«Qu’il est étrange que des milliards d’individus – une espèce entière – jouent et écoutent des motifs sonores dénués de signification, ce qu’il est convenu d’appeler “musique” les occupant ou les préoccupant à longueur de temps!» L’étonnement dont fait part le neurologue américain Oliver Sacks dans Musicophilia (Seuil), est largement partagé.
Comment expliquer en effet que cet attrait pour les rythmes et les mélodies, qui est d’ailleurs le propre de l’homme, soit universellement partagé, vraisemblablement depuis l’origine de l’humanité? La musique nous plaît, elle nous émeut, elle nous stimule, mais contrairement au langage, elle ne nous procure – apparemment – aucun avantage concret. Au point que l’on peut s’interroger: pourquoi aimons-nous à ce point la musique et comment interagit-elle avec notre cerveau?
La question n’est pas anodine. Non seulement parce qu’elle touche à «la plus belle des obsessions humaines», comme le note Daniel Levitin, le professeur de psychologie cognitive, ingénieur du son et producteur canadien dans De la note au cerveau (Héloïse d’Ormesson). Mais surtout parce que la poser est aussi «une manière de comprendre les mystères les plus profonds de la nature humaine». Un air qu’entonnent désormais un nombre croissant de spécialistes des neurosciences et de psychologues et que reprend en écho l’actualité éditoriale particulièrement riche, ces derniers mois, en livres sur le sujet.
01 Notes et neurones
«La perception de la musique tient du miracle», selon le neuropsychologue Bernard Lechevalier. Dans Le cerveau mélomane de Baudelaire (Odile Jacob), le Français s’émerveille d’abord de «la capacité de l’oreille (chez un sujet conscient) à analyser en permanence le magma de sons ou, si l’on préfère, des vibrations aériennes qui viennent frapper le tympan».
La suite a aussi de quoi laisser coi. Suivant tout un parcours dans le système auditif, ce mélodieux méli-mélo pénètre dans le cortex auditif, d’où il résonne dans quasiment tout le cerveau. Inutile en effet de vouloir y trouver un «centre» bien localisé chargé d’interpréter la musique. Les deux hémisphères sont mis à contribution, même s’ils jouent des rôles différents (voir infographie en page 55). Le gauche prendrait en charge le rythme, la mélodie et l’harmonie étant plutôt du ressort du droit. Les différents cortex auditifs interpréteraient aussi chacun leur partition, à en croire Robert Zatorre, codirecteur du BRAMS (Laboratory for brain, music and sound research) de l’Université de Montréal, considéré comme la Mecque en la matière. Le primaire identifierait les éléments fondamentaux de la musique comme la hauteur du son ou le volume; le secondaire se consacrerait à l’harmonie, à la mélodie et au rythme, puis le tertiaire intégrerait toutes ces informations pour fournir une perception globale du morceau.
Les aires cérébrales dédiées à l’audition ne sont toutefois pas les seules concernées. Il faut y ajouter des aires motrices (qui interviennent notamment lorsque l’on joue d’un instrument ou que l’on chante), des structures comme l’hippocampe (l’un des sièges de la mémoire qui s’active lorsque l’on entend un air familier), des circuits rythmiques du cervelet (qui interviennent lorsque l’on bat la mesure, avec le pied ou dans sa tête), et quelques autres. Sans oublier des centres du langage, comme la zone de Broca ou celle de Wernicke, qui sont sollicités lorsque l’on écoute une chanson ou que l’on se souvient de ses paroles.
02 La mélodie et le verbe
«Là où s’arrête le pouvoir des mots commence celui de la musique», disait Richard Wagner. Si la plupart des réseaux neuronaux impliqués dans l’analyse de la musique côtoient ceux du langage, ils ne s’y superposent pas. Certains d’entre eux sont même «exclusivement dédiés au traitement de la musique», soulignait il y a quelques années Isabelle Peretz, codirectrice du BRAMS à Montréal, dans Le Temps stratégique.
