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Naufrage spatio-temporel pour Valérian

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 27.01.2010 à 16:35

«L’OuvreTemps» conclut une épopée commencée en 1967. Ce qui fut la plus belle et la plus savante des BD de science-fiction se termine en eau de boudin cosmique.

En 1967, la science-fiction était une denrée rare. Pour voyager loin, il n’y avait guère que les bouquins du Fleuve Noir et Guy l’Eclair dans Mickey. Publiée dans les pages de Pilote, la première aventure de Valérian (Les mauvais rêves) a été un éblouissement pour les jeunes lecteurs épris d’évasion.

La nouvelle série se distinguait d’emblée de tout ce qu’on avait connu. Valérian n’est pas un militaire héroïque. Il a le cheveu long et des doutes. Inspiré de la fameuse Patrouille du temps de Poul Anderson, son job d’agent spatio-temporel consiste à réparer les accrocs dans la trame du temps et assurer la paix dans les lointaines colonies de Galaxity. Enfin sa compagne, Laureline, rencontrée au Moyen Age, est plus qu’un faire-valoir sexy.

Depuis La guerre des étoiles, l’esthétique science-fictive est omniprésente. Il y a quarante ans, c’était le désert. Jean-Claude Mézières a dû tout inventer, architectures et technologies futuristes, extraterrestres en tous genres, sans oublier le recours aux trames mécaniques pour symboliser la translation temporelle. Plus tard, Hollywood et George Lucas l’ont abondamment pillé.

Le raz-de-marée balayant Manhattan dans La cité des eaux mouvantes nous a traumatisés jusqu’au 11 septembre 2001. L’imagination prend véritablement son envol avec L’empire des mille planètes. Ah! Le palais impérial de Syrte-la-Magnifique! Les orages de glace précédant des floraisons inouïes! Le marcyam surgissant des marais!

Toujours tempérés d’une touche d’ironie, les brillants scénarios de Pierre Christin abordent de grands thèmes de société: la guerre des sexes (Le pays sans étoile), l’autodétermination des peuples (L’ambassadeur des ombres), les méfaits du colonialisme (Bienvenue sur Alflolol)... Ils introduisent des concepts nouveaux comme l’écologie, tournent en dérision les idéologies normatives - dans Les héros de l’équinoxe, Valérian, ambassadeur minable d’une société technocratique, affronte trois superhéros emblématiques du fascisme, du communisme et des régimes théocratiques.

No future. Dans les années 80, la série se replie sur la bonne vieille Terre. Un premier diptyque (Métro Châtelet, direction Cassiopée / Brooklyn Station, Terminus Cosmos) amène Valérian à Paris en 1980. Il affronte quatre monstrueuses expressions des éléments fondamentaux.

Un danger plus grand encore menace la Terre: le cataclysme nucléaire de 1986, qui va provoquer deux mille ans d’obscurantisme. De cet Age noir naîtra Galaxity, capitale du futur. Le temps réel ayant rejoint le temps de la fiction, Valérian et Laureline reviennent en 1986 dans Les spectres d’Inverloch/Les foudres d’Hypsis. Ils réussissent à éviter la catastrophe globale (hormis Tchernobyl…). En sauvant le monde, ils ont modifié l’avenir. Galaxity cesse d’exister.

Les auteurs de Valérian font preuve d’audace en redéfinissant le cadre de la série. Leur héros n’est plus un agent à la solde d’une grande puissance, mais un apatride temporel sillonnant l’espace à bord d’un vaisseau qui se déglingue. Ce changement de paradigme promet de vertigineuses perspectives. Malheureusement, Christin n’arrive pas à relever le défi ontologique. La routine s’installe, la dérision l’emporte sur l’originalité. A un récit intéressant, Sur les frontières, qui explore des dimensions incertaines, succèdent des aventures médiocres, métaphores trop transparentes de la crise du pétrole (Otages de l’Ultralum) ou du système hollywoodien (L’orphelin des astres).

L’un des pires travers de la série déclinante s’avère la récurrence systématique de certains personnages. Les Shingouz, par exemple. Ce brelan de petits proboscidiens vénaux apparus dans L’ambassadeur des ombres s’invitent ad nauseam. M. Albert, l’érudit contact parisien de 1980, cavale lui aussi aux quatre coins de la galaxie. Le cosmos immense se rétrécit, s’infantilise. Comme Tintin dans les Bijoux de la Castafiore, Valérian et Laureline s’agitent au sein d’une famille en expansion, comportant des policiers siamois façon Dupondt, un califon odieux comme Abdallah, des animaux amusants, comme le transmuteur grognon de Bluxte...

United colors. Il y a cinq ans, Mézières et Christin abordent un nouveau cycle dans Au bord du grand rien. Mais, à nouveau, la magie n’est pas au rendez-vous. A l’extrême bout du monde connu, Valérian et Laureline espèrent retrouver la piste de la Terre disparue; des pierres géantes, monolithes échappés des noirceurs infinies (et accessoirement de 2001, l’odyssée de l’Espace…) surgissent, déterminées à détruire toutes les civilisations de l’univers…

«A la différence de nos deux personnages qui n’auront guère vieilli que de quatre ans depuis leurs débuts, nous ne rajeunissons pas. Je vois passer beaucoup trop de séries de BD qui n’en finissent pas de finir. Je crois qu’il est bon d’avoir l’élégance de s’arrêter avant d’être trop sénile», dit Christin. La remarque est juste, quoique tardive.

L’OuvreTemps conclut donc définitivement la saga. Les auteurs parlent d’un «final d’opéra». Tous les personnages reviennent pour un dernier tour de piste. Non seulement les sempiternels Shingouz et l’inévitable M. Albert, mais encore la mère suprême de Simlane avec laquelle Valérian engendra une flopée de descendants, Elmir, le président de la Guilde des marchands de Syrte, les Alflololiens et leur Goumoun familier, Ralph le cnidaire mathématicien de Glapum’t, le physicien Schroeder et le gangster Sunrae, Dieu et Diable, et sans doute un raton-laveur d’Aldébaran… Même les morts, comme Xombul, l’adversaire des débuts, sont de retour. Hommes, femmes et schniarfeurs de bonne volonté, united colors of Galaxity, tous unis pour contrecarrer par leur pensée positive l’offensive du chaos. Qu’une série aussi grandiose finisse dans l’œcuménisme le plus blet avive la nostalgie des enfants de jadis épris d’embardées stellaires et de lendemains enchantés.

L’OuvreTemps. De Mézières et Christin. Dargaud, 60 p.




Tags: L'OuvreTemps, Valérian, Mézières et Christin,

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