|
Par Michel Beuret - Mis en ligne le 30.10.2009 à 15:46 |
Amal Mbarki, Danoise de 30 ans établie à Genève, où elle travaille dans le Private Banking, offre un autre visage de l’islam en Occident que la phobie projetée par les affiches antiminarets. «Je suis née et j’ai grandi au Danemark où mes parents ont été parmi les premiers Marocains à s’établir. Très minoritaires, ils s’y sont intégrés dans la durée.»
Amal Mbarki est croyante et pratiquante, mais, comme beaucoup de musulmanes en Suisse, elle ne porte pas le voile, ni aucun signe religieux distinctif. Pour cette Européenne de passeport, «la foi est une affaire privée». La jeune femme, qui parle quatre langues, vit en Suisse depuis six ans. «Je peux dire que je n’y ai jamais eu de problème et que je me sens plus à la maison ici qu’au Danemark où le racisme est plus fort.» On se rappelle l’affaire des caricatures de Mahomet à l’automne 2005 qui avait enflammé le monde arabomusulman. «Comme musulmane, je ne peux pas soutenir ces dessins, bien sûr, mais comme Danoise, je peux les comprendre. Car, au Danemark, la majorité des gens sont athées et comprennent mal les valeurs religieuses.» Amal Mbarki a pu penser que la Suisse, plus habituée à la mixité, échappait à ce genre de polémique. Comme la plupart des musulmans qui, tous, se montrent surpris, rattrapés par l’initiative antiminarets qui impose un débat violent sur la compatibilité des valeurs. Ras-le-bol. A en croire un sondage paru le 8 octobre dans le Tages-Anzeiger, une part importante des citoyens suisses expriment aujourd’hui une méfiance, sinon un ras-le-bol, face à l’islam, souvent confondu avec quelques faits divers sur les caprices des mouvances les plus radicales qui sont aussi les plus minoritaires. Selon ce sondage, 70% des personnes interrogées disent «non» à des enseignantes voilées, 63% refusent la dispense de piscine aux écolières pour motifs religieux, 58% souhaitent que le port de la burka soit interdit et 61% ne veulent pas entendre parler d’un possible droit d’héritage fondé sur la charia. Arrière-pensées. En revanche, 56,4% des 1007 Suisses interrogés par l’Institut Isopublic se disent favorables à une aide publique au culte musulman en Suisse (comme pour les Eglises) et 42% à ce que la Suisse offre la possibilité d’une formation des imams, analogue aux hautes études en théologie (47% y sont défavorables cependant). Cet ensemble de thèmes et d’arrière-pensées récurrents trouvent une caisse de résonance dans les partis et les médias populistes, au point d’encourager un groupuscule d’initiants à récolter avec succès 100 000 signatures afin de focaliser l’attention sur des minarets et obliger le souverain à se prononcer le 29 novembre pour savoir s’il faut ou non interdire ces attributs d’architecture islamique. Avec le sous-entendu pernicieux qu’il s’agirait là d’une exigence largement partagée des musulmans. Ce qui est faux. Au début d’octobre, 51,3% des personnes sondées refusaient l’initiative, 34,9% (tout de même) y étaient favorables et 13,8% ne se prononçaient pas. Ce que le sondage ne dit pas, ce sont les réponses des musulmans. En 2010, ils seront 400 000 dans le pays, selon certaines projections, soit environ 5% de la population. Une partie, sans doute minoritaire, est déjà naturalisée, tandis qu’une autre s’efforce de s’intégrer, sans mettre en avant ses convictions religieuses, si elle en a, au contraire d’une minorité d’agités. Engagement. Tout le vice de cette initiative est de jeter le discrédit sur les premiers, en prenant pour exemple l’attitude inadéquate des seconds. En sorte que, à un mois du vote, toute personne issue d’un pays musulman en Suisse, même la moins pratiquante, voire la plus athée, mais dont le faciès trahit l’origine, semble priée de montrer patte blanche, de s’expliquer sur la duplicité qu’on lui prête et le soupçon