sommes pas en prise immédiate avec les attentes de notre public, nous perdons des revenus. L’autre aspect, directement lié au premier, c’est la concurrence illégale des jeux sur internet. Si des jeunes ne trouvent pas des paris sportifs qui les amusent en Suisse, ils iront les chercher en ligne.
A combien évaluez-vous les montants joués par les Suisses sur des sites étrangers?
Il n’existe que des estimations. Le secteur qui nous concerne principalement est celui des paris sportifs, où l’on parle de 100 millions d’euros (128 millions de francs) dépensés chaque année par des Suisses sur des sites étrangers. Seulement 20 millions de francs par an sont joués sur des paris sportifs organisés par les exploitants suisses (Loterie romande et Swisslos pour la partie alémanique, ndlr).
Votre offre en matière de paris sportifs est donc largement insuffisante par rapport à la demande.
Notre offre est très limitée, en effet. Elle n’atteint pas 5% de ce qui existe sur les sites étrangers. Allez voir par exemple sur bwin.com, c’est absolument passionnant.
Est-ce légal d’y jouer?
Les opérateurs de ces sites violent notre loi, mais le joueur suisse ne risque aucune poursuite judiciaire. Cependant, il doit être conscient qu’il ne bénéficie d’aucune protection, notamment face aux fraudes et aux dangers liés à la dépendance.
Que peut faire un Etat pour combattre le jeu illégal sur son territoire?
La France a pris l’option d’accorder quelques licences à des exploitants privés, dûment régulés et fortement taxés. En parallèle, l’Etat lutte contre les paris illégaux en bloquant l’accès aux sites internet et en bloquant le trafic des paiements via les banques. C’est un système imparfait, mais qui permet au moins de contenir le phénomène.
Et en Suisse, où en sommes-nous?
Les choses avancent très lentement. Nous arriverons à un modèle similaire, sauf qu’il n’y aura pas de licences pour des privés. Les exploitants resteront la Loterie romande et Swisslos.
La Commission européenne vient de lancer une vaste consultation sur la question de la réglementation dans le domaine des jeux d’argent. Participezvous à ces discussions?
Oui, bien sûr. Comme vous savez, 80% de nos lois en Suisse sont peu ou prou inspirées par des lois européennes. Il vaut donc mieux être parmi les initiateurs de ce mouvement, plutôt que du côté de ceux qui doivent simplement les subir.
Quel est le but de cette consultation?
C’est un grand état des lieux, car les caractéristiques des pays dans le domaine de la réglementation des jeux d’argent sont actuellement très différentes. L’objectif n’est pas une harmonisation parfaite, mais que l’on s’en approche au moins.
Quel est le meilleur exemple de réglementation des jeux d’argent, à vos yeux?
Je pense que Loto-Québec est un modèle de développement. L’Etat québécois a confié à une entreprise publique, comme nous, l’exploitation de tous les jeux de loterie, des casinos et des paris sportifs. Ils ont été des pionniers dans la lutte contre le jeu excessif. C’est un modèle clairvoyant, qui va audelà du dogme de la libéralisation.
Pourquoi êtes-vous contre la libéralisation?
Dans le domaine du jeu, cela ne marche pas. D’abord, parce qu’il s’agit d’une activité hyperrentable, qui attire des acteurs de type mafieux. Les jeux d’argent offrent aussi beaucoup de possibilités de blanchiment, ce qui attire de nombreux acteurs et provoque un échauffement du marché. Avec tous les problèmes sociaux que cela peut engendrer.
Le modèle québécois implique une étatisation des casinos. Aimeriezvous créer un jour des casinos publics en Suisse?
C’était notre objectif il y a dix ans, avec la Romande des jeux. Ce projet a échoué, nous avons pris acte du succès des casinos dans l’obtention des nouvelles concessions, et nous n’allons pas ranimer ce feu. En Suisse, il y a désormais les casinos privés d’un côté et les loteries publiques de l’autre. Notre seul souci est que ces deux secteurs se développent de manière homogène et responsable, dans l’intérêt des joueurs.
Quels sont les objectifs de la Loterie romande ces prochaines années, notamment en termes financiers?
D’abord, nous devons garder une offre attrayante pour les joueurs. Cela passe notamment par un cadre juridique qui permet de continuer à développer des jeux à un rythme soutenu. Financièrement, j’estime que nous arrivons à un équilibre avec environ 400 millions de francs de revenus bruts par an.
A ce niveau-là, nous satisfaisons l’envie de jouer sans pour autant échauffer le marché. Nous pourrions faire trois fois plus de chiffre, mettre des Tactilos dans tous les bistrots de Suisse romande, mais nous tenons à cet équilibre entre offre et demande, efficacité et responsabilité.
Profil
Jean-Luc Moner-Banet
1964 Né à Pontarlier.
1985 S’installe au Locle, où il travaille comme technicien en informatique.
1998 Engagé à la Loterie romande comme chef de projet du Tactilo.
2001 Directeur adjoint de la Loterie romande.
2005 Membre du comité exécutif de la World Lottery Association.
2007 Directeur général de la Loterie romande.
2009 Membre du comité exécutif de l’Association européenne des loteries.
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