1983, Mylène Gautier, 22 ans, se présente à un casting. La Française est née dans la banlieue de Montréal, au milieu des paysages de neige et d’érables roux. Mais pour le moment, elle est encore brune. Laurent Boutonnat, 22 ans lui aussi, cherche une chanteuse pour interpréter ses compositions. Pendant les essais, la jeune femme se montre riante et convient aussitôt.
1984 sera l’année du premier succès du duo, Maman a tort, comptine où une Mylène en nuisette, pensionnaire d’un hôpital psychiatrique, déclare aimer son infirmière. Tout est là: érotisme, folie, enfance éternelle, corps séquestré, le tout sous un emballage mutin et érotique. Le choix de son pseudonyme en dit long: Farmer, comme Frances Farmer (1913-1970), actrice hollywoodienne glamour détruite à coups d’électrochocs.
Les 50 clips qui suivront (autant de succès en France, en Suisse, en Belgique et dans les pays de l’Est, Russie comprise) prouvent que la créature inventée par Mylène Gautier et Laurent Boutonnat continue de refléter les obsessions de notre époque.
Gothique. Dès son deuxième succès, Plus grandir, en 1985, le décor est posé: cimetière nappé de brume et maison hantée. Outre l’hôpital psychiatrique, cette topographie farmérienne s’enrichira encore de mornes plaines enneigées, sortes de no man’s lands tarkovskiens. Farmer s’inspire du gothique et du spleen du XIXe. Elle aime Poe et lui dédie une chanson (Allan), relit Baudelaire et le met en musique (L’horloge).
Vous ne la verrez jamais en couple, heureuse, dans ses clips. Ses amants sont au mieux fusillés, au pire déjà morts. Ainsi, son beau duo avec Jean-Louis Murat, Regrets, en 1991, est filmé dans un cimetière. Lui est vivant, elle déjàtrépassée... Pas étonnant que Farmer soit inexportable aux Etats-Unis. Pendant qu’elle boit la ciguë des amours mortes, Madonna croque les hommes comme des sucettes, avec conviction et optimisme.
Catin. Contrairement aux apparences, la chair est triste chez Farmer. Mylène s’ennuie. C’est pour cela qu’elle revient chaque fois à la chanson. Pour combler un «vide insupportable» et le sentiment «de n’être rien». Trop consumée de chagrin pour une libertine (qui, par définition, ne s’attache pas à ceux qu’elle consomme), elle est plutôt nécrophile.
Bien sûr, ses chansons ont le piquant des amours à la française: clin d’oeil saphique, évocation de la sodomie, nudité bien dosée. Mais plus qu’une invite à la gaudriole, «Je suis libertine, je suis une catin» parle plutôt de la liberté de disposer de son corps. Libertaire et libérée, avec emphase.
«Drama queen». Avec Farmer, on est dans le mélodrame. On pense à son homonyme Marguerite Gautier, l’héroïne de Dumas. A Garbo (à laquelle elle consacre une chanson) et à Sarah Bernhardt. Sauf que Farmer en fait des tonnes. Plus que Jeanne Mas, sa rivale des débuts, c’est dire. Mais le kitsch n’est pas incompatible avec l’émotion. Dans les stades, qu’elle est la seule artiste française à pouvoir remplir, elle touche aux larmes.
Si la chanteuse parvient à cette spontanéité, c’est grâce à un professionnalisme maniaque et à un subtil art des contrastes: côté face un sourire de madone, côté pile un chignon sculpté en forme de crâne. Cette grandiloquence bien dosée, elle la doit à Laurent Boutonnat. Dès Libertine, il la magnifie dans un clip de dix minutes évoquant Barry Lyndon de Kubrick. La suite, Pourvu qu’elle soit douce, dure près de dix-huit minutes, coûte 450 000 euros et mobilise 600 figurants...
La surenchère est stoppée net par l’échec du long métrage du duo, Giorgino, où Mylène joue l’hystérique au milieu des loups. Désormais, même si Boutonnat continue de composer pour elle, c’est surtout avec d’autres qu’elle tourne ses clips: Luc Besson, Abel Ferrara, Ching Siu- Tung… De belles réussites, mais l’esprit n’est plus le même. Parfois, elle se risque à laisser sa mélancolie au vestiaire.
Cela donne la rengaine Appelle mon numéro, en 2008. Et sa pire vidéo, signée par le réalisateur Benoît Di Sabatino, qui partage sa vie. On y voit une Farmer aguicheuse et botoxée se tortiller sur un lit, jouant la lolita. Allô, Sunset Boulevard? Et si, en fait, on n’avait pas quitté la chambre capitonnée des débuts?
Pantin. Lorsqu’on la regarde sur les plateaux de télévision, au début des années 90, elle ressemble au David Bowie de la pochette de Heroes. Même expression figée d’automate. Et les chorégraphies qu’elle invente se déroulent comme du papier à musique. Mylène Farmer revient sans cesse à l’image de la poupée. En 1987, dans Sans contrefaçon, elle est un Pinocchio auquel Zouc donne vie. En 1997, elle reprend La poupée qui fait non de Polnareff.
En 2008, sur la pochette de Point de suture, une poupée rousse charcutée par des bistouris... Le corps farmérien est celui d’un pantin blessé. Un fétiche dont la chair molestée a fonction d’exorcisme. Ses démons, Mylène leur a donné le visage des sculptures du Lausannois Martial Leiter: des épouvantails en forme de corbeaux qu’elle décapite rageusement dans Fuck them all (2005).
Autant de visages Du temps (titre de son dernier single). Son ennemi numéro un, celui qui peu à peu démembre la poupée «qui fait non» et ne veut «pas grandir». On sait que cela finira dans la douleur et la folie, mais on continue de regarder, fascinés. Parce que ce combat est aussi le reflet du nôtre.
«2001-2011», best of, avec les inédits «Du temps» et «Sois moi – Be Me». Sortie le 5 décembre.
Mylène Farmer en dates
1961 Naissance à Montréal. Son père est ingénieur des Ponts et Chaussées, sa mère élève ses trois enfants.
1984 Apparaît dans des pubs pour Ikea, une lessive, un potage et des ciseaux. Premier 45 tours, «Maman a tort».
1986 «Libertine» est disque d’argent.
1989 Premiers mégaconcerts à Bercy devant 75 000 personnes.
1991 La chanson «Désenchantée» reste neuf semaines No 1 au top 50.
1994 Echec du film «Giorgino».
1999 «L’âme-stram-gram», clip français le plus cher: 900 000 euros.
2008 Les billets de ses deux concerts au Stade de France s’arrachent en moins de trois heures.
2009 Son show au stade de Genève affiche complet en deux heures.
2010 En France, l’album «Bleu noir» bat le record du nombre de téléchargements en une semaine.
2011 Deuxième best of de sa carrière, «2001-2011», avec deux inédits.
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