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FACETTES Neuchâtel vue par l’artiste Catherine Gfeller. Cette création est sur la couverture du livre de Jean-Pierre Jelmini.

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Neuchâtel 1000 ans d’histoire

Par Luc Debraine - Mis en ligne le 17.11.2010 à 16:01

Dans un livre passionnant, l’historien Jean-Pierre Jelmini distille en 1000 articles la somme de connaissances qu’il a acquises durant sa vie au service de la Ville de Neuchâtel. Une approche aimable et érudite, à l’image de l’auteur.

Zut ! Oui, parfaitement, Jean-Pierre Jelmini achève sa somme érudite sur la ville de Neuchâtel par cette brève onomatopée. Une drôle de manière de mettre un point final à un recueil de 1000 articles dédiés à 1000 ans d’histoire, ditesvous? Du tout: ce «zut» espiègle donne le ton d’un merveilleux livre, à la fois vif, élégant et accessible. I

l dit bien sûr la frustration de l’auteur de ne pas pouvoir en dire davantage sur Neuchâtel, au destin à nul autre pareil en Suisse. Il dit aussi que le livre n’est pas une encyclopédie aussi exhaustive qu’exténuante, ni, à l’autre pôle du savoir, d’un énième dictionnaire amoureux.

Certes, les 1000 bornes posées par Jean-Pierre Jelmini sur le chemin de l’histoire neuchâteloise procèdent d’un choix subjectif. Elles jalonnent pourtant avec rigueur un ensemble de connaissances accumulées par un historien qui a passé sa vie au service de la belle ville plantée entre lac et Jura.

Le volumineux ouvrage, riche également d’un millier d’illustrations, s’adresse d’abord à ceux qui ont été Neuchâtelois, le sont ou le deviendront un jour. Le livre n’a d’autre but, comme l’écrit Jean-Pierre Jelmini, de restituer aux habitants du chef-lieu «les mille facettes de leur histoire, qui ne sont rien de moins, en définitive, qu’un reflet intime et familier de la grande».

La grande histoire, en effet, souffle à chaque coin de page. Au Moyen Age comme pendant les Lumières, les grandes dynasties européennes se sont relayées dans l’exigu territoire protestant. Neuchâtel 1011-2011 est aussi une grande épopée commerciale et intellectuelle marquée par des personnalités hors norme, comme les Pury, Suchard et Piaget, dont le rayonnement est encore mondial.

La chronique millénaire de Jean-Pierre Jelmini, qui sort cette semaine en librairie, vaut surtout par son pragmatisme éclectique. Elle s’intéresse aux noms de rues comme aux personnages importants, aux édifices remarquables comme aux monuments étonnants, au lac et aux cours d’eau, aux industries, aux institutions, aux associations, bref à tout ce qui peut permettre de mieux comprendre une histoire de mille ans.

On l’aura compris: l’épaisseur de cetouvrage à mille entrées est d’abord humaine. Interview.

D’où est venue l’idée de «Neuchâtel 1011-2011»?

Assez tôt, je me suis dit que je passerais une moitié de ma vie à apprendre, et l’autre à restituer. J’ai effectivement beaucoup appris sur Neuchâtel dans ma carrière professionnelle, ne serait-ce que pendant les presque trente années passées à la tête du Musée d’art et d’histoire. J’ai toujours été frappé par les personnes qui accumulent un savoir considérable dans leur vie, mais l’emportent avec eux dans la tombe faute de l’avoir transmis à un moment donné. Je trouve ce genre de perte terrible. Il y a donc à la base de ce livre une simple mais forte volonté de transmission. C’est le point d’orgue de ma vie professionnelle.

Il y a aussi les mille ans de l’histoire d’une ville, non?

Bien sûr. Mais ce genre de célébration repose toujours sur des bases hasardeuses. Il y a cinq ans, j’ai moi-même averti les autorités de l’arrivée de cette date anniversaire. Celle-ci repose sur la première mention écrite du nom de Neuchâtel. En l’occurrence l’acte de donation de Rodolphe III de Bourgogne à sa femme Irmengarde. Neuchâtel y figure aux côtés d’Aix-les-Bains, Annecy, du Grand-Saint-Bernard et surtout d’Auvernier et de Saint-Blaise, ce qui a permis d’identifier le Novum Castellum en question.

Ce millénaire sera célébré d’avril à septembre 2011. Il y aura une trentaine de manifestations au programme. Mais la Ville seule est concernée. L’Etat de Neuchâtel n’était pas intéressé par la commémoration commune de ce millénaire, ni d’ailleurs Auvernier et Saint-Blaise qui le célébreront de leur côté.

Quelle forme avez-vous voulu donner à cet ouvrage?

La plus aimable possible. J’ai toujours été passionné par la vie ordinaire et la vulgarisation du savoir historique. Je ne voulais surtout pas écrire une encyclopédie exhaustive des mille ans de Neuchâtel, ou un ouvrage universitaire. Je m’adresse ici aux personnes qui ont vécu à Neuchâtel, qui y vivent, ou y vivront un jour. J’ai donc opté pour le principe de 1000 ans d’histoire en 1000 questions abordées par ordre alphabétique.

