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Musique
Nana Mouskouri, tendresses du soir

Par Christophe Passer - Mis en ligne le 09.11.2011 à 15:16

Avec «Rendez-vous», cédant à la mode des duos, la Crétoise fait un signe aussi inattendu que réussi, invitant quelques vieux amis. Rencontre avec une dame émouvante.

A un moment, dans cette chambre d’hôtel genevoise, il y a eu une brillance dans ses yeux. Une lueur, une seconde, juste trop forte. Celle d’avant les larmes, et elle ne les a pas laissées venir. On dira, c’est une professionnelle, elle n’allait pas se laisser prendre, tout de même. Mais sa voix, début d’étranglement, la trahissait un peu de cette petite rayure inimitable, de ce grain miraculeux de douceur.

Car oui, elle parlait d’Athènes, un 24 juillet de 2008, théâtre d’Hérode Atticus. Là, au pied de l’Acropole, dans ce lieu à la beauté presque triste, construit il y a dix-neuf siècles comme un hommage d’Hérode à son épouse morte, elle avait donné le concert des adieux. Des années de tournées se terminaient là, sous le ciel de l’été grec, dans cet espace si bleu que l’on pourrait s’y baigner, disait Henry Miller.

Mais la nuit tombait, maintenant. «Juste avant le concert, j’ai réalisé que c’était le dernier. Je n’avais jamais pensé à cela avant. Il y avait toujours au moins une autre date prévue. Là, tout m’a rattrapée.» Elle le dit, et le disant, tout manque de la rattraper encore. Elle entend encore la foule debout, elle a encore envie de lui dire merci. Désormais, elle apparaît encore sur scène, ici ou là, passera par Zurich le 22 avril prochain, mais les grandes tournées n’existent plus.

Le regard sur elle. Elle a 77 ans, Nana Mouskouri. Elle en paraît quinze de moins. Pour prononcer son nom, il faut insister sur la première syllabe, faire durer ce Moouuskouri, le faire rouler. Elle porte une blouse blanche, sur un pantalon noir. Quelques discrets bijoux autour du cou, plutôt des grigris que des cailloux de millionnaire. Elle a cette beauté simple depuis toujours, depuis plus de cinquante ans.

Il y a aussi les lunettes à monture foncée qui sont sa marque, le regard sur elle. Un jour, durant une tournée en duo, déjà, en 1966, Harry Belafonte lui demanda de les ôter. Elle voulut quitter ces concerts, le Caribéen de Harlem s’inclina. «Ces lunettes ne sont pas un caprice, une timidité.

C’est moi. Au début, on m’a souvent demandé de chanter sans les mettre. J’avais l’impression de me trahir, je voulais qu’on aime mes chansons avec les lunettes.» Elles furent ainsi un féminisme, une lutte contre la banalité des chanteuses ordinaires. Elle n’est pas ordinaire.

On voudrait dire pourtant qu’elle est démodée, larguée un peu, au moins, ce serait plus facile. Mais c’est autre chose qu’elle dégage. Une force et une humilité qui ne sont ni façade, ni posture, ni rien: juste une humilité. Elle s’est levée pour vous dire bonjour, Nana Mouskouri. C’était au-delà de l’éducation, d’une manière de se comporter. C’était aller vers vous.

Fredonner l’espérance. Après, elle a parlé de la Grèce, de sa déception, de son dégoût du clientélisme de générations de politiciens depuis trente ans. Oui, elle fut députée européenne de la Grèce, entre 1994 et 1999, dans le camps conservateur. Aujourd’hui, elle se sent humiliée de la façon dont on parle de son pays. Elle n’oublie jamais la Crète de l’enfance.

Son répertoire est délirant, son succès compte parmi les plus incroyables de l’histoire de la chanson. Elle a vendu 400 millions de disques, 1550 chansons en grec, en français, en anglais, en allemand, en espagnol, en brésilien ou dix autres langues. Elle a fait avec Quincy Jones, en 1962, un disque devenu culte pour le mélange jazzy des cuivres et du soleil fort dans sa voix droite.