paranoïaque qu’elle aurait de vouloir subvertir le pays. Pour les musulmans de Suisse, longtemps peu politisés et peu impliqués dans les affaires civiques, l’heure semble venue de s’impliquer. «Si 100 000 personnes ont signé cette initiative, c’est que les musulmans de Suisse n’ont pas fait leur travail», conclut Amal Mbarki. Un travail d’ouverture, de transparence et de pédagogie. «En Suisse, comme au Danemark, les problèmes sont apparus dans les années 90 avec l’afflux massif de réfugiés du monde musulman.» Des réfugiés venus de nombreux pays très différents, des Balkans, d’Afrique et du Proche-Orient, mais que rien ne rassemble. Pas même pas l’islam. En Suisse, à ce jour, 56,4% des musulmans sont issus des Balkans – Bosniaques et Albanais (du Kosovo et de Macédoine) – 21% sont Turcs. Les faits le montrent, la grande majorité des tenants de cet islam turcobalkanique, réputé plus libéral, sont aussi peu pratiquants, parfois pas du tout. Mosaïque de cultures. Statistiquement, seuls 6% des musulmans sont issus d’Afrique du Nord ou du Proche-et du Moyen-Orient. Les premiers arrivés parmi les Arabes sont venus voici trois décennies environ et se sont intégrés. Plus tard, d’autres ont fui l’islamo-fascisme, précisément, et se félicitent de pouvoir vivre loin de cela. Reste, c’est indéniable, une poignée d’islamistes radicaux, imams ou vétérans indésirables chez eux, qui ont trouvé refuge en Occident. Ultraminoritaires, ces salafistes, brebis égarées de l’islam et de la modernité, se tiennent à l’écart des institutions et des mosquées officielles en général. En outre, les mêmes partagent avec l’extrême droite suisse le dédain du minaret et de tous les attributs que la culture islamique a ajoutés depuis la disparition du Prophète. Eparpillée par des trajectoires personnelles et souvent dramatiques (nul ne sourit à l’idée de fuir son pays), socialement défavorisée, car il faut refaire sa vie, culturellement divisée, morcelée de surcroît par le hasard du fédéralisme, comment diable cette incroyable diversité de personnes et de cultures, issues de pays autoritaires (sans liberté de parole) et d’origine rurale (sans culture civique, ni associative) pourraitelle parler d’une seule voix comme elle est priée de le faire par les mouvances xéno-islamophobes? Dès leur arrivée, les nouveaux venus ont logiquement paré au plus pressé – emploi, logement, scolarité, santé. Quant au culte, qui ne bénéficie d’aucune aide publique, il est par défaut abandonné aux donateurs «privés», bien souvent l’Arabie saoudite. Représentativité. De ce fait, la majorité des musulmans de Suisse ont un problème de représentation. De nombreux imams dans les mosquées sont «importés» du monde arabe, alors que la majorité des fidèles ne parle pas arabe. Ces imams formés à Riyad n’en sont pas moins imposés pour le culte, sur le mode «qui paie commande». Une logique à l’œuvre dans les Balkans – en Bosnie surtout, mais aussi au Kosovo – pour mieux contrôler les lieux de culte et imposer une lecture rigoriste de l’islam, le wahabisme (saoudien). Modèle suisse. Cette même lecture est proposée à la mosquée de Vevey comme à celle de Genève (3000 fidèles à la prière du vendredi et 900 élèves). A s’entretenir avec l’imam de la mosquée du Petit-Saconnex, le Marocain Youssef Ibram, formé en Arabie saoudite et qui s’était déjà illustré par ses propos à Zurich, on ne peut s’empêcher, avec la meilleure volonté du monde, de ressentir un malaise. Malgré nos questions insistantes, l’imam Ibram ne semble pas reconnaître, par exemple, les chiites comme un courant musulman à part entière… Nos deux semaines d’immersion à la rencontre des musulmans de Suisse, nous ont révélé un archipel de cultures, de pratiques et de croyances où, majoritairement, c’est l’identité nationale qui prime – turque, bosniaque, albanaise, etc. Loin de réduire