La preuve en a été maintes fois apportée par des personnes qui, après avoir subi des lésions cérébrales, ont perdu l’usage de la parole, alors qu’elles ont gardé intact leur «cerveau musical» comme le nomme Isabelle Peretz. Le cas le plus célèbre est celui du compositeur russe Vissarion Chebaline qui, après un accident vasculaire cérébral (AVC), devint incapable de communiquer verbalement. Il n’en continua pas moins à exercer sa profession et il écrivit même sa Cinquième Symphonie qui, de l’avis de son contemporain Dimitri Chostakovitch, est «l’œuvre d’un grand maître». A l’inverse, il arrive aussi que les victimes d’un AVC retrouvent le verbe, mais deviennent totalement insensibles à la musique ou même incapables de reconnaître les airs les plus connus. Il n’est d’ailleurs pas besoin d’avoir eu un accident pour souffrir de cette amusie qui touche quelque 5% de la population. Tel était le cas de Che Guevara. Assistant à un bal et conscient de son infirmité, il demanda à un ami de lui donner un coup de coude pour le prévenir lorsque les musiciens joueraient un tango afin qu’il puisse inviter à danser une infirmière qu’il trouvait à son goût. Son compagnon ayant fait un geste malencontreux au moment où l’orchestre entamait une samba, le Che se précipita sur sa cavalière et dansa le tango sur le rythme de la samba, provoquant le rire de l’assistance.
03 La bosse de la musique
«Les anatomistes seraient bien en peine d’identifier le cerveau d’un artiste plasticien, d’un écrivain ou d’un mathématicien – mais ils reconnaîtraient le cerveau d’un musicien professionnel sans la moindre hésitation», écrit Oliver Sacks. Leur corps calleux (importante commissure qui relie les deux hémisphères) est plus développé, constate-til et «les volumes de matière grise sont plus importants dans les aires corticales motrices, auditives et visiospatiales aussi bien que dans le cervelet». S’il n’est pas possible de déterminer avec précision la part de la prédisposition innée et de l’acquis de la pratique dans ces dissemblances, force est de constater que les cerveaux des virtuoses sont différents de ceux de tout un chacun.
Ce n’est pas Clara James, chercheuse au laboratoire du développement et des apprentissages moteurs de l’Université de Genève (Unige), qui le démentira. Cette violoniste professionnelle, qui après dix ans de carrière de concertiste, a étudié la psychologie et les neurosciences, a comparé l’activité cérébrale de treize personnes n’ayant aucune aptitude particulière pour la musique et celle d’un même nombre de pianistes virtuoses. Après avoir bardé leur crâne de multiples électrodes, elle leur a fait écouter une série de morceaux classiques composés pour l’occasion, dans lesquels avaient été glissé des «incongruités» harmoniques très subtiles. A son grand étonnement, les différences entre les deux groupes étaient flagrantes. Non seulement parce que 96% des pianistes – contre 66% des non-musiciens – ont détecté ce que la chercheuse appelle «les entorses à la grammaire musicale». Mais aussi parce que l’électro-encéphalogramme a révélé que, «200 millisecondes après l’accord modifié», les premiers ont manifesté une «activation synchrone d’une grande population de neurones» qui restait silencieuse chez les seconds. La chercheuse en a conclu que les structures cérébrales impliquées se trouvaient «dans le medio-lobe temporal droit». Là où se situe l’hippocampe, «très important pour l’analyse fine de l’harmonie», mais aussi l’amygdale, aire des émotions.
04 Le tempo des émotions
«La musique offre aux passions le moyen de jouir d’elles-mêmes», écrivait Nietzsche dans Le gai savoir. Si elle exerce une telle magie, c’est aussi parce qu’elle possède une «valeur affective», précise Silvia Bencivelli, médecin et journaliste scientifique italienne dans Pourquoi aime-t-on la musique? (Belin). Son origine «réside dans une partie du cerveau nommée système limbique, qui entre en jeu également quand nous savourons un bon repas ou quand nous faisons l’amour». Même un cerveau accidenté peut ne pas reconnaître un air et pourtant en percevoir la tonalité émotionnelle. Céline, alors qu’il écoutait l’Adagio d’Albinoni après son accident cérébral, a eu dit-on cette réaction: «Je ne connais pas cette musique, mais elle est tellement triste qu’elle me fait penser à l’Adagio d’Albinoni.»
