On le dit en fin de course, le ministre de l’Energie, Moritz Leuenberger. Dans cette interview qu’il nous accorde en avant-première de la conférence-débat du 16 septembre au Kornhausforum de Berne, il se montre particulièrement combatif.
Craignez-vous une pénurie d’électricité à l’horizon 2020? Oui, nous partons du fait qu’il y aura une pénurie. Cela ne se traduira pas par des coupures d’électricité, mais par une hausse des prix. Nous sommes au début de ce phénomène.
La récente hausse de ces prix vous a-t-elle surpris? Elle est survenue plus vite que prévu, mais elle s’explique. La demande en pétrole augmente sans cesse. Et le passage vers les énergies renouvelables, par exemple avec les pompes à chaleur, implique aussi une consommation d’électricité accrue.
Les électriciens prédisent une hausse régulière de la consommation de 1 à 2% par année. Partagez-vous ce pronostic? Oui. Les experts indépendants s’attendent aussi à une telle hausse d’ici à l’horizon 2035, si nous ne faisons rien. Mais la gauche espérait la stopper grâce à des mesures d’efficacité énergétique. Est-ce la fin de cette illusion? Notre département a aussi formulé cette vision dans nos plans d’action. Nous voulons atteindre une stabilisation, puis une réduction. Mais je serais un utopiste politique en croyant pouvoir réaliser l’ensemble de ces programmes.
La Suisse a-t-elle raté le virage des énergies renouvelables? Il faut se rappeler de la campagne de votation sur le centime solaire (une taxe pour promouvoir cette énergie, rejetée par le peuple en septembre 2000, ndlr), pour lequel j’avais trouvé un compromis. Si nous avions pu introduire ce nouveau système, nous aurions été leaders en Europe. En 2002, nouvelle tentative, mais, cette fois, le souverain a repoussé l’ouverture du marché de l’électricité. Nous en sommes aujourd’hui au troisième essai avec le rachat de l’électricité verte au prix coûtant, qui connaît un grand succès.
Vous avez reçu 5000 projets candidats à une subvention. Ne faudrait-il pas augmenter les 320 millions par an que vous avez à disposition? Vous savez, cette taxe verte n’a été obtenue qu’en faisant pression sur les électriciens qui voulaient, eux, l’ouverture du marché. C’est le résultat d’un compromis. Nous réexaminerons la situation l’an prochain.
Cela dit, n’avez-vous pas pris dix ans de retard sur l’Allemagne, qui a fait passer la part des énergies vertes à 11%? Le système suisse désormais en vigueur est remarquable: il est comparable aux aides qu’attribue l’Allemagne. Nous pouvons rattraper notre retard.
L’Institut Paul Scherrer travaille avec l’industrie (Swatch Group, Groupe E) pour développer la vision du citoyen producteur de l’énergie dont il a besoin. Y croyez-vous? Je suis heureux que cette vision existe et je salue le fait qu’elle émane de l’économie, car cela va favoriser sa réalisation.
Allez-vous poser 60 m2 de panneaux solaires sur votre toit pour produire votre propre énergie? De manière générale, cette vision développée par Nicolas Hayek est tout à fait réaliste. Regardez le nouveau bâtiment de l’institut de la recherche sur l’eau à Dübendorf: il n’a pas besoin d’énergie extérieure, du fait qu’il récupère tout, même la chaleur humaine.
Bertrand Piccard affirme qu’on peut diminuer la consommation d’énergie de 30% en dix ans. Est-ce réaliste? Bien sûr que, idéalement, on pourrait y parvenir. En tant que responsable politique, je ne peux cependant pas faire du romantisme écologique. Je dois défendre la politique du Conseil fédéral, qui veut remédier à la pénurie qui s’annonce en recourant aussi au nucléaire, aux centrales à gaz et à un plan d’efficacité énergétique.
Piccard est d’abord un scientifique. Comment expliquez-vous le fossé qu’il y a avec les politiciens? La science est habituée à travailler rationnellement à partir d’une page blanche. Les politiciens ne suivent pas toujours ces scientifiques lucides. Ils sont aussi confrontés aux réalités, comme le besoin de mobilité individuelle dont dépend la puissante industrie automobile. Celle-ci dépense des milliards en publicité pour glorifier la vitesse, la puissance et l’autonomie que confère une voiture.
Ce besoin de mobilité restera-t-il aussi fort à l’avenir? Je le pense, oui. Pour l’être humain, ce besoin de bouger est un des sens de la vie, son instinct le plus naturel, son rêve.
Compte tenu du prix élevé de l’essence, tenez-vous toujours à imposer une taxe CO2 sur les carburants? Oui. Le but est de lier la taxe, qui entrerait en vigueur après 2012, à la protection du climat. Nous pourrions ainsi réduire les émissions de CO2 en l’utilisant par exemple pour assainir les bâtiments.
