Vous êtes-vous déjà entendu(es) téléphoner? Non pas aux divers électriciens, plombiers, coiffeurs, médecins, dentistes et contrôleurs d’impôts pour qui l’on se contente de strictes communications de service, mais aux gens qui comptent un tant soit peu – amis, amies, amant(e)s, famille.
– Un coup de fil, c’est si facile? Voire. Comment dites-vous au-revoir? Réfléchissez. Moi, c’est tout vu – mais j’ai mis au bas mot dix ans à le comprendre: il y a ceux de qui je prends congé avec autant de rapidité que de fluidité.
Et il y a les autres, dont je mets de longues dizaines de secondes poussives et floues à me séparer. Les «au revoir» succèdent aux «bonne nuit», «bonne journée», «je t’embrasse», «à demain» et autres «au revoir» à répétition, le tout se finissant dans une symphonie concertante d’«au revoir», mon interlocuteur n’arrivant pas plus que moi à conclure efficacement la communication.
Dans la première catégorie: quelques copines qui font profession de papotage rapide et condensé. Avec elles, deux heures de discussion à coeur ouvert se concluent par un «tchô» de trois secondes.
Dans la seconde catégorie: papa, maman, tantine, tonton, grand-mère (feu), fiston, etc, avec lesquels les discussions de moyenne durée, souvent très factuelles, mettent un temps fou à se conclure.
C’est là qu’intervient ma fonction linguistique préférée: la fonction dite «phatique» chère à Jakobson ou Marina Yaguello, celle qui sert à «établir, prolonger ou maintenir le contact verbal».
Entrent dans cette catégorie les discussions sur le temps qu’il fait, les causeries de cocktails et de bar, tous les artifices de langages, les interjections ou autres borborygmes qui indiquent que le circuit fonctionne.
Que signifie l’incapacité à couper la communication indiquée par ces adieux à jamais différés? Que l’on n’a pas tout dit, pardi. Si tout est dit, si le cœur a parlé, si le sac est vidé, un bref «tchô» suffit.
Ces moult «au revoir» sous-entendent «je ne t’ai jamais dit combien tu comptais mais j’essaie de te le dire», «nous aurions sans doute d’autres choses à nous dire mais nous n’y arrivons pas», «nous aurions pu parler de choses vraiment importantes mais nous ne l’avons pas fait, une fois encore».
Evidemment, le dire serait mieux que le sous-entendre. Encore faut-il savoir ce que l’on ne s’avoue pas à soi-même. Et qui préfère vraiment la vérité?
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