A la présidence de Swatch Group depuis le décès de Nicolas G. Hayek il y a près d’un an et demi, Nayla Hayek reste fidèle à l’esprit de son père qui a modelé ce qui est devenu le leader mondial de l’horlogerie avec ses 19 marques, de la Swatch très bon marché à la Breguet haut de gamme, en passant par Omega, la locomotive du luxe. Avec son frère Nick, à la direction générale opérationnelle, son fils Marc Alexander, «l’homme du luxe» de la maison, et sa mère Marianne toujours bonne conseillère, elle perpétue la dimension familiale de sa société cotée en Bourse.
Alors que l’horlogerie suisse devrait afficher à la fin de 2011 des résultats records supérieurs à ceux de 2008 (17 milliards de francs), malgré un franc dans les sommets, Nayla Hayek s’appuie sur la solidité de Swatch Group. Lequel, grâce à quelques marques prestigieuses, a su faire entrer l’élégance en son sein. A l’image du cheval, autre passion de la présidente, dont une peinture orne son bureau en bonne place.
L’horlogerie de luxe en Suisse se porte à merveille. A quoi attribuez-vous ce succès?
Le miracle de l’industrie horlogère suisse est précisément dû au fait qu’il n’est pas construit exclusivement sur le luxe. Mon père s’est battu contre la concurrence sur le segment des montres à bas prix, alors que tout le monde pensait que ce serait impossible. C’est sur cette base que toute l’horlogerie de luxe a pu ensuite se construire. Ce segment marche extraordinairement bien pour le moment, tout le monde fait des montres de luxe. Mais il y a un danger à se focaliser exclusivement là-dessus.
A qui adressez-vous ce message? A vos concurrents?
Pas seulement! Nous tous, au sein des différentes marques, nous sommes un petit peu gâtés. Vous savez, pour l’instant, c’est trop facile de vendre des montres de luxe. En 2009, la crise a touché ce secteur, ce qui montre qu’il n’est pas à l’abri d’un retournement de situation. Chez Swatch Group, nous avons la grande chance d’être actifs dans plusieurs segments en même temps.
Quel est l’effet du franc fort sur la marche de vos affaires?
Le franc fort touche certainement nos marges. Toutefois, cela n’a pas d’influence sur la demande des montres. Je crois qu’avec toute cette incertitude sur le marché financier, les gens ne savent plus vraiment où mettre leur argent. Une montre de luxe, c’est quelque chose qui garde sa valeur. C’est un investissement. Le succès actuel montre qu’il y a encore suffisamment de gens qui ont de l’argent.
Est-ce que tout pourrait basculer en 2012?
Tout pourrait basculer demain! Mais personnellement, je n’y crois pas. Les signes pour le moment ne sont pas négatifs dans les marchés.
Même en Europe?
Oui, même en Europe, avec certaines exceptions.
Quelle est votre définition d’une marque de luxe?
Premièrement, c’est une marque qui possède sa propre manufacture. Ce n’est pas une affaire de prix: je peux vous faire une Swatch sertie de diamants qui coûte 150 000 francs. Mais ce ne sera pas une montre de luxe pour autant, ce sera juste une montre très chère.
La plupart des grandes marques, notamment au sein des grands groupes, ont souhaité avoir une manufacture. Jaeger-LeCoultre rend un grand service à Richemont dans ce sens et LVMH, dans une moindre mesure, essaie aussi de développer des manufactures. Est-ce que la donne change pour Swatch Group dans la mesure où de plus en plus de marques suivent cette voie?
C’est un développement que nous souhaitons! Mon père a toujours soutenu l’idée que les marques suisses fassent elles-mêmes leurs mouvements.
Quelles sont vos relations avec les présidents des autres groupes de luxe, comme Richemont ou Rolex?
Nous nous parlons régulièrement, car il ne faut pas oublier que ce sont aussi nos clients. M. Rupert, de Richemont, est aussi un ami personnel et nous a visités régulièrement en Suisse et en France. Nous rencontrons régulièrement les responsables des autres groupes et marluxe ques horlogères, que ce soit chez nous, chez eux ou encore au salon de Bâle. C’est normal que nous nous parlions.
Qu’est-ce qui vous rassemble?
Nous avons les mêmes problèmes et intérêts, comme par exemple le Swiss made. Il faut absolument le renforcer. Imaginez-vous qu’il y a des montres à Hong Kong ou aux Etats-Unis qui se vendent comme Swiss made mais dont les critères ne correspondent pas à l’ordonnance suisse sur le Swiss made? Uniquement parce que ces deux pays ont une autre législation pour le Swiss made. Ce combat est très important et exige un travail en commun.
Dans votre propre groupe, est-ce que vous faites la différence entre les Breguet, Blancpain, Glashütte Original, Jaquet Droz, Léon Hatot, d’une part, et une marque comme Omega, d’autre part?
Omega est au commencement de notre segment de luxe et se différencie des autres marques que vous citez clairement par le type de manufacture – chez Omega, nous proposons aussi des montres à quartz.