Mais cette taxe a-t-elle encore une chance avec un baril de pétrole à 120 dollars? Je n’en doute pas un instant. Nous avons l’expérience de la taxe sur les combustibles. Les commissions parlementaires des deux Chambres sont très favorables à une affectation partielle et préparent une loi en conséquence. Les propriétaires immobiliers sont pour, les locataires aussi.
Que pensez-vous de l’initiative voulant interdire les véhicules trop polluants (dite «anti-4x4»)? J’éprouve de la sympathie pour cette initiative. Mais, sur le plan juridique, je ne peux pas m’imaginer qu’on puisse interdire ces véhicules...
Comment faudrait-il alors sanctionner les conducteurs de véhicules trop polluants? Je ne crois pas qu’on puisse changer le comportement des gens à travers un discours moralisateur et culpabilisant.
Vous préférez un système de bonus-malus? Oui. Il faut agir sur le prix de l’essence, par l’introduction d’une taxe CO2 précisément et l’introduction d’un système de bonus-malus, lors de l’importation des véhicules. Nous travaillons à la création de l’étiquette environnement, qui permettrait aux clients d’acheter des véhicules moins polluants et aux cantons de différencier l’impôt sur les véhicules à moteur en fonction de leur degré de nuisance. Trois grands groupes (Axpo, Atel et FMB) veulent construire une nouvelle centrale nucléaire. Un nouveau psychodrame en perspective? Non, car la loi a été mo-difiée. Désormais, le peuple peut se prononcer en cas de référendum. Les électriciens devront obligatoirement écouter les opposants. Ils devront présenter une solution pour l’entreposage des déchets et avoir fait la preuve qu’ils ont tout fait en matière d’efficacité énergétique et pour promouvoir les énergies vertes.
Mais trois nouvelles centrales, n’est-ce pas trop? Nous allons examiner ces demandes selon les critères fixés dans la loi. S’il reste trois demandes, j’imagine que les exploitants devront faire un compromis s’ils veulent gagner la votation.
Comment voyez-vous le peuple trancher? De manière pragmatique. Par le passé, il a certes dit non à une nouvelle centrale, mais jamais non aux centrales existantes. Si les gens estiment qu’il y a une pénurie et qu’on a tout fait en faveur des renouvelables, alors peut-être qu’une majorité dira «oui». Mais cela ce n’est pas sûr et il serait dangereux de ne se reposer que sur le nucléaire.
Le sort des centrales à gaz paraît très compromis.
C’est le Parlement qui a cherché sciemment à les rendre non rentables. Il exige que les émissions de CO2 qu’elles produisent soient compensées pour 70 % en Suisse et seulement 30 % à l’étranger. On a assisté à une alliance contre nature entre d’une part les partisans de l’atome et d’autre part les écologistes soucieux d’éviter toute production supplémentaire de CO2.
Une erreur politique? Oui. Car certains groupes électriques veulent désormais construire des centrales à gaz à l’étranger, la fausse bonne idée par excellence. En Allemagne, personne ne les oblige à compenser les émissions de CO2.
Qu’allez-vous faire? Je compte proposer cette année encore au Conseil fédéral de modifier le rapport des émissions de CO2 à compenser.
C’est à dire? Réduire le taux d’émissions de CO2 compensées en Suisse à 50%, peut-être à 30%. Ces centrales, qui à titre transitoire sont indispensables pour assurer l’approvisionnement énergétique, retrouveraient alors une rentabilité.
La Suisse tiendra-t-elle les engagements pris à Kyoto en matière de politique climatique? Oui, grâce aux nombreuses mesures que nous avons prises. Cela coûterait très cher de ne pas y parvenir. Ainsi l’Autriche, actuellement très en retard sur ses engagements, pourrait devoir acheter des certificats de compensation pour un montant pouvant atteindre plusieurs milliards d’euros !
Qu’avez-vous pensé du film d’Al Gore? Il montre à quel point la communication est importante pour lutter contre le réchauffement climatique.
Mais il dramatise la situation en jouant sur la peur! C’est la politique! D’une part, il faut expliquer rationnellement les choses. Mais d’autre part, il faut aussi faire passer le message avec des émotions. J’ai vécu le discours volontariste du gouverneur de Californie Arnold Schwarzenegger devant les Nations Unies en 2007. Il a enflammé l’assistance en déclamant: «Il n’y a qu’une chose qui compte: l’action, l’action et encore l’action».
Et vous l’avez ovationné, vous aussi? J’ai apprécié bien sûr, comme tous les autres, même s’il conduit un véhicule 4x4! La Californie fait cependant des efforts importants en matière de politique climatique. Ce fut en tout cas une grande performance sur le plan rhétorique. Mais il est clair qu’un tel show ne passerait pas en Suisse.
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