Comment commence-t-on une lettre à son père lorsqu’on ne l’a jamais connu? «Cher Monsieur?» «Cher Norbert?» «Cher papa?» Tristan a 20 ans, aucun souvenir de son père. Il vit entre sa mère et sa grand-mère, un monde de femmes où l’homme est «la chose à abattre». Dandy cultivé, il étudie les beaux-arts et pense le temps venu de rencontrer son père. Mais comment fait-on? Une fois retrouvée sa trace, vers Pontarlier, comment dit-on bonjour à un inconnu qui vous a engendré? Tristan est l’un des cinq jeunes hommes que François Kohler, cinéaste de Pully, a rencontré pour son documentaire Cher Monsieur, cher papa. Trois ans après l’étonnant Le souffle du désert, dans lequel il suivait un groupe d’hommes à la recherche de leur identité masculine entre dunes et larmes, c’est à la source de la construction de cette identité qu’il se rend. Sa manière de prétendre que la crise d’identité vécue par les hommes aujourd’hui prend racine dans leur manque de repères masculins. Pendant un an, le cinéaste a parcouru écoles, clubs sportifs ou maisons de quartier de Suisse romande. Il y a trouvé Karim, 16 ans, qui n’a jamais connu son père. Frisant la délinquance, il accepte d’intégrer la Maison des jeunes de Lausanne, où il vit durant la semaine. Joel, 21 ans, pâtissier-confiseur tombé dans la drogue, puis sauvé grâce aux textes de rap qu’il écrit. Il n’a pas vu son père, divorcé de sa mère, depuis une violente dispute, trois ans auparavant. Adrien, 18 ans, vendeur le jour et gothique la nuit, qui a choisi de vivre avec son père. Mais la communication est difficile et il préfère emménager avec son amie. Matthew, gymnasien de 17 ans, vivant seul avec sa mère depuis que son père est reparti pour l’Australie neuf ans auparavant. Ils conversent par webcam...
Sa photo sur le blog. Pour tous, le manque de repères masculins est un problème. Mais, et c’est ce qui rend ce documentaire passionnant, ils le vivent chacun d’une manière très différente. Karim, sombre et rebelle, fou d’informatique, s’est lié avec Nordine, son éducateur. Mais, dès qu’il met la main sur une ancienne photo de son père, il s’empresse de la mettre sur son blog. Joel dit tout ce qu’il a à dire à son père dans son rap dans l’espoir que son père, véritable destinataire, l’ entende un jour. Adrien tente de faire comprendre à son père sa passion du kung-fu et de la fantasy, mais en vain. Sans l’idéaliser, Tristan se rend compte que son père lui manque, et que se sentir bien avec un homme, ce qui arrive lorsqu’il le rencontre finalement, est un sentiment inédit pour lui. Matthew, lui, s’est habitué à l’absence de son père. «Ça serait bien qu’on se voie en vrai, lui déclare-t-il via la webcam. Mais je me suis habitué à vivre sans toi. Maintenant, je peux aussi bien encore attendre.»
Mères abusives. Pendant neuf mois, François Kohler, dont le propre père a quitté la maison lorsqu’il avait 4 ans, a suivi chaque adolescent avec patience et empathie, jusqu’à faire oublier sa caméra. Le résultat est épatant, très émotionnel et pourtant incroyablement pudique. Sans pathos, sans dramatisation excessive, il hume l’air autour de ses sujets, observe leurs repères paternels de substitution, les mères parfois abusives, parfois dépassées, leurs manques, leur colère devant cet homme qui les a reniés, leur tristesse, leur manière de feinter avec les mauvaises farces de la vie, de s’en sortir malgré tout, de pardonner, ou pas, son absence à leur géniteur. Leur impossibilité de dire «papa» à un homme les rend plus seuls que les autres, surtout au moment de quitter l’enfance pour entrer dans l’âge adulte, mais elle les pousse à trouver par eux-mêmes des réponses non automatiques. «On ne choisit pas sa famille. Alors tu resteras mon père», écrit finalement Joel. Quant à Tristan, après avoir opté pour le «Cher Norbert» et rencontré son père: «C’était bien. Comme si j’entrais de dehors dans une pièce chauffée.»
A voir
Cher Monsieur, cher papa. De François Kohler. 1 h 24.
Soirée-débat au City Club de Pully. Je 12 et ve 13, 18 h 30.
Tags: François Kohler, Le souffle du désert,
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