Une chanson suffit pour comprendre les années 2000: Losing My Edge du new-yorkais LCD Soundsystem, sortie en juillet 2002. Tout y est. Les incessants zigzags stylistiques, la consommation encyclopédique de la musique et l’émergence des nouvelles technologies reléguant vinyle et CD à l’âge de pierre. Ou l’histoire d’un DJ dépassé par la génération montante, jusqu’à perdre son «mordant» (edge) face à des gamins venus de Londres ou de France. Un vieux con qui ne s’ignore pas, mais n’hésite pas à brocarder ces kids qui ont des compilations avec «toutes les meilleures chansons jamais enregistrées au monde» et qui ont «revendu leurs guitares pour acheter des platines» avant de «revendre leurs platines pour acheter des guitares». La décennie ne s’est pas déroulée autrement.
2 octobre 2000 Radiohead publie «Kid A». Et les années 2000 débutent.
Trois ans après avoir dit «OK Computer», le groupe d’Oxford remise ses guitares et plonge la tête la première dans l’ère numérique. Inspiré par les productions d’artistes electro comme Autechre, Aphex Twin ou encore The Notwist, Kid A semble sonner le glas d’un rock dont on annonce la mort depuis le milieu des années 90. On se trompe pourtant. On croit assister à une révolution, mais on en fomente une autre en coulisse. Grâce aux Américains The Strokes en 2001 et The White Stripes en 2003, puis aux Ecossais Franz Ferdinand en 2004, le rock renaît de ses cendres, encore une fois. De Last Nite à Take Me Out, en passant par Seven Nation Army, les guitares conquièrent les dancefloors et remplacent la techno dans le cœur d’une génération de noctambules. De riffs empruntés à Led Zeppelin au culte de Joy Division, en passant par des ados arborant des T-shirts Nirvana, on fait allégeance aux icônes telluriques d’un autre temps. Surtout, on mélange allégrement ces influences à de multiples autres. Si la décennie n’enfante pas de nouveau courant musical, elle érige la postmodernité en aboutissement ultime, jouant de frictions grinçantes et de cocktails explosifs. A tel point que même les girls bands s’engouffrent dans la brèche, comme lorsque les Sugarbabes reprennent le I Bet You Look Good On The Dancefloor des Arctic Monkeys. Un groupe préfabriqué qui suit les traces d’un groupe révélé par l’internet: là voilà, la vraie révolution!
18 septembre 2001 Wilco publie «Yankee Hotel Foxtrot»… sur son site web. L’industrie entre dans son agonie.
Membre du cercle fermé des majors du disque – aux côtés d’Universal, EMI et Sony – Warner se révèle une pieuvre si grande qu’elle s’emmêle les tentacules, condamnant un chef-d’œuvre au pilon avant de le ramener en pleine lumière. En juin 2001, le label Reprise refuse le nouvel album de Wilco et congédie le groupe américain. Dix mois plus tard, le label Nonesuch publie Yankee Hotel Foxtrot et en vendra près d’un million d’exemplaires. Seul hic: les deux maisons de disques appartiennent au même groupe, AOL Time Warner, qui vient donc de payer deux fois pour le même disque. La grenouille s’est faite plus grosse que le bœuf. Et s’apprête à se dégonfler.
L’essor de l’internet va contribuer à ce déclin. Malgré un retentissant procès contre le site Napster – fermé en juillet 2001 – les plateformes d’échange de fichiers musicaux se multiplient. Peer-2Peer, BitTorrent et autres espaces de téléchargement gratuit et illégal comme RapidShare se révèlent des concurrents de poids. Accusé de creuser la tombe de l’industrie, le web n’est pourtant pas seul. De l’iPod aux téléphones portables, les périphériques aux capacités démentielles se multiplient, imposant le MP3 et la dématérialisation de la musique au grand public. Face positive de la médaille, jamais sans doute, on a autant écouté de musique. Et, si on la partage souvent en toute illégalité, c’est toujours avec passion. Des blogs aux webzines, le net dicte sa loi, supplantant les médias traditionnels et les campagnes publicitaires au moment de couronner les stars de demain ou de rendre justice aux oubliés d’hier.
14 septembre 2004 Arcade Fire publie «Funeral». Et ouvre la voie du succès à la scène indépendante.
Précédé d’une critique dithyrambique sur l’influent site Pitchfork, le premier album des Canadiens fait sensation dès son arrivée dans les bacs, alors qu’aucune major n’est derrière lui. Le bouche à oreille enfle et contamine la blogosphère, jusqu’à faire du groupe de Montréal un ténor du grand cirque rock, invité à partager la scène avec David Bowie, encensé par l’ex-Talking Heads David Byrne dans la presse américaine et célébré par U2 qui déboule dans les stades au son de l’hymne Wake Up.
De la soul extraterrestre d’Antony and The Johnsons aux mélopées hypnotiques de Sigur Rós, des transes tribales d’Animal Collective au folk rêche de Bonnie “Prince” Billy, le succès de la scène indépendante se confirme dans les années qui suivent, forçant l’industrie à tendre de nouveau l’oreille vers les nouveaux talents (MGMT, Interpol) ou à laisser les pleins pouvoirs à ses artistes les plus atypiques (Portishead, Queens Of The Stone Age). Car la curiosité des alchimistes musicaux des années 2000 n’aura eu d’égale que celle de millions d’auditeurs, venus à la musique par le web, les concerts ou le bouche à oreille. Quant à LCD Soundsystem, malgré ses dires, il n’a rien perdu de son mordant. Comme une réponse à Kid A qui ouvrait la décennie, il a publié en 2007 Sound Of Silver, album electro qui rend hommage mieux qu’aucun groupe de rock au postpunk et à la new wave. Si Losing My Edge résumait par son texte la décennie qui s’ouvrait, la chanson All My Friends, son groove synthétique et son piano épileptique sonnent comme la quintessence de la postmodernité qui a soufflé sur les années 2000. Et coiffent magistralement dix ans durant lesquels numérique aura rimé avec encyclopédique.
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