Un séisme suivi d’un tsunami puis d’une explosion dans une centrale nucléaire se produit à 300 kilomètres au nord de Tokyo. Depuis 8 heures du matin, les témoignages déferlent sur nos radios, nos ordinateurs, nos téléphones. Depuis midi le même jour, nos postes de télévision délivrent en boucle maisons éventrées, survivants hagards, décombres noyés sous la vague noirâtre. Qu’en faire?
Comment regarder ces images du désastre lorsqu’autour de vous rien n’a changé, que le soleil brille? Votre grand-mère meurt peut-être, votre père est à l’hôpital, votre femme vous quitte - j’en ai rencontré dans ces trois cas ce même vendredi -, avez-vous encore le droit d’être triste?
Cette logorrhée compacte de mots et d’images tente vigoureusement de contredire le dicton «Loin des yeux, loin du cœur». Mais la télévision peut-elle remplacer notre regard direct? Nous sert-elle, à l’heure du souper familial, du spectacle ou de la réalité? Ces milliers de morts dans une ville dont, jusqu’à hier, vous ignoriez l’existence, dans un pays à l’autre bout du globe, sont présentés avec une dramaturgie et une insistance aussi puissantes que si votre propre maison était en flammes.
Digne d’un film-catastrophe de Hollywood, le scénario du pire se prête si bien à un spectacle sur grand écran que le monde s’en gargarise. On se fait peur. Mais à partir de quand est-ce votre affaire aussi? Quelle est la réalité, pour nous, de ces images?
Et surtout, votre réservoir d’empathie est-il suffisant? Toutes les mères de plus d’un enfant ont dû faire face à la question «m’aimes-tu autant que mon frère, ou ma sœur?» et répondre que bien sûr, le cœur d’une maman est un puits d’amour sans fond, l’amour étant la seule chose qui, magiquement, ne se divise pas mais se multiplie. C’est cul-cul, mais vrai. L’empathie est-elle un sentiment inépuisable, comme l’amour?
Après Haïti, la place Tahrir, la Libye, Lampedusa, la Palestine, quelle place avons-nous encore pour le Japon? Hier, avant-hier, nous n’avions pas la télévision et le monde ne s’en portait ni mieux, ni plus mal. Hier, avanthier, nous apprenions avec plusieurs semaines, mois, voire années de décalage les grandes guerres, les famines, les assassinats. Temps plus long, émotion moins forte?
Sommes-nous plus intelligents pour autant? Plus sensibles? Et après? Le Japon a-t-il que faire de notre empathie? Seul un Jésus était destiné à porter tous les malheurs du monde sur ses épaules. Si le Japon chasse la Libye du spectacle du monde en 16/9, c’est que nous ne sommes qu’humains. Trop humains?
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