Au fond, il faut prendre ce livre comme un ami qui vous accompagne. Il vous donne des pistes plutôt que de vous apporter des réponses définitives. Il n’a d’autre but que de partager un peu de mon savoir avec le plus grand nombre. Comme d’expliquer troiscents noms de rues. Ou de dire quels artistes ont signé les œuvres d’art disposées dans l’espace public.

Il y manque sans doute une vraie chronologie historique. Mais l’ensemble des articles permet, je crois, de se faire une bonne idée du millénaire écoulé.

Qu’a-t-elle d’unique, ou de différente, cette histoire millénaire?

Le fait par exemple que Neuchâtel n’ait quitté son système féodal qu’en 1848. Ce confetti de 40 km sur 20 km, dont les frontières restent inchangées depuis des siècles, a été une principauté du XVIIe au XIXe siècle. Après la Révolution française et le Traité de Vienne, Neuchâtel a eu envie de devenir suisse. Si bien qu’elle a eu pendant quelques dizaines d’années une double appartenance presque schizophrène: à la fois canton suisse et principauté prussienne.

En 1856, huit ans après la Révolution de 1848 et l’installation de la République, des royalistes ont tenté de reprendre le pouvoir, mais sans succès. Ils ont alors été emprisonnés, ce qui a provoqué la colère de la Prusse, la mobilisation des troupes suisses au bord du Rhin et presque une guerre européenne. C’est tout de même pas mal pour un confetti de l’histoire…

Quelle influence cette histoire a-t-elle eue sur le caractère des Neuchâtelois?

Ils se sont habitués par la force des choses aux changements de pouvoir. Des seigneurs de Fribourg, Bourgogne, d’Orléans ou de Prusse se sont succédé au pouvoir. Cette multiplicité de provenances a forgé des aptitudes à la conciliation, au compromis, au rôle d’intermédiaire. Ce talent pour la négociation s’est incarné au Conseil fédéral avec les Numa Droz, Petitpierre, Graber, Aubert et Felber.

Neuchâtel a toujours eu une attitude ouverte, en particulier sur l’Europe. Songez qu’au XIVe siècle, un Philippe de Hochberg administrait depuis Montpellier le comté de Neuchâtel tout en étant lieutenant du roi en Languedoc et gouverneur de Provence. Autre exemple d’ouverture: le droit de vote attribué dès 1849 aux étrangers.

A quelle autre caractéristique historique penseriez-vous?

Au protestantisme. L’attachement à la religion réformée est vraiment une marque de fabrique neuchâteloise. Cet attachement a notamment nourri un grand sens du commerce. Comme un Max Weber, je pense que l’économie se développe plus facilement dans une éthique protestante.

Gagner de l’argent n’y est pas aussi culpabilisant que dans la religion catholique. Le terrain neuchâtelois est ainsi favorable aux affaires. C’estainsi qu’un Suchard peut ouvrir un magasin de chocolat dans une ville qui compte alors à peine 4000 habitants, mais lui permet pourtant de rapidement bâtir un empire industriel.

Et la maîtrise de la langue française?

Elle remonte, à mon sens, au règne des Orléans aux XVIe et XVIIe siècles. A l’époque, comme le peuple, les autorités de Lausanne ou Genève parlaient patois. Les édiles neuchâtelois s’exprimaient en revanche et par force en français de France. C’est resté une borne milliaire: à Neuchâtel, on parle français!

Plus généralement, le système éducatif neuchâtelois s’est toujours distingué par sa qualité. Au point qu’un Pierre Caspard, l’actuel directeur du Service de l’histoire de l’éducation en France, estime que le système éducatif neuchâtelois était le plus avancé d’Europe au XVIIIe siècle.

Pour quelle raison?

La mise en place de ce système éducatif revient à la principauté au XVIIIe siècle. Mais il est aussi la conséquence de l’influence conjuguée des pasteurs, des milieux philosophiques et des commerçants à l’époque. L’insistance sur l’enseignement de l’histoire ou de la géographie a été très précoce.

N’êtes-vous pas parfois trop complaisant envers les héros de votre histoire? Le grand naturaliste Louis Agassiz, par exemple, a aussi été un raciste viscéral, ce que vous omettez de préciser.

Je suis d’avis que l’histoire ne doit pas être remise en question sur un tel plan. Surtout lorsqu’elle concerne quelqu’un qui n’est plus là pour se défendre. La question que je me pose toujours en pareille circonstance est celle de l’anachronisme. Est-ce que, à son époque, Agassiz avait l’outillage mental nécessaire à un jugement équilibré sur la question? Ou non?

Aujourd’hui, on débaptise une montagne parce qu’elle porte le nom d’Agassiz. Mais c’est une affaire de moralistes, pas d’historiens. C’est comme de demander aujourd’hui pardon pour l’Inquisition. Nous ne devrions pas attribuer de rôle rétroactif à l’histoire. Ce qui n’empêche pas de faire des constats!

