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Est-ce vraiment une campagne électorale que celle vécue ces jours-ci par le canton de Neuchâtel, dont le souverain se rendra aux urnes le 5 avril ? Pas vraiment! On assiste plutôt à un one man show. Le Château, cet antre du pouvoir où travaillent les cinq conseillers d’Etat, n’a plus qu’un seul maître: le socialiste Jean Studer. C’est devenu encore plus patent lorsque le gouvernement in corpore a tenté de se mettre en scène, en tant que collège, devant la presse à trois reprises ces derniers jours. Au point que la droite, qui compte deux conseillers d’Etat, s’est résignée à ce seul but: regagner la majorité, mais au Grand Conseil uniquement.
Le «Roi Soleil», le «gouverneur», le «timonier». Jean Studer n’en peut plus de ces étiquettes qui pourraient laisser supposer que ce canton ne vit plus vraiment en démocratie... Et pourtant, elles ont leur part de vérité. «Jean Studer me fait un peu penser à Nicolas Sarkozy, c’est aussi un hyperactif», dit de lui un camarade socialiste.
Avec sa chevelure en bataille et sa cravate éternellement mal ajustée, l’intéressé se verrait davantage en magistrat débonnaire et convivial qu’en autocrate éclairé. Mais l’Histoire ne lui a pas laissé le choix. Lorsqu’il arrive au pouvoir en 2005, les comptes affichent un déficit de 100 millions. Son ami et président de la Banque cantonale Jean-Pierre Ghelfi l’avertit: «Si tu reprends les finances, il te faudra dix ans pour les redresser.»
Dette et fiscalité. Jean Studer n’hésite pas longtemps. Il sait qu’à travers ce département clé, il pourra peser sur tous les dossiers importants. Il ne s’en prive pas. Si bien que, quatre ans plus tard, son bilan ressemble étrangement à celui du Conseil d’Etat. Plutôt positif, sans plus. Le patient «Neuchâtel» va mieux. Mais il souffre encore d’une grosse dette (1,3 milliard), d’une fiscalité désespérément lourde et d’infrastructures souvent surdimensionnées.
Quatrième pôle économique de Suisse dans les années 60, Neuchâtel n’avait, depuis lors, cessé de décliner. Il a perdu peu à peu ses centres de décision économiques, son conseiller fédéral, ses légendaires équipes régnant sur le hockey et le foot suisses. Aujourd’hui, il redresse enfin la tête. Jamais il n’a compté autant d’emplois: 90000, dont 8500 créés ces quatre dernières années. Jamais il n’a été aussi peuplé (170000 habitants).
Cela explique que si son économie ralentit fortement depuis la fin de 2008, ses chefs d’entreprise ne cèdent pas au désespoir, à l’image d’un Pierre-Alain Storrer, patron d’une PME de 75 employés et candidat UDC au Conseil d’Etat: «La crise actuelle sera sévère, mais pas catastrophique. L’économie neuchâteloise est beaucoup mieux préparée que dans les années 70 pour y faire face. Elle n’accuse aucun retard technologique.»
Neuchâtel bouge. Autre signe positif: au bord du gouffre financier, Neuchâtel bouge. Il s’attaque à ses vieux démons. Il se réinvente, même lorsque le contexte semble défavorable. Haute Ecole Arc, réorganisation hospitalière, avenir de la recherche: autant de dossiers qui mobilisent toute la République. Le Conseil d’Etat a le courage de développer une vision claire: celle d’un canton qui doit désormais se considérer comme une seule agglomération urbaine, axée sur les trois localités de Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et Le Locle.
Le cap est donné, reste à l’ancrer dans les faits, dans les esprits surtout. Pour y parvenir, un instrument est capital: la réalisation aussi rapide que possible du projet du Transrun. Un nom barbare pour cet ambitieux projet de nouvelle liaison ferroviaire qui doit mettre La Chaux-de-Fonds à dix minutes et Le Locle à vingt minutes de la capitale. Son seul axe Neuchâtel-La Chaux-de-Fonds, réalisé en tunnel, est devisé à quelque 550 millions. Il faut donc convaincre le Conseil fédéral de l’intégrer dans la loi fédérale sur le fonds d’infrastructure, pourvu de 20 milliards, dont 6 sont prévus pour le trafic d’agglomération.
