Elle a l’œil qui pétille, malgré la fatigue accumulée. Trois mois pour écrire un livre – son troisième en trois ans – et la voilà de retour aux affaires chez Bilan, le bimensuel économique où elle officie comme rédactrice en chef adjointe.
«C’est de la folie pure», concède Myret Zaki: lire quinze ouvrages en anglais, cumuler les entretiens, s’occuper de sa famille en parallèle… Au bout du compte, elle publie un livre à thèse qui prédit le krach de la dette américaine et la fin imminente du dollar comme monnaie de réserve internationale. Rien que cela.
Le propos n’est pas nouveau en soi. Contrairement à ses ouvrages précédents sur l’affaire UBS et la mort du secret bancaire, Myret Zaki ne livre pas ici une enquête de terrain, mais développe une thématique déjà largement explorée par des auteurs et commentateurs américains, comme le financier Bill Gross, l’analyste Addison Wiggin ou le député libertarien du Texas Ron Paul.
Bien que minoritaires, ces derniers ont gagné en visibilité depuis la crise financière de 2007-2008, profitant d’un intérêt accru des médias pour les oiseaux de mauvais augure capables de prédire le prochain krach.
Chercher la bulle. Myret Zaki a-t-elle décidé de revêtir, elle aussi, l’habit de l’oracle? «Je sais que je prends des risques. Et, oui, cela peut paraître prétentieux quand on affirme quelque chose qui va à l’encontre du consensus du marché. Mais n’oubliez pas que jusqu’à l’éclatement de la bulle des subprimes, ceux qui parlaient d’une crise du marché immobilier aux Etats-Unis étaient considérés comme les derniers des imbéciles.»
Bulle, le mot est prononcé. Car là où l’analyse de Myret Zaki s’écarte radicalement du courant de pensée dominant au sein des milieux financiers, c’est dans l’idée que le dollar est aujourd’hui tellement surévalué que le point de rupture serait proche. «Il n’y a jamais eu autant de facteurs réunis qui pointent dans la même direction», explique la journaliste.
Crise des dettes publiques aux Etats-Unis, comptes publics truqués, création monétaire débridée, pressions accrues au sein du G20 pour l’instauration d’un nouveau système monétaire international: sur quelque 200 pages, l’auteure aligne les arguments pour convaincre.
Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à une analyse approfondie de la crise de la zone euro en 2010 et des paris des spéculateurs contre la monnaie européenne. «Ce n’est pas une théorie du complot, se défend Myret Zaki. Les hedge funds anglo-saxons ne sont pas payés par le gouvernement américain, mais il est évident qu’ils avaient un intérêt commun, puisque la crise européenne a entraîné une véritable ruée sur les bons du Trésor américains.»
Une ruée irrationnelle, selon l’auteure, puisque les finances publiques américaines se portent encore moins bien que celles des Etats européens.
En préparant son livre sur la fin du dollar, Myret Zaki s’est sans cesse vu répondre que la vraie crise était celle de l’euro. «Je suis allée voir à peu près tous mes contacts à Genève et à Zurich. A chaque fois, on m’a expliqué que je n’avais rien compris et que les Etats-Unis ont toujours cette capacité fabuleuse à rebondir.» La journaliste dit avoir identifié un véritable «mur idéologique» hermétique à toute thèse contrariante.
Quelques rares interlocuteurs ont fait exception, comme Stéphane Garelli. «Les gens me parlent fréquemment de ce sujet lors de mes voyages à l’étranger, affirme le professeur à l’institut de management lausannois IMD. En Suisse nous avons beaucoup d’avoirs en dollars donc personne n’a envie de peindre le diable sur la muraille.»
C’est aussi l’explication qu’avance Myret Zaki: «Les hedge funds établis à Genève et toute l’industrie de la gestion de fortune vivent du dollar. Personne ne veut imaginer que ce système puisse un jour changer.» Son devoir de journaliste, explique-t-elle, est de briser les mythes là où ils ne laissent passer aucune idée contraire. «A quoi servent les médias s’ils ne procèdent à aucun questionnement critique et se contentent d’être de simples courroies de transmission?»
«La fin du dollar». De Myret Zaki. Editions Favre, 223 p.
«La situation américaine (...) n’est pas aussi grave que celle de l’Europe. Le déficit américain est élevé mais les potentialités américaines sont grandes. La perception aujourd’hui est que l’Amérique garde une bonne capacité de rebond.» Jean-Pierre Roth, ancien président de la Banque nationale suisse, cité dans l’ouvrage de Myret Zaki
«On entend des propos virulents mais les Etats continuent à investir dans le dollar, car les alternatives sont quasi inexistantes. Aucun pays n’a intérêt à voir un effondrement brutal de la monnaie américaine. C’est une hypothèse à laquelle je ne crois pas.» Cédric Tille, professeur d’économie à l’Institut des Hautes Etudes internationales et du développement
«Partir du principe qu’une monnaie va totalement disparaître, c’est farfelu. Ce qui compte, c’est son prix et son importance dans les échanges. Parmi ceux qui prédisent la fin du dollar, beaucoup tiennent ce discours pour des raisons idéologiques anti-américaines.» Michel Juvet, analyste financier et membre de la direction de Bordier & Cie
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