Expo.02 a-t-elle été un événement signifiant à l’aune du millénaire neuchâtelois?

Elle a assurément été un temps fort de notre histoire. L’Expo.02 a attiré 10 millions de personnes à Neuchâtel. Elle a marqué les mentalités et le paysage, suscité des souvenirs impérissables. Elle a été ressentie ici très positivement, comme un événement unique.

Mais elle aurait pu être pour la ville l’occasion d’un redémarrage beaucoup plus fort. Or cette chance n’a pas été saisie au vol. Car à l’extérieur, surtout du côté de l’arc lémanique et de Genève, l’Expo.02 a été méprisée. Il n’y pas eu de large consensus autour d’un projet ressenti comme neuchâtelois. Si bien que ses retombées en termes de dynamique collective ont été limitées.

Si vous deviez retenir dix entrées emblématiques parmi les mille de votre livre, lesquelles choisiriez-vous?

Je prendrais l’article sur Rodolphe III de Bourgogne, tout de même à la source de cette histoire. Celui sur les dynasties régnantes aussi: des Neuchâtel aux Fribourg, des Orléans au Hohenzollern… Et la Réforme, bien sûr.

Les vignes, aussi: les propriétés viticoles ont été le socle de la richesse économique de la ville. Les rives, car le développement de Neuchâtel s’est fait sur le lac, au point de doubler, voire tripler sa surface initiale. La navigation, essentielle à l’expansion de Neuchâtel, en direction du nord comme du sud. La société typographique, symbole de la pensée au XVIIIe siècle. DuPeyrou, un personnage clé de l’esprit du XVIIIe siècle, qui a entre autres construit la plus belle maison de la ville.

Les maquettes que j’ai fait réaliser à la fin des années 1990, avec le même souci de transmission que ce livre: elles montrent le développement de la cité au cours des siècles. Et Xamax, tout de même un sacré morceau de notre histoire récente!

Quels pans de l’histoire neuchâteloise restent encore à investiguer en profondeur?

Il y aurait sans doute l’aspect économique du destin de David de Pury au XVIIIe siècle. A Lisbonne, il a par exemple obtenu le monopole de l’importation des diamants, pierres précieuses et du bois en provenance du Brésil. Les archives qui concernent cet aspect de sa vie sont au Portugal.

C’est une extraordinaire histoire de réussites et de faillites personnelles. Il y aurait aussi le destin à la fin du XIXe siècle de la fabrique horlogère Perret, où pour la première fois on a fabriqué sous le même toit et de manière mécanique la totalité des pièces d’une montre. Il reste beaucoup à faire et c’est tant mieux!

Neuchâtel 2011-2011. De Jean-Pierre Jelmini, éd. Attinger.


LE REGARD D'UN HISTORIEN

JEAN-PIERRE JELMINI

Né en 1942 au Val-de-Travers, Jean-Pierre Jelmini s’est formé à Travers, Genève et Neuchâtel, où il a obtenu une licence ès lettres. Après avoir enseigné à Saint-Aubin et au Gymnase de Neuchâtel, il s’est mis au service du chef-lieu de son canton. De 1972 à 2000, Jean-Pierre Jelmini a été conservateur du Musée historique et archiviste communal, puis directeur du Musée d’art et d’histoire. Il a entre autres présidé la Société cantonale d’histoire et d’archéologie, le Musée neuchâtelois, la revue d’histoire régionale, l’Association des musées suisses, le Groupement des musées neuchâtelois et l’Institut neuchâtelois. Pour mieux se consacrer à ses travaux sur les institutions et mentalités du canton, Jean-Pierre Jelmini a pris une retraite anticipée en 2000. La même année, l’historien a reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Neuchâtel pour, dixit, «son éminente contribution à la muséographie de l’histoire et son incessant travail de vulgarisation».


QUELQUES DATES CLÉS

1011 Première mention de novum castellum regalissimam sedem.

1150 Apparition de la maison de Neuchâtel.

1214 La ville reçoit une charte de franchises.

1395 Le comté passe aux mains des Fribourg-en-Brisgau.

1458 La maison de Hochberg hérite de Neuchâtel.

1504 Début du règne des Orléans-Longueville.

1530 La Réforme, prêchée par Farel, s’implante à Neuchâtel.

1643 Neuchâtel devient une principauté souveraine de la maison d’Orléans.

1707 Les Hohenzollern, rois de Prusse, sont élus princes de Neuchâtel.

1806 Napoléon Ier offre Neuchâtel au maréchal Berthier.

1815 Neuchâtel fait retour aux Hohenzollern tout en devenant canton suisse.

1848 Les démocrates instaurent la République et canton de Neuchâtel.

1857 Les liens avec les Hohenzollern sont abolis par le Traité de Paris.




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Tags: Neuchâtel, histoire,

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Réaction de soizik
le 23.02.2011 à 08:14
Merci à Monsieur Jelmini, L'histoire de Neuchatel est passionante, et...
 



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