Pas facile. A Berne, certains fonctionnaires doutent que le canton de Neuchâtel puisse être considéré comme une seule agglomération, étant donné qu’il ne présente pas de paysage en continuum bâti. Alors que le pilote du dossier, le chef de la gestion du territoire Fernand Cuche, est un peu dépassé par l’enjeu, trois hommes prennent la direction du lobbying à Berne: l’inévitable Jean Studer, bien épaulé par les deux parlementaires fédéraux Didier Burkhalter (PLR) et Didier Berberat (PS). A quinze jours d’intervalle en automne 2007, Jean Studer convainc d’abord le ministre des Finances Hans-Rudolf Merz – un ancien collègue du Conseil des Etats – puis le patron des Transports, Moritz Leuenberger.
Une première bonne nouvelle. La Confédération promet à la fin de 2008 de soutenir le projet à raison de 35 % de son coût. C’est surtout le signe que Neuchâtel a retrouvé une certaine force de frappe à Berne. Cette victoire d’étape est cependant ternie par le fait que le projet n’est pas considéré comme prioritaire. Inutile donc d’envisager le premier coup de pioche des travaux avant 2015.
On en est là. Fernand Cuche s’est résigné à cette échéance lointaine, qui fait craindre encore dix ans de rivalité exacerbée entre le haut et le bas du canton. Mais justement, Neuchâtel bouge. Didier Burkhalter décide de réveiller les consciences. «En 2015, il ne faut pas commencer le Transrun, mais avoir terminé l’axe La Chaux-de-Fonds-Neuchâtel», martèle-t-il lorsqu’il rencontre le Conseil d’Etat le 18 février avec Didier Berberat et d’autres députés fédéraux.
Son idée: proposer à Moritz Leuenberger que le Transrun serve de projet pilote en matière de financement en «partenariat privé-public» (PPP). Le canton avancerait l’argent grâce à un tour de table avec des compagnies privées et les CFF notamment. De son côté, le ministre des Transports promettrait que Berne assume plus tard la part prévue de ses subventions. Dans cette hypothèse, Didier Burkhalter espère commencer les travaux bien avant 2015.
Jean Studer, lui aussi, a envie de foncer: «J’ai eu des contacts avec des mandataires de plusieurs groupes étrangers, qui sont intéressés au projet. Il faut sortir des schémas usuels de financement pour accélérer les travaux.»
Le dossier du Transrun est révélateur de la méthode Studer. Une vision, une stratégie, et ensuite: moteur! Celui qui est aussi le chef de la Sécurité n’a mis que dix-huit mois pour fusionner les polices du canton. Il a su maîtriser les dépenses, un exercice périlleux en période de bonne conjoncture. Pas vraiment étonnant dès lors que sa méthode recueille plus d’éloges à droite qu’à gauche. «Jean Studer a été excellent. Pour redresser les finances, il a su dire “non”, le mot le plus impopulaire en politique», admet le député libéral Jean-Claude Baudoin.
Dans les communes en revanche, on grince des dents, notamment dans les Montagnes. A La Chaux-de-Fonds, le directeur socialiste de l’Economie, Laurent Kurth, a fini par pousser un grand coup de gueule. «J’admire Jean Studer. Mais il a développé une méthode bulldozer qui a des tendances autoritaires: il avance et déblaie sans trop écouter ceux qui apportent un autre point de vue.» Selon Laurent Kurth, le Conseil d’Etat a manqué d’engagement pour l’insertion de deux espaces urbains de La Chaux-de-Fonds et du Locle dans le patrimoine de l’Unesco et dans le développement d’une friche ferroviaire dans la zone de l’ancienne gare des marchandises. C’est dire que le formidable défi de l’agglomération unique, qui implique une véritable révolution des mentalités, n’est pas gagné d’avance. Le clivage Haut-Bas reste très marqué. Et alors? Pour Jean Studer, cette rivalité est aussi dépassée que ruineuse.
