Neil Rimer est un des associés créateurs d’Index Ventures, société de capital-risque née à Genève en 1996 et aujourd’hui également présente à Londres et à Jersey. En moins de quinze ans d’existence, elle a participé au capital de plus d’une centaine de start-up – dont Skype – contribuant indirectement à la création de milliers d’emplois dans différents pays. Cet expert du capital-risque plaide pour une meilleure compréhension en Suisse des métiers d’entrepreneur et de business angel. Il en va de la vitalité de l’économie de demain.
Quelles sont les principales caractéristiques de votre métier?
Le Venture Capital, ou capital-risque, est une des branches du Private Equity, terme qui englobe tout l’investissement dans les sociétés non cotées. Le capital-risque est destiné à de jeunes sociétés émergentes présentant un fort potentiel de croissance: soit parce qu’elles vont exploiter une nouvelle technologie susceptible de prendre une part de marché importante, soit parce qu’elles disposent d’un business model innovant. Nous intervenons très en amont dans la vie d’une entreprise: parfois ce sont deux types qui arrivent avec une idée et nous les mettons en contact avec les personnes qualifiées qui constitueront avec eux le noyau dur de l’entreprise.
Vous n’êtes jamais majoritaire dans les entreprises que vous soutenez. Quelle limite vous fixez-vous?
Il n’y a pas de limite technique ou légale mais généralement nos positions sont comprises entre 20 et 40% du capital.
Avez-vous un exemple d’entreprise que vous avez accompagnée, ayant réussi avec un business model innovant, sans innovation technologique?
Les start-up que nous soutenons combinent généralement ces deux atouts. Mais Skype est un très bon exemple de business model original. Ce n’était pas la première société à proposer la téléphonie par internet, il y en avait eu des dizaines avant. Skype a utilisé, pour offrir un service gratuit de bonne qualité, une technologie peer-to-peer ne nécessitant pas la construction de gros serveurs centraux, mais un logiciel très léger que chaque participant au réseau pouvait télécharger. D’où des possibilités de développement exponentielles à faible coût.
Aviez-vous perçu ce potentiel?
Oui, c’est ce qui nous a intéressés dans Skype: l’énorme potentiel du marché de la téléphonie. Une petite part de ce marché pouvait générer des centaines, voire des milliards de dollars de revenus. Les entrepreneurs étaient brillants et ambitieux. Pour construire ce succès il a aussi fallu recruter le reste de l’équipe. Nous sommes des investisseurs très actifs dans toutes les start-up de notre portefeuille: nous siégeons toujours au conseil; nous sommes en contact très régulier, parfois journalier, avec les fondateurs et les dirigeants de la société; nous prenons en charge de nombreux projets pour élargir la force de frappe d’une petite entreprise qui, souvent, n’a que de deux à cinq personnes. Nous sommes par ailleurs associés aux discussions sur le positionnement stratégique, les choix commerciaux, le recrutement des personnes clés et aussi les sorties.
L’entrée en Bourse des entreprises?
Nous levons des fonds auprès d’investisseurs institutionnels, telles des fondations de grandes écoles ou des caisses de pension. Ces fonds ont généralement une durée de vie de dix ans, un temps suffisamment long pour prévoir un bon retour sur investissement à travers une entrée en Bourse ou une vente de tout ou partie de la start-up.
Quel est le total investi par votre entreprise à ce jour, à travers ces fonds?
Nous avons 1,75 milliard d’euros sous gestion (2,58 milliards de francs) dans 135 sociétés.
Que représente, pour vous, une grande réussite?
Un investissement qui rembourse tout le fonds. Un fonds de 350 millions d’euros (516,14 millions de francs) investit en moyenne dans 25 à 30 entreprises. Si l’entrée en Bourse ou la vente d’une seule d’entre elles apporte cette somme, la rentabilité globale de l’activité est satisfaisante. La rentabilité des fonds de capital-risque est mesurée par les grands fonds de pension, les fondations et les sociétés d’assurances. Le 1er décile regroupe les fonds qui se classent dans les 10% les meilleurs en termes de rendement. Tous nos fonds ont été classés jusqu’à présent dans ce 1er décile, au niveau mondial.
La crise financière a-t-elle gelé les possibilités de sortir en Bourse?
Les possibilités de sortie en Bourse sont doublement limitées: les entrepreneurs ne souhaitent pas entrer à la corbeille lorsque les cours sont au plus bas et les entreprises acquéreurs n’ont pas l’envie d’acheter ou l’argent pour le faire.
Donc les entreprises et le fournisseur de capital-risque doivent tenir plus longtemps avec le même capital?
Oui, mais juste avant cette crise les liquidités étaient tellement abondantes que la plupart de nos start-up avaient pu lever d’importants montants leur permettant de traverser deux années difficiles. Nous travaillons sur des cycles plus longs – d’une dizaine d’années – et sommes donc peu affectés par les variations à court terme des marchés boursiers.
La crise a-t-elle réfréné l’appétit des investisseurs pour le Venture Capital?
Il y a eu une telle chute dans les valeurs cotées des grands portefeuilles institutionnels que la partie non cotée a pris une part beaucoup trop élevée par rapport à leur allocation stratégique. Certains ont vendu une partie de leur portefeuille investie en Private Equity. Malgré ce contexte difficile, des investisseurs de longue date en Private Equity qui ont des programmes de placement bien établis – comme les fondations des Universités Yale, Harvard ou de Stanford – ont continué à investir dans quelques fonds. Le bon classement de nos fonds ces dernières années nous a ainsi permis de lever 400 millions d’euros (589,88 millions de francs) à la fin de 2008 dans notre premier fonds qui intervient un peu plus tard dans la vie des entreprises – l’Index Ventures Growth I – et 350 millions d’euros (516,14 millions) au début de 2009 pour notre cinquième fonds de capital-risque – l’Index Ventures V.
