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MONTREUX, AUTOPSIE D'UNE FAILLITE MORALE

Mis en ligne le 17.07.2008 à 00:00

SCANDALE. Enquête pénale, audit de la Cour des comptes, instruction du Conseil d'Etat, la Ville est sous enquête et dans l'attente d'un automne explosif.

L'Hebdo; 2008-07-17

MONTREUX, AUTOPSIE D'UNE FAILLITE MORALE

ERIC FELLEY

SCANDALE.

Enquête pénale, audit de la Cour des comptes, instruction du Conseil d'Etat, la Ville est sous enquête et dans l'attente d'un automne explosif.

Très souvent, les bulles spéculatives, financières ou immobilières, sont accompagnées d'une autre bulle sournoise qui touche la moralité de ses acteurs. A Montreux, il a suffi d'une épine pour la crever. Pour le municipal socialiste de Montreux, Jean-Claude Doriot, en charge de l'urbanisme depuis dix ans, l'épine a le visage de son ex-amie qui a mal vécu leur séparation. Le 8 novembre 2007, elle écrit aux autorités pénales, au préfet et à la Municipalité une lettre vengeresse et confondante. A partir de là, tout un monde a basculé. Et toute une ville. Elle accusait son ancien compagnon d'avoir touché, en juillet 2005, un «dessousde-table» de 300 000 francs de la part d'un architecte pour favoriser la vente d'une propriété de la ville nommée Les Bosquets.

Tandis que les autorités montreusiennes temporisaient, le juge d'instruction vaudois Yves Nicolet s'est saisi de l'affaire. Le 2 avril, Jean-Claude Doriot a été mis en prison préventive pour deux semaines. Relâché, il clame toujours aujourd'hui son innocence même si, dans les jours qui ont suivi, le «paria» a été peu à peu lâché par ses amis politiques. En termes d'image, Montreux se serait bien passé de cette publicité qui, selon l'expression de Franz Weber, fait passer la ville pour un Montreux-Carlo.

Cette affaire éclate en plein boum immobilier avec la rénovation de l'Hôtel National (100 millions) par le promoteur Blaise Carroz, un proche de Doriot. D'autres projets suscitent des oppositions, dont la transformation du quartier de la Bavaria ou la construction d'un port de plaisance avec parking devant le Centre des congrès. Ces projets sont menés par l'ami de Doriot, Patrick Cantatore, le promoteur qui lui aurait versé les 300 000 francs. A chaque fois ce sont des dizaines de millions qui sont en jeu.

L'enveloppe.

Dans le dernier numéro de son magazine Montreux Info-Ville, le municipal Doriot persiste et signe. Il parle d'une «pénible affaire de dénonciation que je conteste formellement». Les faits pourtant, si l'on suit l'enquête du journal Le Régional, l'accablent sur plusieurs points qu'il aura de la peine à réfuter: voyages gratuits payés par des promoteurs, prêts sans intérêt de la part de Patrick Cantatore et enfin la fameuse enveloppe en liquide. On découvre également que Jean-Claude Doriot participait à un genre de club service local - le Top 20 - où l'on retrouve des gens de l'immobilier et de la construction. Bref, c'est tout un système qui est remis en cause. En quelques mois Montreux se réveille avec trois enquêtes sur le dos. Jean-Claude Doriot, son ami architecte (et peut-être d'autres personnes) font l'objet d'une poursuite pénale dont on ne sait quand elle livrera ses secrets. Entre temps, la Municipalité a demandé au Conseil d'Etat sa révocation pour faute grave dans l'exercice de sa fonction. C'est le conseiller d'Etat Philippe Leuba qui diligente cette instruction administrative. Une troisième procédure, sous forme d'audit, a été ouverte par la toute nouvelle Cour des comptes vaudoise entrée en fonctions au début janvier. Ces enquêtes parallèles mobilisent aujourd'hui des dizaines de fonctionnaires, policiers, juristes, avocats, municipaux et conseillers d'Etat...

Certains politiciens montreusiens sont «tombés des nues» dans cette affaire, notamment le syndic Pierre Salvi qui qualifie les actes de son ami Doriot de «choquants». D'autres sont moins surpris. Emmanuel Gétaz, du groupe Montreux Libre, est presque fataliste: «Il y a toujours eu à Montreux une confusion des genres et un mélange des casquettes. L'affaire Doriot est le paroxysme de quelque chose qui a toujours existé. L'immobilier représente un immense marché par rapport à la taille de la ville et la pression est énorme pour construire. Le Top 20 est la caricature de ce qui s'est passé jusqu'ici. Les gros contrats sont toujours répartis dans les mêmes cercles.» L'ex-conseillère communale Dominique Blazy connaît Montreux dans les moindres détails et pointe du doigt la responsabilité du syndic Pierre Salvi, en charge depuis 1996: «Ce n'est pas un affairiste, mais c'est quelqu'un de naïf.» Quant à Franz Weber, il n'a pas manqué l'occasion de condamner une fois de plus une municipalité qui brade le territoire communal.