Après avoir demandé à des centaines de mélomanes de décrire les émotions qu’ils ressentaient lorsqu’ils écoutaient leur répertoire favori, les professeurs de psychologie de l’Unige Klaus Scherer et Marcel Zentner en ont répertorié neuf: l’émerveillement, la puissance, la nostalgie, la transcendance, le calme, la joie, la tendresse, la tristesse et l’agitation. Poursuivant dans ce registre, Wiebke Trost, doctorante au Centre des sciences affectives de Unige, a fait écouter à quinze non-musiciens des courts extraits classiques et elle les a questionnés sur ce qu’ils avaient éprouvé. En observant aussi leurs cerveaux avec l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IMRf), elle a confirmé que, selon leur nature, et plus encore, selon leur intensité et le niveau d’excitation qu’elles provoquaient, les émotions n’animaient pas les mêmes zones cérébrales. Les différences peuvent même être assez fines puisque, selon qu’il venait de l’écoute d’une musique entraînante ou tendre, le plaisir «activait des aires différentes».
05 Méfaits et bienfaits
«L’imaginaire musical peut devenir excessif et incontrôlable», note Oliver Sacks, et «franchir un seuil au-delà duquel il devient pathologique». L’auteur de Musicophilia détaille les cas de certains de ses patients épileptiques chez qui la musique provoquait des crises violentes. D’autres étaient sujets à des «hallucinations musicales», comme Mme C. qui ne cessait d’entendre dans sa tête des Noëls et des chansons populaires. Ou encore comme son ami Nick qui, après une seule audition de Love and mariage, une chanson de Frank Sinatra, avait été pendant dix jours «emprisonné par le tempo de la chanson», au point que «sa faculté de penser, sa tranquillité mentale et son sommeil en avaient été affectés».
A l’inverse, la musique peut contribuer à soigner. «La musicothérapie a des racines très anciennes, rappelle Silvia Bencivelli. Avant même qu’on la baptise ainsi, on utilisait consciemment la musique pour adoucir la douleur ou la souffrance psychologique», comme la Bible en fait mention. La musicothérapie moderne, née entre la Première et la Seconde Guerre mondiales aux Etats-Unis, tire parti du fait que certains patients réagissent fortement et spécifiquement aux stimuli musicaux. Elle peut ainsi s’avérer efficace pour traiter des troubles neurologiques divers. Cela va de la maladie d’Alzheimer – «une musique convenablement sélectionnée est capable d’apporter beaucoup plus aux patients, en termes d’orientation et d’ancrage, que la plupart des autres thérapies», note Oliver Sacks – à la maladie de Parkinson, en passant par des troubles du langage, l’autisme et quelques autres encore.
06 Le mythe de «l’effet Mozart»
«Prélude ou requiem pour l’effet Mozart?». En titrant ainsi un de ses articles, en 1999, Nature a tenté de mettre un terme à une vive polémique qu’elle avait elle-même allumée. Six ans plus tôt, la revue scientifique avait en effet publié une étude de la psychologue américaine Frances Rauscher qui montrait qu’après avoir écouté de la musique du compositeur autrichien pendant dix minutes, des étudiants californiens amélioraient leur quotient intellectuel. «L’effet Mozart» était né, sous-entendant que la simple et brève écoute de cette musique rendait plus intelligent. La nouvelle a été reprise par les médias du monde entier et elle a même incité l’Etat de Géorgie à offrir des CD du compositeur aux femmes enceintes afin d’accroître le QI de leurs futurs bébés.
Depuis, les assertions de la psychologue américaine ont été vivement critiquées par la plupart de ses collègues, qui ont jugé que son «protocole expérimental était inadéquat», comme l’écrit Daniel Levitin, et qui n’ont pour la plupart pas pu reproduire ses résultats. Lorsqu’ils y parviennent, «l’amélioration observée s’explique par un simple effet d’éveil», commente Isabelle Peretz, ajoutant que l’écoute d’une histoire captivante a sur les étudiants le même effet.