leur identité à la religion, cette majorité de musulmans travaille et s’intègre, suivant le modèle suisse qui a prévalu jusqu’ici. Mais l’initiative les vise, les place aujourd’hui dans une situation inconfortable, sinon impossible. S’ils ne parlent pas d’une seule voix, s’ils ne donnent pas de gages clairs, les musulmans sont accusés de duplicité. Mais s’ils se réunissaient en une vaste fédération, en front, voire en parti à tendance confessionnelle (à l’image du Parti évangélique), nul doute que les mêmes islamophobes sauteraient sur l’occasion pour dénoncer le péril vert. Leur initiative, en tout cas, provoque déjà dans la tectonique de «l’archipel» des solidarités tacites liées à des inquiétudes partagées. Tous craignent aussi pour l’image de la Suisse à l’extérieur, jusqu’ici sans tache ou presque dans le monde arabomusulman. «La Suisse deviendrait le seul pays à avoir inscrit l’interdiction de minarets dans sa Constitution», souligne Hani Ramadan, directeur du Centre islamique de Genève. Beaucoup redoutent enfin, en cas d’acceptation de l’initiative, que le pays ne devienne la cible de représailles extérieures. La plupart, cependant, n’y croient pas vraiment. Actif depuis des années dans le milieu associatif musulman et turc, Ender Demirtas, 38 ans, qui a fait toutes ses classes à Genève, se félicite de l’intégration des Turcs en Suisse, mais regrette que les autorités ne soutiennent pas assez les efforts des communautés et ne les aident pas à former des imams, ne serait-ce que pour la gestion financière. Si les comptes des mosquées ne sont pas transparents, voire carrément inexistants, «ce n’est pas que les cadres d’associations ne veulent pas. C’est que beaucoup ne savent tout simplement pas remplir des documents adminitratifs.» Pour éviter que l’argent des centres islamiques ne continue d’affluer de l’étranger, Ender Demirtas défend une solution passant par l’aide publique. A la turque, en quelque sorte. «Bien sûr, c’est nous qui sommes venus en Suisse, c’est à nous de faire l’effort. Mais j’estime en avoir fait assez depuis des années et je vois peu d’évolution du côté de Genève ou des autorités fédérales. A Genève, rien n’a bougé depuis ma jeunesse pour les musulmans.» Une seule voix? L’organisation des musulmans de Suisse par eux-mêmes n’a rien d’évident. Saïda Keller-Messahli, en sait quelque chose. «Voici cinq ans, j’ai lu La maladie de l’islam, l’ouvrage d’un intellectuel tunisien de haut vol, Abdelwahab Meddeb, écrit après le 11 Septembre. J’ai trouvé ce livre très courageux. Et j’ai pris conscience que certaines organisations musulmanes parlaient en mon nom. Je ne voulais plus ça. Je voulais oser dire que, oui, le Coran peut être, doit être interprété et ne pas être lu à la lettre. J’ai fondé alors l’Association suisse pour un islam progressiste à Zurich. Mes amis musulmans libéraux, comme moi, m’ont dit que c’était une bonne idée. Mais beaucoup ont craint d’y participer. Deux dirigeants ont reçu des menaces au point de se retirer.» Et de conclure: «On reproche aux musulmans de ne pas parler d’une seule voix, mais est-ce que les chrétiens parlent d’une seule voix?»
Depuis le lancement de l’initiative antiminarets en 2008, les musulmans de Suisse ont gardé profil bas, laissant des représentants officiels (imams, experts...) s’exprimer en leur nom. Mais le tour de la polémique force aujourd’hui ces personnes de sensibilités très diverses à constater qu’elles ne sont pas ou mal représentées par ceux qui parlent en leur nom. Une vingtaine d’entre elles – hommes, femmes, jeunes ou plus âgés, religieux ou non, issus de treize pays différents – ont accepté de livrer leur opinion sur une manœuvre politique qui, n’en doutons pas, les vise directement. Par-delà les différences, leurs réponses envoient un même message: «Nous sommes des Suisses comme les autres».