Ses triomphes furent des refrains populaires, mais elle a chanté aussi son ami Dylan, Verdi, Leonard Cohen, Michel Legrand. Elle a croisé les grands orchestres symphoniques de la planète, traversé les décennies sans la moindre prétention, ou alors avec la plus infinie des prétentions: celle d’aider à vivre trois minutes ou une heure, fredonnant espérance ou tendresse. Ce n’est pas rien.

«Le succès, ça vous rassure, oui, ça dit que les gens apprécient votre travail, mais ce n’est pas l’amour.» Comment a-t-elle fait? Elle se redresse de l’obligé vautré du canapé trop mou des suites hôtelières, et elle reparle d’Athènes, juste après la guerre. «J’ai eu beaucoup de chance. Je crois que quand on a envie de quelque chose, on trouve le chemin.» Elle avait vécu les nazis dans la ville, savait désormais des nuits de liberté.

Elle rencontra un poète doux qui avait nom Nicos Gátsos. Elle rencontra aussi un compositeur, il s’appelait Mános Hadjidákis, il avait du génie. Nicos et Mános entendirent l’unique dans cette voix. Elle chanta leurs mots qui disaient la liberté, l’amitié, la fraternité et le désir. «Je ne suis jamais sortie de cela, de cette vérité. Si mon succès ne m’est jamais monté à la tête, c’est parce que je crois profondément à ces valeurs de mes premières chansons.»

Elle se souvient de tout, surtout des gens aimés tout au long de la route. Son disque s’ouvre sur cela, Alain Delon reprend avec elle Pauvre Rutebeuf. Elle chante, il récite, ça pouvait virer n’importe quoi ou pathétique. Mais au premier vers, dès que surgit «que sont mes amis devenus», tout est juste et bouleversant, beau à s’arrêter de respirer. Avant que l’on sorte de l’hôtel, elle s’est levée encore, pour saluer et remercier, et son regard est heureux comme une vie belle. En une heure, Nana Mouskouri a dit tant de fois le mot amour.

Après cinquante ans de service, sa compagnie de disque lui a proposé les duos. En scène, elle en avait déjà fait des centaines, elle adore l’exercice. Francis Cabrel vient hispaniser sur Guantanamera, Joan Baez réentonne Here’s to you. Pourquoi Herbert Léonard? «C’est un ami, il a une belle voix. J’aurais pu faire cela avec la nouvelle génération, mais Biolay, ce n’est pas mon univers.

Je voulais des gens qui connaissaient ce répertoire.» Iglesias ou Dave, Roch Voisine (un réussi Adieu Angelina), Souchon ou le Brésilien Martinho Da Vila (qui composa Quand tu chantes). Et puis Delon, magnifique, en ouverture. C’est arrangé léger, guitares ou mandolines, rien de clinquant, les caresses d’une dame généreuse: une émotion prend.

«Nana & Friends, Rendez-vous», 1 CD Universal, sortie le 21 novembre.


Profil

NANA MOUSKOURI

Née en octobre 1934 à La Canée, en Crète. Conservatoire à Athènes, premier disque en 1957. Deux enfants d’un premier mari, dont Lenou, chanteuse. Elle vit désormais à Genève avec le producteur André Chapelle.




Tags: Nana Mouskouri, "Rendez-vous",

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Réaction de mike
le 16.11.2011 à 00:46
Plus qu'une belle voix, une histoire et une vie qui...
 
Réaction de JuanPablo
le 15.11.2011 à 13:18
Madame Mouskouri, je vous ai toujours admirée. Puissiez-vous nous enchanter...
 
Réaction de Lad
le 15.11.2011 à 11:41
Wouahhh, merci, merci, merci....que cet article est beau, vibrant hommage...
 
Réaction de monique23742
le 14.11.2011 à 18:28
Très émouvant!! D'une modestie rare, une simplicité qui démolit. Une personne...
 
Réaction de Christian
le 10.11.2011 à 18:31
Merci pour ce très bel article consacré à une femme...
 
Réaction de Isoline13
le 10.11.2011 à 14:32
OUI UNE GRANDE DAME, UNE FEMME GENEREUSE UNE AMIE D'UN...
 



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