«Une grande porte débouchant sur le XXe siècle: après avoir traversé cette œuvre, on entre résolument dans une autre pièce de l’histoire de la musique!» La formule est de Daniel Dollé, compère en programmation du directeur du festival de Montreux-Vevey Tobias Richter.
Les Gurrelieder de Schoenberg sonnent effectivement, à l’aube du XXe siècle, comme le chant du cygne du romantisme, la synthèse de tous ses possibles et de ses démesures dans lesquelles s’imbrique, toujours expressive, la vision d’un nouvel univers.
Démesurée en raison de son effectif, tout d’abord, cette évocation d’une légende médiévale danoise se nourrit de deux orchestres symphoniques, d’un chœur, d’un narrateur et de nombreux solistes. «Et c’est un défi pour chacun des partenaires, lesquels doivent tous être d’un excellent niveau! Disponible sur disque mais très rarement donnée en concert, cette musique nécessite de grands moyens», confirme Daniel Dollé qui promet, à l’affiche, des interprètes de premier plan.
Evénement démesuré. Démesurée encore par sa charge émotionnelle, son réservoir immense de timbres et de couleurs, cette histoire d’amour tragique, sur fond de nature nordique à la fois sauvage et partenaire du drame, est un parcours entre ombres et lumières, sans cesse en mouvement et en évolution. Les chants d’amour entre le roi Waldemar et la belle Tove: dignes du duo de Tristan et Isolde.
Frémissements de la forêt: Sibelius. Chevauchée sauvage des âmes de la nuit: sombres éclats du Freischütz... Sans oublier la densité vocale de Richard Strauss, l’impertinence exaltée de Mahler, autant de gestes orchestraux qui emportent tout sur leur passage. «Le jeune Schoenberg ose la démesure, le souffle épique. Son écriture prend une ampleur extraordinaire et, peu à peu, s’affranchira de l’ancien monde.
Les Gurrelieder se font cordon ombilical», décrit Daniel Dollé. Ainsi la présence, à l’issue de la troisième partie, du narrateur déposant, au-dessus de la mêlée, ses mots en parlé-chanté, annonciateurs du fameux Sprechgesang. Schoenberg atteint là les limites d’un royaume. A l’image des créatures de légende qu’il a accompagnées dans leur amour, leur colère, leur vengeance et leurs imprécations, il partira désormais dans un univers où les sons réinventeront leur rôle et leurs relations.
Deux orchestres. Ce projet grandiose tenait à cœur, depuis longtemps, à Tobias Richter et à son équipe, convaincus de l’aspect événementiel de l’œuvre, digne d’un festival chargé d’histoire. Deux ans après avoir réuni l’OSR et l’orchestre zurichois de la Tonhalle pour le Requiem de Berlioz (autre œuvre démesurée qui donna lieu à un concert d’exception), Montreux remet ses cartes en jeu: celles d’une rencontre exceptionnelle entre deux orchestres phare helvétiques, cette fois menés par le chef David Zinman.
Face au public, plus de 200 interprètes brossent éclats et frissons d’une fresque dont se détachent des lieux et personnages de la même famille que Pelléas et Mélisande. Il était une fois, aux abords du château de Gurre, près d’Helsingor, une jeune femme, Tuve, transformée en colombe par une épouse et reine en colère. Et un roi fou de douleur. Et les arbres et oiseaux recueillent les âmes perdues et restituent leur souffle, dans une indifférente éternité.
Montreux. Auditorium Stravinski. Di 12, 18 h.
D’AUTRES MOMENTS FORTSInvité de plusieurs concerts, le Royal Philharmonic Orchestra de Londres offre un condensé d’œuvres aimées: sous la direction de Charles Dutoit, la 5e de Chostakovitch (ve 27) puis la Symphonie fantastique (me 1er). Mais aussi la 2e Symphonie de Schumann, avec sir Andrew Davis (di 29) et le Concerto de Max Bruch, aux bons soins du chef et violoniste Pinchas Zukerman (ma 31): Montreux, Auditorium Stravinski.
Au chapitre des musiques de l’intime, un hommage à Clara Haskil du pianiste Paul Badura-Skoda (Théâtre de Vevey, je 9) et le récital du Quatuor Amedeo Modigliani (Château de Chillon, ve 10). Festival Montreux-Vevey. Du 27 août au 12 septembre. Rens. 021 962 80 05. www.septmus.ch
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