La Chine représente-t-elle vraiment la poule aux oeufs d’or pour Swatch Group, dans le domaine du luxe?
Je crois que la Chine est un marché très important pour tout le monde, et pas seulement pour les montres. Et cela ne concerne pas seulement le segment du luxe. Dans notre groupe, il y a entre autres quatre marques qui sont très connues en Chine: Omega, Tissot, Longines et Blancpain ont une longue tradition dans ce pays.
N’est-ce pas risqué de compter trop exclusivement sur un seul marché?
Si nous étions dans cette optique, cela serait effectivement dangereux. Mais nous ne sommes pas uniquement concentrés sur la Chine, ou sur l’Asie. La même chose vaut pour une focalisation trop exclusive sur le segment du luxe. Avec Omega, nous avons eu un très fort développement aux Etats-Unis. On nous a dit que ce serait très difficile à cause de la situation économique là-bas. Mais sur la douzaine de boutiques Omega que nous avons ouvertes cette année aux Etats-Unis, toutes marchent au-delà de toutes nos attentes.
Le responsable des marques de luxe chez vous, c’est Marc Alexander Hayek. Pouvez-vous nous expliquer ses fonctions?
Marc est depuis dix ans président de Blancpain. Trois ou quatre ans avant le décès de mon père, il était déjà dans la direction générale de Breguet. Mon père a toujours voulu qu’il reprenne Breguet un jour. Tant que mon père était encore un président si vital, cette question ne se posait pas. Alors oui, aujourd’hui, Marc est président à la fois de Breguet, Blancpain et Jaquet Droz. Et nous l’appelons «l’homme de luxe» à l’interne.
Comment peut-il chapeauter plusieurs marques en même temps? N’est-ce pas trop, quand on sait qu’une marque devrait idéalement être identifiée à une seule personne?
A quelle marque auriez-vous identifié mon père?
Breguet.
Et qu’en est-il de Swatch?
Oui, mais c’était votre père…
Et Marc, c’est mon fils! (Rires.)
C’est une belle réponse! Il n’y a donc pas de problème pour vous?
Non. Certes, celui qui dirige une marque doit lui insuffler son esprit. Mais il ne s’agit pas de donner son visage. Pensezvous que le client identifie Omega à son président? Nos marques ont toutes un ADN différent les unes des autres. Une Breguet ne sera jamais une Blancpain, ni une Jaquet Droz.
Votre mère avait un rôle important au sein de l’entreprise lorsque Nicolas Hayek était encore en vie. Quelle est son influence aujourd’hui?
Son rôle est toujours le même. Elle est au courant de tout, nous discutons quotidiennement avec elle.
Est-ce qu’elle vous donne des conseils?
Oui. Ses conseils sont toujours les bienvenus.
Votre manière de travailler a-t-elle changé depuis le départ de votre père?
Pas du tout. La seule chose, c’est qu’il n’est plus physiquement avec nous. Rien d’autre n’a changé. Parfois, dans nos réunions de direction, nous savons exactement ce que mon père aurait dit ou décidé dans une situation donnée.
Votre père intervenait souvent publiquement et de manière combative sur des questions liées à la conjoncture ou au franc suisse, jouant pleinement son rôle de président. Est-ce que vous êtes également à l’aise avec l’idée d’intervenir dans des débats politiques?
Mon père n’a pas fait de politique, il s’est simplement battu pour l’industrie suisse. J’essaie de suivre le même chemin.
Mais sur la question du franc fort, vous n’êtes pas restée inactive cette année…
En effet, mon frère et moi, nous nous sommes battus pour que la Banque nationale intervienne, car pour nous le plus important est de continuer à fabriquer nos montres ici en Suisse et surtout de garder toutes nos places de travail en Suisse. Si nous perdons cela, nous perdons le savoir-faire pour toujours.
Comment avez-vous vécu votre prise de fonction et le changement de vie que cela a impliqué pour vous? Est-ce que vous trouvez encore le temps de vous occuper de vos chevaux?
La première année a été difficile et je n’ai pas vu mes chevaux aussi souvent. Mais ce n’était pas uniquement lié au travail: les affaires familiales ont aussi exigé plus de temps. Nous avions besoin d’être ensemble, et cela a pris presque plus de temps que le travail lui-même. Tout comme mon père, nous voyons le travail comme un élément de la vie à part entière. Il n’y a pas de séparation entre vie privée et travail. Peu importe si c’est samedi ou dimanche, le soir ou la nuit. Mais j’essaie tout de même d’être avec mes chevaux le plus possible. Principalement le week-end, le matin tôt, et le soir. Sans ma famille et mes chevaux, je ne pourrais faire ce travail.
PROFIL: Nayla Hayek
Présidente du conseil d’administration de Swatch Group depuis le 30 juin 2010, Nayla Hayek est administratrice de ce dernier depuis 1995. Elle est aussi responsable de la filiale du groupe à Dubaï, membre de la World Arabian Horse Organisation et juge-arbitre internationale pour les chevaux arabes.
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