La Suisse offre-t-elle un terreau favorable aux créateurs d’entreprises?
Nous investissons dans les technologies de l’information, les biotechnologies et le Clean Tech. On compte un nombre respectable de sociétés suisses dans notre portefeuille. Mais nous avons plus d’entreprises israéliennes alors qu’Israël est de taille comparable à la Suisse. C’est une bonne illustration du fait que les conditions-cadres pour les entrepreneurs sont très favorables en Israël et qu’il y a une énorme énergie entrepreneuriale dans ce pays.
Que faudrait-il améliorer en Suisse?
Le métier d’entrepreneur est mieux compris et valorisé dans des pays comme les Etats-Unis, Israël ou la Finlande. Ils ont pris la décision stratégique de devenir des pôles d’innovation et de création d’entreprises. La Suisse se repose un peu sur ses lauriers. J’estime qu’elle donne beaucoup trop d’importance aux grandes entreprises traditionnelles qui ont fait sa prospérité jusqu’à présent et pas assez aux nouvelles sociétés qui feront la Suisse de demain. Aux Etats-Unis, les conseils d’administration des multinationales comptent des spécialistes de la création d’entreprises. Ce n’est pas le cas ici. Il faudrait reconnaître l’importance du capital-risque et établir une fiscalité propice à cette activité: la taxation des options n’est pas idéale pour pouvoir associer les premiers employés au potentiel de développement de l’entreprise en leur octroyant des options sur le capital. Par ailleurs, des chercheurs étrangers doivent quitter la Suisse dès qu’ils ont obtenu leur diplôme. Ils créent plus tard leurs entreprises ailleurs…
La Suisse a pourtant des atouts?
Il y a les avantages potentiels et les avantages réalisables aujourd’hui. Au nombre des avantages potentiels: une importante place financière disposant d’une infrastructure hors pair, un niveau d’innovation scientifique parmi les meilleurs au monde, une bonne valorisation de la propriété intellectuelle et une grande qualité de vie. Mais nous n’avons pas toujours accès à ces avantages potentiels en raison des barrières légales et fiscales que j’ai évoquées.
L’EPFL est un bon exemple d’école très ouverte à la création d’entreprises?
Nous avons investi plus d’argent dans les start-up issues de l’EPFL que n’importe qui d’autre et un de nos anciens collaborateurs travaille pour cette école dans le domaine du transfert technologique. Mais pour être efficace, l’impulsion en faveur de la création d’entreprises de croissance devrait venir du Conseil fédéral.
Combien d’emplois avez-vous créés directement et contribué à créer grâce au capital-risque fourni par Index Ventures?
Nous avons créé Index Ventures à Genève en 1996. Notre entreprise a une quarantaine d’employés dans trois bureaux: à Genève, à Londres et à Jersey. Nous avons investi dans des entreprises qui ont créé des milliers d’emplois. Il n’y a pas beaucoup d’activités ayant un tel impact sur une économie. Mais cette spécialité reste mal comprise en Suisse. Nous sommes plus connus, comme société de capital risque, dans la Silicon Valley et à Londres que nous ne le sommes en Suisse.
Quelles sont vos plus belles réussites?
Skype qui a connu un succès mondial. Mais aussi MySQL: une société, suédoise à l’origine, qui a distribué un logiciel de base de données open source que nous avons réussi à vendre à Sun pour plus d’un milliard de dollars. Sun a ensuite été reprise par Oracle et ce logiciel est aujourd’hui la base de données la mieux distribuée au monde: elle est utilisée dans des millions de sites et logiciels d’entreprises. Nous en sommes très fiers. Autre succès: nous avons récemment vendu la société PanGenetics à Abbott Laboratories. En fait nous avons vendu une molécule développée par PanGenetics. Cette entreprise a vraiment démarré dans nos locaux et le prix obtenu est le plus élevé à ce jour déboursé par une pharma pour acquérir une molécule en phase 1. Et ce n’est qu’une partie du potentiel: nous avons scindé l’entreprise depuis le démarrage: une autre molécule sera vendue ultérieurement via une autre société distincte de PanGenetics. Dans un tout autre domaine, celui des paris sportifs, nous avons en portefeuille Betfair, la plus grosse société au monde dans ce domaine. Basée à Londres, elle a un chiffre d’affaires annuel de près d’un demi-milliard de francs en n’étant active que dans des pays où les paris sportifs sont soumis à une législation. Elle est très rentable et fera un jour une très belle sortie; nous en avons d’ailleurs déjà vendu une partie à la société japonaise SoftBank.
«LA SUISSE NE DONNE PAS ASSEZ D’IMPORTANCE AUX SOCIÉTÉS QUI FERONT LA SUISSE DE DEMAIN.»
«SKYPE EST UN TRÈS BON EXEMPLE DE BUSINESS MODEL ORIGINAL.»
«LE CAPITAL-RISQUE EST DESTINÉ À DE JEUNES SOCIÉTÉS ÉMERGENTES PRÉSENTANT UN FORT POTENTIEL DE CROISSANCE.»
NEIL RIMER
46 ans, est cofondateur d’Index Ventures, leader du capital-risque. Le portefeuille compte Skype, MySQL, Betfair, Playfish, Photobox, Oanda, Genmab, PanGenetics ou Molecular Partners.
Canadien et Suisse, il a grandi à Genève. A obtenu un AB à Stanford et un MBA à la Harvard Business School. A travaillé quatre ans pour la banque d’affaires technologique Montgomery Securities.
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