SEMLALI DRISS 50 ans, Suisse d’origine marocaine. Pratiquant. Responsable dans une société de transports, il fut aussi danseur et chorégraphe. Il anime l’association Orient-Occident pour une meilleure intégration arabo-musulmane. "Par le milieu que je fréquente, j’entends beaucoup de commentaires de gens blessés par cette initiative. Le fait est que les musulmans se défendent moins bien que les autres confessions en Suisse. Mais ils sont nombreux aujourd’hui à souhaiter un vrai débat sur l’islam et l’intégration.» KELLER-MESSAHLI SAÏDA 52 ans, Suissesse d’origine tunisienne «La foi est une affaire privée.» Présidente de l’Association suisse pour un islam progressiste qu’elle a fondée à Zurich voici cinq ans. "Je comprends la peur de l’islamisme, un système totalitaire et anticulturel qui ne reconnaît pas l’individu, seulement la communauté. Cela me fait peur comme à tous les musulmans libéraux. Mais cette offensive contre les minarets visent l’islam luimême. Nous ne voulons pas un débat sur la construction de tours, mais sur qui fait entendre sa voix à la mosquée et au nom de qui, de quel islam?» ADAM ISLAN ZEINAB 61 ans, Suissesse d’origine somalienne Pratiquante Arrivée en Suisse en 1986, elle travaille dans le domaine bancaire et porte le voile. Elle préfère ne pas montrer son visage. "La Suisse est notre pays. Ce qui est bon pour la Suisse est bon pour nous. Et ce qui est mauvais, l’est aussi pour nous. Cet interdit serait contraire aux institutions helvétiques. Lors de ma naturalisation, on m’a dit que tous les citoyens sont égaux devant la loi, que la discrimination est interdite. Une telle loi endommagerait l’image de la Suisse et ses intérêts à l’étranger. C’est pourquoi il faut voter non.» MBARKI AMAL 30 ans, Danoise d’origine marocaine (permic C) Croyante Résidente à Genève depuis six ans, elle travaille dans le Private Banking. Ses enfants suivent des cours d’arabe à la mosquée. "Depuis que je vis ici, je n’ai jamais eu le moindre problème en tant que musulmane. La Suisse est bien plus tolérante que le Danemark où j’ai grandi. Donc, si 100 000 personnes ont signé cette initiative, les musulmans ont forcément une part de responsabilités. Le gros problème, chez eux, c’est qu’ils ne connaissent pas leur religion. Mais tous veulent vous expliquer ce qu’est un bon musulman et ce qui est écrit dans le Coran.» BENOUARI ALI 58 ans, Suisse d’origine algérienne «La foi est une affaire privée.» Président d’Eco-Finance, ancien ministre algérien (1991-1992), membre du Parti libéral-radical genevois. "Il y a un piège. Les musulmans observent une grande discrétion, car, en fait, le débat est helvético-suisse. L’affaire des minarets n’est qu’un prétexte. Etre contre l’initiative ne signifie pas qu’on est islamophile. Voter pour ne veut pas dire forcément être islamophobe. Si l’initiative passe, il faudra s’incliner, mais les dégâts sur l’image de la Suisse seront considérables. Et la grande question c’est l’après-minaret...» MARDAM-BEY NEMAT Suissesse d’origine syrienne Pratiquante Présidente de la Fondation de l’entre-connaissance et gestionnaire financière. "Mon grand-père, Medhat Sheikhelard, fut le médecin du premier roi d’Arabie saoudite et le maître d’œuvre de la première mosquée de Suisse, inaugurée en 1978 à Genève. Arrivée à l’âge de 1 an et demi, je suis un pur produit de l’école suisse et je vois derrière tout ce débat un fantasme. Au début, je n’avais aucune raison de m’engager dans cette polémique. Mais je ressens le devoir le faire au nom du droit à la liberté.» RAMADAN HANI 50 ans, Suisse Pratiquant Frère de Tariq Ramadan, il dirige le Centre culturel islamique de Genève fondé par son père, Saïd Ramadan. "Il n’y a jamais eu de problème de minaret en Suisse. Mais certains en ont fait un problème. Cette campagne joue sur la peur et les amalgames douteux. Le fait de représenter des minarets sous la forme de missiles montre bien