Très souvent, les bulles spéculatives, financières ou immobilières, sont accompagnées d’une autre bulle sournoise qui touche la moralité de ses acteurs. A Montreux, il a suffi d’une épine pour la crever. Pour le municipal socialiste de Montreux, Jean-Claude Doriot, en charge de l’urbanisme depuis dix ans, l’épine a le visage de son ex-amie qui a mal vécu leur séparation. Le 8 novembre 2007, elle écrit aux autorités pénales, au préfet et à la Municipalité une lettre vengeresse et confondante. A partir de là, tout un monde a basculé. Et toute une ville. Elle accusait son ancien compagnon d’avoir touché, en juillet 2005, un «dessous-de-table» de 300 000 francs de la part d’un architecte pour favoriser la vente d’une propriété de la ville nommée Les Bosquets. Tandis que les autorités montreusiennes temporisaient, le juge d’instruction vaudois Yves Nicolet s’est saisi de l’affaire. Le 2 avril, Jean-Claude Doriot a été mis en prison préventive pour deux semaines. Relâché, il clame toujours aujourd’hui son innocence même si, dans les jours qui ont suivi, le «paria» a été peu à peu lâché par ses amis politiques. En termes d’image, Montreux se serait bien passé de cette publicité qui, selon l’expression de Franz Weber, fait passer la ville pour un Montreux-Carlo. Cette affaire éclate en plein boum immobilier avec la rénovation de l’Hôtel National (100 millions) par le promoteur Blaise Carroz, un proche de Doriot. D’autres projets suscitent des oppositions, dont la transformation du quartier de la Bavaria ou la construction d’un port de plaisance avec parking devant le Centre des congrès. Ces projets sont menés par l’ami de Doriot, Patrick Cantatore, le promoteur qui lui aurait versé les 300 000 francs. A chaque fois ce sont des dizaines de millions qui sont en jeu.
L’enveloppe. Dans le dernier numéro de son magazine Montreux Info-Ville, le municipal Doriot persiste et signe. Il parle d’une «pénible affaire de dénonciation que je conteste formellement». Les faits pourtant, si l’on suit l’enquête du journal Le Régional, l’accablent sur plusieurs points qu’il aura de la peine à réfuter: voyages gratuits payés par des promoteurs, prêts sans intérêt de la part de Patrick Cantatore et enfin la fameuse enveloppe en liquide. On découvre également que Jean-Claude Doriot participait à un genre de club service local – le Top 20 – où l’on retrouve des gens de l’immobilier et de la construction. Bref, c’est tout un système qui est remis en cause. En quelques mois Montreux se réveille avec trois enquêtes sur le dos. Jean-Claude Doriot, son ami architecte (et peut-être d’autres personnes) font l’objet d’une poursuite pénale dont on ne sait quand elle livrera ses secrets. Entre temps, la Municipalité a demandé au Conseil d’Etat sa révocation pour faute grave dans l’exercice de sa fonction. C’est le conseiller d’Etat Philippe Leuba qui diligente cette instruction administrative. Une troisième procédure, sous forme d’audit, a été ouverte par la toute nouvelle Cour des comptes vaudoise entrée en fonctions au début janvier. Ces enquêtes parallèles mobilisent aujourd’hui des dizaines de fonctionnaires, policiers, juristes, avocats, municipaux et conseillers d’Etat… Certains politiciens montreusiens sont «tombés des nues» dans cette affaire, notamment le syndic Pierre Salvi qui qualifie les actes de son ami Doriot de «choquants». D’autres sont moins surpris. Emmanuel Gétaz, du groupe Montreux Libre, est presque fataliste: «Il y a toujours eu à Montreux une confusion des genres et un mélange des casquettes. L’affaire Doriot est le paroxysme de quelque chose qui a toujours existé. L’immobilier représente un immense marché par rapport à la taille de la ville et la pression est énorme pour construire. Le Top 20 est la caricature de ce qui s’est passé jusqu’ici. Les gros contrats sont toujours répartis dans les mêmes cercles.» L’ex-conseillère communale Dominique Blazy connaît Montreux dans les moindres détails et pointe du doigt la responsabilité du syndic Pierre Salvi, en charge depuis 1996: «Ce n’est pas un affairiste, mais c’est quelqu’un de naïf.» Quant à Franz Weber, il n’a pas manqué l’occasion de condamner une fois de plus une municipalité qui brade le territoire communal...
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