Ce que je retiens d’Agota Kristof: elle n’avait pas peur des mots. Elle parlait peu mais quand elle parlait, son franc-parler n’avait d’égal que son franc-écrire.
Décédée mercredi dernier à Neuchâtel à l’âge de 75 ans, l’écrivaine ne craignait pas de raconter un chien violant une gamine, ou deux frères assemblant les os du squelette de leur mère, de dire que le français n’était pas une belle langue, que quitter la Hongrie avait été une erreur, qu’elle aurait préféré deux ans de prison en Russie à vingt ans d’usine en Suisse, ou encore qu’elle avait le mariage en horreur et que le pire dans sa vie, ça avait été ses maris. Difficile de trouver moins sentimental.
La curiosité était d’autant plus grande pour le livre qu’elle écrivait au coup par coup depuis une dizaine d’années, intitulé Aglaé dans les champs et qui parle d’une petite fille, elle-même, amoureuse du pasteur du village, qui lui disait qu’il allait l’épouser quand elle serait grande. Mais un jour il s’est marié, et la petite fille s’est dit que si même un pasteur pouvait mentir, les autres hommes devaient être pires.
Mais Agota Kristof est morte et nous restent quatre romans, deux recueils de nouvelles et une poignée de pièces de théâtre (rassemblés ce printemps dans un seul volume de la collection Opus, au Seuil, à se procurer d’urgence) qui témoignent de sa vision du monde sans concession, désespérante, dominée par la violence, la nostalgie de l’enfance et sa toute-puissance, l’effroi de la perte des origines et le mensonge des mots.
Une vision d’autant plus sombre qu’elle répétait qu’«un livre, si triste soit-il, ne peut être aussi triste qu’une vie». Si elle aimait le titre du recueil de textes brefs paru en 2005, C’est égal, c’est que pour elle il signifiait «je m’en fous» et qu’elle se disait née pessimiste. «Même enfant, je ne comprenais pas pourquoi les gens rigolaient. Je critiquais mes parents quand je les voyais rire.»
Ses yeux pétillaient, le son de sa voix était doux mais elle résumait ses années de gaieté à celles de l’enfance, malgré la guerre, entre un village de la frontière austro-hongroise et la ville de Köszeg, un frère adoré et une mère jalouse de leur amour des livres.
Ensuite, c’est la fuite de Hongrie en 1956 devant l’arrivée des Soviétiques, son bébé dans les bras, pour protéger un mari engagé politiquement. Le travail en usine, la vie monotone dans un pays qui ressemblait à un «désert» comparé à l’ébullition politique hongroise, l’horreur de se constater «analphabète» devant une langue nouvelle. Un divorce, deux divorces, trois enfants très aimés.
En 1986, Gallimard rate Le grand cahier – suivi de La preuve en 1988 et du Troisième mensonge en 1991 – mais pas le Seuil, à qui elle envoie le manuscrit par la poste: plus de trente-cinq traductions, un culte au Japon ou en Italie pour le récit de ces deux jumeaux qui traversent la guerre en s’exerçant à résister aux douleurs les plus diverses, reçu comme la fable de l’innocence confrontée aux horreurs du siècle.
Elle disait qu’elle voulait simplement raconter ses souvenirs d’enfance, particulièrement ceux de 1944. Que derrière les jumeaux se cache un «nous» qui pourrait être elle et son frère aîné, ou elle et son double…
Elle, Agota, c’est dans Hier, son roman qu’elle qualifie de plus autobiographique, parce qu’on y voit des exilés hongrois se suicider au gaz, qu’on la trouve. Ou dans L’analphabète, ce recueil de textes brefs écrits pour le magazine Du et qui racontent quand elle s’ennuyait à l’internat ou quand elle faisait croire à son frère qu’il était adopté.
Mais elle reniait L’analphabète, qualifiant le volume de «mauvais journalisme», parce que l’écriture, la vraie, est celle «qui éloigne de la vie, qui met dans un état dépressif, au point qu’on ne pense qu’à ça». C’était aussi la seule chose qui l’intéressait.
A la fin, elle n’écrivait plus, malade, lasse. Plus rien ne l’intéressait qu’apprendre les échecs à son petit-fils, et voir ses enfants – un compositeur, une comédienne, une responsable de la culture à Neuchâtel. Ou se coucher, parce qu’elle savait qu’elle allait rêver, «être transportée dans des situations qu’on ne rencontre jamais dans la réalité, face à des choses magnifiques.»
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