l’intention des initiants. Ce sont des pyromanes qui veulent se faire passer pour des pompiers. Leur comportement est indigne des valeurs de notre pays où j’ai appris à vivre dans le respect des autres religions.» ZAGHIA NICOLE 31 ans, Américaine établie en Suisse depuis cinq ans Convertie Assistante juridique chez Galderma, Lausanne. Epouse d’un Français, elle devrait obtenir bientôt le passeport européen. "J’ai grandi en Louisiane dans un univers évangélique. J’ai toujours eu, sans le savoir, une sensibilité pour l’islam que j’ai découvert lors de mes études à Montpellier. Une révélation. Avec mon mari, nous vivons en accord avec notre temps. Je ne me voile pas au travail pour ne pas être la musulmane de service. Nous sommes des gens normaux avec une vie banale et une foi pacifique. Je ne comprends pas cette initiative antimusulmans.» DEMIRTAS ENDER 38 ans, Suisse d’origine turque (arrivé à l’âge de 3 ans) Pratiquant Conseiller d’entreprise, actif dans le monde associatif musulman. Secrétaire de la Fondation communauté musulmane-Genève. "En un sens, cette initiative est une bonne chose. C’est un test qui oblige les musulmans à se prendre en main et à se mobiliser, à sortir de leur cocon, à aller voter aussi. Nous, les Suisses de confession musulmane devons nous responsabiliser. Nous ne pouvons pas continuer à nous laisser porter sur une mer sans capitaine. Il faut sortir de l’improvisation. L’Etat peut nous aider à donner cette impulsion.» OULD AHMED SIDI 44 ans, Suisse d’origine mauritanienne Pratiquant Informaticien travaillant pour l’Université de Lausanne et maître d’art martiaux, il vit en Suisse depuis vingt-deux ans. "L’islam en Suisse a besoin d’un débat plus subtil, plus constructif. Mais on fait un faux procès aux musulmans en disant qu’ils revendiquent des minarets. Ceux qui contrôlent les mosquées, c’est vrai, ne donnent pas toujours des gages pour tordre le cou aux préjugés. Et la majorité des musulmans ne se sentent pas représentés. Mais les autorités helvétiques se donnent-elles les moyens d’améliorer les choses?» KHEDOUD HENRI-MAXIME 51 ans, Suisse d’origine algérienne Musulman, non-pratiquant Conseiller en communication, porte-parole de l’Association suisse des musulmans pour la laïcité (100 membres actifs). «Les préoccupations des musulmans sont les mêmes que celles des autres Suisses: les caisses maladie, l’école, l’emploi. Pas les minarets. Quand je suis arrivé ici en 1980, il y avait peu de musulmans. Cette immigration est donc récente et l’intégration plus difficile, surtout en temps de crise. Je crains que cette initiative ne provoque un réveil identitaire. Ce climat islamophobe, c’est du pain béni pour les extrémistes.» ABDULLAHI KHADRA 33 ans, Suissesse d’origine somalienne Croyante Analyste financière. "Un des problème est que les citoyens suisses ne reconnaissent plus leur pays. Mais il faudrait ajouter que ce sentiment est partagé par les musulmans vivant en Suisse depuis longtemps. A cela j’aimerais ajouter que si la situation était inversée, je suis convaincue que la réaction des musulmans serait similaire à celle des Suisses à la différence que la Suisse est une démocratie.» NOUR AKBAR 41 ans, Suisse, né en Suisse, d’origine afghane Pratiquant Consultant en communication, Energy Center (EPFL). "Je suis agacé par la simplification outrancière de l’initiative. La vraie question touche en réalité à l’intégration. Il y a un manque de visibilité des musulmans de Suisse, parce qu’ils ne se montrent pas, mais aussi parce qu’on ne veut pas les voir. Il faut accepter l’idée qu’il y a de vrais citoyens suisses qui sont aussi musulmans. Pour l’instant, même né en Suisse, comme moi, le musulman reste considéré comme un étranger.» BABIOUI AÏSHA 32 ans, Marocaine Croyante, peu pratiquante Epouse d’un Suisse, elle travaille comme mère au foyer à Lausanne. "Ceux qui veulent interdire les minarets veulent surtout faire peur aux