Pour autant, personne ne nie les effets cognitifs ni les vertus pédagogiques d’une écoute régulière de la musique et surtout de sa pratique. Silvia Bencivelli cite ainsi une recherche chinoise montrant que «les enfants qui apprennent la musique mémorisent mieux et plus longtemps les mots nouveaux». Audelà de cette expérience particulière, «la musique peut présenter autant d’importance éducative que la lecture ou l’écriture», à en croire Oliver Sacks.
07 A quoi sert la musique?
«A première vue, la musique paraît ne servir à rien. On devrait pouvoir s’en passer, comme on peut se passer de faire du sport, et continuer à vivre confortablement», constate Isabelle Peretz. Apprécier la musique ne confère en effet, a priori, aucun avantage pour la survie de l’espèce humaine et de nombreux chercheurs se sont demandé pourquoi ce trait avait été conservé au cours des millénaires.
Les premiers éléments de réponse sont venus du père de la théorie de l’évolution, Charles Darwin, qui avançait que le chant s’était développé chez nos lointains ancêtres dans le cadre de la parade nuptiale. «Cette faculté, écrivait-il en 1871, s’exerçait principalement à l’époque où les sexes se recherchaient, pour exprimer les diverses émotions de l’amour, de la jalousie, du triomphe ou pour défier les rivaux.» Pour le naturaliste anglais, la production de «sons chantés» aurait donc précédé et engendré le langage.
Cette explication ne satisfait pas Isabelle Peretz qui se demande pourquoi, dans ces conditions, nos ancêtres auraient conservé ce langage musical en plus du langage parlé. Elle propose une autre explication: «La musique sert à renforcer la cohérence du groupe. Elle n’est pas qu’un simple jeu pour l’esprit, elle répond au besoin biologique d’appartenance.» De nombreux chercheurs sont en effet de l’avis qu’elle est partie intégrante du lien social.
Certaines notes discordantes se font toutefois entendre, comme celle jouée par Steven Pinker. Le psychologue américain avance qu’avec la musique, l’homme a tout simplement trouvé un moyen de stimuler ses circuits cérébraux pour obtenir du plaisir, sans rien faire de biologiquement utile. «Je soupçonne la musique, dit-il, d’être une bavaroise à la fraise de l’oreille, une merveilleuse gâterie délicatement élaborée pour chatouiller les points sensibles d’au moins cinq ou six de nos facultés mentales.»
La musique n’est-elle qu’une jouissive sucrerie ou un besoin fondamental? Il est difficile de remonter le cours de l’évolution pour trancher. Qu’importe, nous n’avons pas besoin de savoir pourquoi nous aimons la musique pour que la magie des notes opère. Comme l’a dit Elvis Presley: «Je ne connais rien à la musique. A mon avis, ce n’est pas nécessaire.»
«LA PERCEPTION DE LA MUSIQUE TIENT DU MIRACLE.» Bernard Lechevalier, neuropsychologue français
«LA MUSIQUE PEUT PRÉSENTER AUTANT D’IMPORTANCE ÉDUCATIVE QUE LA LECTURE OU L’ÉCRITURE.» Olivier Sacks, neurologue américain
«À PREMIÈRE VUE, LA MUSIQUE PARAÎT NE SERVIR À RIEN. ON DEVRAIT POUVOIR S’EN PASSER, COMME ON PEUT SE PASSER DE FAIRE DU SPORT, ET CONTINUER À VIVRE CONFORTABLEMENT.» Isabelle Peretz, co-directrice du BRAMS (Laboratory for brain, music and sound research), Université de Montréal
À LIRE
Musicophilia. La musique, le cerveau et nous. D’Oliver Sacks. Seuil, 474 p. De la note au cerveau. L’influence de la musique sur le comportement. De Daniel Levitin. Héloïse d’Ormesson, 363 p. Pourquoi aime-t-on la musique? Oreille, émotion, évolution. De Silvia Bencivelli. Belin 231 p. Le cerveau mélomane de Baudelaire. Musique et neuropsychologie. De Bernard Lechevalier. Odile Jacob, 279 p.
Tags: Cerveau, musique, neurosciences,
|