Les femmes de sa vie aimeraient qu’il arrête: Elisabeth Crettaz-Stürzel, l’actuelle, castellologue, le lui demande régul ièrement . Yvonne Preiswerk, feu la première épouse, «n’aimerait pas», il en est certain. C’est pour cela, pour elles peut-être, que le sociologue Bernard Crettaz, après six ans et une cinquantaine de Cafés mortels, fait le point sur cette expérience unique au monde dans un livre qui tient autant du bilan que de la transmission en forme de mode d’emploi pour successeurs potentiels.
En 1999, l’exposition La mort à vivre qu’il organise au Musée d’ethnographie à Genève se transforme en bistrot – un petit cercueil blanc, pourtant caché dans un coin, focalise l’attention et suscite moult aveux sur les morts d’enfants et les censures familiales. Le soir, les visiteurs reviennent avec vin et nourriture. «Cet événement a changé ma vie. J’ai découvert le poids des secrets liés à la mort. Déjà, c’était comme au bistrot.»
Au bistrot! En 2004, il donne une conférence au musée d’Ethnographie sur le thème Parler de la mort. En partant, il lance à la cantonade: «Comme il n’y a aucun spécialiste de la mort, parlons-en au bistrot!» Tout le monde éclate de rire, mais le lendemain, la diacre Elisabeth Reichen l’appelle. Une première rencontre a lieu en février 2004 au café du Passage à Neuchâtel. Deux cent cinquante personnes s’y pressent, les Cafés mortels sont nés. Depuis, du Café de l’Inter à Porrentruy au Café Romand à Lausanne, de la Ferme-Asile à Sion à la Brasserie du Cardinal à Neuchâtel, en passant par Louvain-la-Neuve en Belgique et Bordeaux, Bernard Crettaz en a animé une cinquantaine.
Tyrannie du secret. Ce n’est jamais lui qui invite: il se met au service d’organisateurs privés ou institutionnels qui trouvent eux-mêmes le bistrot pour accueillir les participants ? entre 30 et 300 de tous les milieux, hommes et femmes, jeunes et vieux. Il y a des infirmières, des médecins, des bénévoles de l’accompagnement en fin de vie. Des endeuillés et tous ceux que «tyrannisent des secrets depuis un mois ou 60 ans». Il y a ceux qui sont là pour le rendez-vous, et les clients du bistrot qui s’approchent.
On mange, on boit, on pleure, on rit. «Le bistrot est un lieu accessible à tout le monde qui permet un partage démocratique sur la mort. On n’est obligé à rien, du coup l’on peut beaucoup se permettre. On peut y affronter directement la mort sans recourir à la philosophie, la religion, la culture, la psychanalyse ou tout système de référence. Il permet l’aveu du plus indicible et du plus intime dans la futilité apparente des propos de café de commerce.»
Tout y passe: suicides, morts d’enfant, de conjoints, de parents, les morts cachés par les familles, les enterrements ratés, les avortements, les agonies de proches, les testaments qui fâchent. Parfois, «et c’est le plus difficile», un homme ou une femme annonce qu’il va mourir et qu’il ne sait pas à qui confier ce secret. Un Café mortel n’a «aucune» visée thérapeutique, même s’il «peut aider»: «Il permet à chacun, qui se croit unique dans sa douleur, de se savoir participant d’une communauté où d’autres traversent la même épreuve.»
On lui a reproché de s’inscrire dans la grande vogue actuelle des confessions publiques. Rien à voir, répond Crettaz. «Les voyeurs ne supportent pas. Et on ne peut pas faire de l’exhibitionnisme avec la mort, elle oblige à l’authenticité. Les personnes qui viennent ont libéré l’émotionnel ailleurs. Et les endeuillés ne sont pas seulement dans la souffrance, mais ils ont accumulé un savoir inouï. Le Café fait circuler ce savoir.»
Chaque préparation de Café mortel crée en lui une grande angoisse. De chaque Café mortel, il ressort épuisé, le corps «lourd et inquiet». Il repart seul, rentre chez lui se vider, marcher. «Tout ce que j’entends m’aide non à banaliser la mort, mais à dire la condition humaine.» Si après six ans de Cafés mortels vécus sans prendre une note, simplement dans l’écoute et l’ouverture, il publie aujourd’hui Cafés mortels. Sortir la mort du silence, c’est parce qu’il s’agit avant tout de transmission.
Mission transmission. Crettaz n’a pas lancé une mode mais obéi à un ordre souterrain venu du fond de sa culture familiale du val d’Anniviers. L’histoire des Cafés se confond avec sa propre histoire, celle d’un homme des montagnes parti habiter la ville, avant de revenir à Zinal. Ses parents lui ont jadis montré le tiroir de la mort, le tiroir d’une commode qui contenait tout ce qu’il fallait pour le jour de leur décès - nappe pour la table mortuaire, cierges, crucifix, eau bénite, instructions précises.
Les Cafés mortels sont son propre tiroir de la mort, qu’à son tour il entend transmettre. Enfant, il a appris qu’il fallait sortir la mort du silence. A tous ceux qui le veulent, il apprend désormais à parler. «J’ai reçu un savoir de toute une société de personnes très âgées qui m’ont pris comme confident. J’ai une mission de transmission. Quand la mort nous touche, elle se loge en nous comme un secret. Chacun de nous devient comme une maison en deuil qu’il faut pouvoir ouvrir à nouveau. Ma découverte, ce qui me fait vivre, c’est le lien fondamental entre mort et vérité. Lorsque les gens osent mettre des mots sur ce qui est dur, terrible, ils marchent vers la vérité, la liberté.»
Crettaz ne dit jamais «je» - «Je ne suis que l’expression d’une histoire collective à laquelle je dois tout.» Plus il vieillit, plus il prend conscience qu’il n’a «rien apprivoisé du tout.»
Du coup, il s’est mis en tête d’écrire sur les femmes de sa vie. Lui qui vient d’un pays «machiste» s’est fait secouer par les femmes de tête fort peu soumises qu’il a épousées. «J’aimerais revenir sur ce continent immense.» Apprivoiser la femme plutôt que la mort? L’espoir fait vivre.
Cafés mortels. Sortir la mort du silence. De Bernard Crettaz. Labor et Fides, 136 p. En librairie le 30 avril.
Café mortel public au Salon du livre et de la presse de Genève. Mené par Bernard Crettaz. Samedi 1er mai, 14 h, stand de L’Hebdo.
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