citoyens. La Suisse, cependant, reste beaucoup plus tolérante que le monde musulman. Pour autant, je suis contre la construction de minarets, car ceux-ci servent à l’appel à la prière. Or, dans un contexte d’islam minoritaire, il n’a pas d’utilité. Ceux qui veulent des minarets tentent de combler un vide de tradition religieuse.» OUARDIRI HAFID 63 ans, Suisse et Français d’origine algéro-marocaine Pratiquant Ancien porte-parole de la mosquée de Genève, directeur de la Fondation de l’entreconnaissance. "En France, j’ai souffert du délit de faciès. Pas à Genève, où je vis depuis quarante ans, où j’ai pu m’épanouir avec ma “tronche” et mon nom et vivre ma foi comme je n’aurais pu le faire dans bien des pays musulmans. Aujourd’hui, nous sommes piégés par des interlocuteurs qui parlent en notre nom, et ce vote a créé un lien entre les musulmans. Tous ont senti que c’est leur présence qui pose problème. Pas les minarets.» P.J. 57 ans, Suisse Converti voici cinq ans Travaillant à l’aéroport de Genève et restant discret sur sa conversion voici cinq ans, il préfère garder l’anonymat. "Personnellement, cette initiative ne me touche pas. Il y a assez de salles de prière, et puis les musulmans peuvent prier sans minaret. Autrefois, j’étais protestant. C’est la perte du religieux chez les chrétiens qui m’a tourné vers l’islam. Un coup de foudre. Je ne crie pas sur les toit que je me suis converti, car je sais que l’islam fait peur et je redoute les réactions. C’est aussi pour cela que je témoigne sous anonymat.» ABIDI HASNI 45 ans, Suisse d’origine algérienne «La foi est une affaire privée.» Fondateur et directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen et professeur invité à Paris I. "Jusqu’ici, les musulmans de Suisse ont eu le profil bas. Mais je crois que nous devons prendre la parole pour ne pas laisser le champ vide. Ce vote est un vrai test. Il montre qu’on ne nous fait pas encore confiance et nous apprend que nous avons encore un travail à faire sur nous-mêmes. Nous ne voulons pas d’un soutien extérieur, ni d’une deuxième affaire des caricatures. Nous savons très bien nous défendre nous-mêmes.» ASLLANI SHEM 37 ans, Suisse d’origine kosovare (Albanais) Athée Employé de bureau. "J’ai l’impression que cette initiative veut nous pousser à nous affirmer comme musulmans. Même si je suis athée, sur le papier déjà, je n’ai pas le choix. Je suis Kosovar, ce qui veut dire musulman dans les statistiques. La plupart des Albanais que je connais ne sont pas ou peu pratiquants. Et pourtant, très bizarrement, je me sens visé par cette initiative. Cela me fait penser à la situation des Juifs en 1933.» BEN KHELIL CATHERINE 48 ans, Suissesse Convertie Employée de l’Etat de Genève. "Avec ou sans minarets, un musulman doit se rendre sur son lieu de culte. Le fait est que nous vivons sur une terre non musulmane et c’est vrai qu’il y a parfois des abus. Lorsqu’on demande des piscines pour femmes par exemple. Comme européenne voilée, je sens bien dans le regard des gens «Oh la pauvre, c’est son mari qui l’a obligée!» Il se trouve que je suis divorcée et que je porte le voile.» MEMETI REMZI 39 ans, Albanais de Macédoine, vit en Suisse depuis dix-huit an. Croyant, pratiquant (parfois) Assistant social. "Autrefois, j’allais à la prière du vendredi à la mosquée de Vevey, mais je n’y vais plus. Nous, les Albanais, nous n’arrivons pas à nous identifier aux imams arabes et à leurs discours politiques. Concernant l’initiative sur les minarets, je ne comprends pas qu’un parti comme l’UDC, un parti patriote, se ridiculise ainsi et ridiculise également le drapeau à croix blanche. Leurs conseillers fédéraux ont d’ailleurs pris des distances.» À DÉBATTRE «Véritable enjeu ou reflet de la question de l’islam en Suisse?» Débat organisé par l’Assopol, avec Stéphane Lathion, Ada Mara et François Brélaz, 4 novembre, 20 heures, café Le Bourg, Lausanne. Entrée libre. |