Le déni.

Les résultats des trois enquêtes sont évidemment très attendus mais on ne sait pas dans quel ordre. Les socialistes vaudois ont cependant fait leur propre justice en excluant Doriot. Jacqueline Pellet, présidente de la section montreusienne, explique: «Nous l'avons exclu pour ses fautes politiques sans attendre les résultats de l'enquête pénale où la présomption d'innocence prévaut. Nous avons eu l'impression qu'il vivait dans le déni. Les enquêtes en cours devraient nous permettre de sortir des rumeurs et de pouvoir se prononcer sur des faits avérés.» La présidente des socialistes vaudois, Cesla Amarelle, ajoute: «A l'unanimité le comité du parti a considéré le prêt sans intérêt et sans ligne de remboursement qu'a obtenu M. Doriot d'un promoteur comme inacceptable. Pour nous c'est un problème déontologique fondamental. Si on ne l'exclut pas, c'est admettre ce type de clientélisme.»

D'ici à l'automne, plusieurs scénarios sont envisageables. Le premier est que le Conseil d'Etat révoque Jean-Claude Doriot. Philippe Leuba précise que la décision sera rendue d'ici à la fin août: «J'ai terminé les auditions des différentes personnes concernées à la fin de la semaine dernière. Il faut dorénavant les analyser sur le plan juridique. La loi dit qu'il faut des motifs graves pour révoquer quelqu'un, soit l'absence, la maladie ou encore une condamnation pénale définitive, ou que l'état de fait est tel que la condamnation est certaine.» Si la révocation de Jean-Claude Doriot est prononcée, les citoyens de Montreux devront se rendre aux urnes pour répondre à une question formulée simplement: «Acceptez-vous la révocation du municipal Jean-Claude Doriot?» Pour l'instant, le canton de Vaud n'a jamais connu un tel usage des urnes ancré dans la nouvelle Constitution.

Supputations.

Deuxièmement, la justice pénale renvoie le municipal devant la justice pour corruption passive. Enfin, la Cour des comptes rend un rapport accablant sur les pratiques de la municipalité en matière de droit des constructions et des autorisations de construire sur les dix dernières années. C'est le scénario le plus mortifiant pour les institutions en place. Stefano Granieri, rapporteur pour la Cour, précise que leur travail devrait être terminé en octobre.

A l'inverse, on peut imaginer que le Conseil d'Etat maintienne Jean-Claude Doriot dans sa fonction, que la justice pénale classe l'affaire et que la Cour des comptes rende un rapport qui blanchisse la Municipalité. Mais c'est peu probable.

Au-delà de ces supputations, le plus logique serait de commencer par la clôture de l'enquête pénale. Comme le dit Pierre Salvi: «Pour l'instant tout est suspendu. Nous avons dénoncé M. Doriot car nous avions besoin de certitudes. La vérité est dans les mains du juge.» Cependant l'indépendance des pouvoirs ne prévoit pas quelle instance doit se prononcer en premier. Mais des signes laissent à penser que l'avenir politique de Jean-Claude Doriot est bien sombre. Sur son site internet, la Municipalité n'a pas tardé à réduire de sept à six le nombre de ses membres. Malgré la présomption d'innocence qui est sur toutes les lèvres, Jean-Claude Doriot n'y est plus.

Le principal intéressé, lui, reste confiant: «Je pense que compte tenu de la réalité, la Municipalité a perdu les pédales. Je reste confiant dans mon bon droit. Je suis dénoncé dans le cadre d'une affaire privée et tant de bruit pour un simple municipal à temps partiel me paraît exagéré.» Il reste tout de même les avantages perçus par Doriot dans le cadre de sa fonction: les voyages offerts, un prêt sans intérêt de son ami promoteur, l'enveloppe en liquide de 300 000 francs dans la transaction pour la vente des Bosquets et son bateau de luxe qui mouille toujours dans le port. Ce sont des éléments de l'enquête qui sont tout de même difficiles à minimiser. Et surtout à faire oublier aux électeurs s'il devait repasser devant les urnes.

LE BON TEMPS

En novembre 2007, le syndic Pierre Salvi et le municipal Jean-Claude Doriot présentaient un nouveau plan d'urbanisme. Ils ne savaient pas que, à ce moment-là, une dénonciation visant le second allait tout remettre en cause.

ARNOLD BURGHERR

«LE COMITÉ DU PARTI A CONSIDÉRÉ LE PRÊT SANS INTÉRÊT QU'A OBTENU M. DORIOT COMME INACCEPTABLE.»

Cesla Amarelle, présidente du Parti socialiste vaudois

«JE PENSE QUE COMPTE TENU DE LA RÉALITÉ, LA MUNICIPALITÉ A PERDU LES PÉDALES.»

Jean-Claude Doriot





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