Un canton à quatre communes. En 2005, le Conseiller d’Etat aborde le jeune Chaux-de-Fonnier Frédéric Hainard et lui déclare: «Le canton de Neuchâtel est un duplex avec une salle de bains aux deux étages. Soit un luxe qu’on ne peut plus se permettre.» Trois ans plus tard, le libéral s’en souvient et lui rétorque: «Vous avez vidé le haut de l’appartement et vous nous avez laissé le grenier vide!» Il est vrai que certaines restructurations sont ressenties douloureusement dans les Montagnes. Haute Ecole Arc, police, hôpital. A chaque fois, les accents sont portés dans le Littoral, plus peuplé, plus centré géographiquement.
Il n’y aura pas de miracle. Pour affronter les défis du futur, Neuchâtel devra continuer sa mue. Celle-ci passe par un changement d’échelle. A l’intérieur des frontières comme à l’extérieur. Rendue possible par une révolution des transports publics. Mais pas seulement.
Le canton compte aujourd’hui 6 districts et 53 communes. Trop, beaucoup trop: «Pourquoi ne pas imaginer un canton à 6, voire à 4 communes: le Littoral, le Val-de-Travers, le Val-de-Ruz et les Montagnes», s’interroge Jean Studer. En mai 2006, il a assisté à la Landsgemeinde du canton de Glaris qui a réduit le nombre de ses communes à trois: «C’était impressionnant, un exemple à suivre.» Une piste intéressante à laquelle pourra réfléchir le Grand Conseil le 17 mars: il reçoit précisément le Gouvernement glaronais.
A l’extérieur des frontières, un autre débat commence, celui du canton de l’arc jurassien, qui réunirait Neuchâtel, le Jura et le Jura bernois. Ce sujet est totalement absent de la campagne électorale. Aucun parti n’y consacre un traître mot. Trop visionnaire, trop peu électoraliste. Ironie du sort: le seul politicien qui a osé en parler est le socialiste Pierre Bonhôte, qui se retire du Grand Conseil après y avoir siégé pendant vingt ans. En novembre dernier, il jette ce pavé dans la mare dans L’Express. «Même réunifié avec 120 000 habitants, le Jura serait trop petit, tout comme l’est Neuchâtel avec ses 170 000 âmes. Dès lors, la création de l’arc jurassien est la seule option pour éviter la marginalisation.» Une analyse irréfutable aux yeux des économistes.
L’Hebdo a posé la question à tous les candidats interrogés. Surprise: même si le sujet n’est pas mûr, l’idée est loin d’être si iconoclaste que cela. «C’est une option qui doit rester ouverte. J’y réfléchis beaucoup, car je souffre de l’inadéquation entre nos structures actuelles et l’échelle à laquelle il faut résoudre les problèmes», confie Jean Studer. Qui cite un exemple: «A l’heure où les procédures pénales et civiles s’harmonisent, il faut songer à des tribunaux supracantonaux.»
A droite, les candidats libéraux-radicaux au Conseil d’Etat entrent aussi en matière. Frédéric Hainard, comme Claude Nicati, disent partager cette vision d’un arc jurassien de 300 000 habitants. «Ce nouveau contexte permettrait peut-être aux Jurassiens de dépasser leur conflit et à nous Neuchâtelois de transcender notre rivalité Haut-Bas», déclare Claude Nicati.
Reste à savoir qui lancera le débat. Les cantons ne le feront jamais, eux qui ont trop peur de se saborder. Ancien directeur de l’Office fédéral de l’aménagement du territoire, aujourd’hui conseiller communal de Val-de-Travers, Pierre-Alain Rumley s’affiche lui aussi en fervent partisan d’une entité de l’arc jurassien. «C’est au réseau des villes de l’arc jurassien de porter le débat publiquement», estime-t-il. On n’en est pas encore là. Si Neuchâtel ne retrouvera pas de sitôt sa gloire d’antan, il pourrait bien retrouver un siège au Conseil fédéral. Soit avec Didier Burkhalter, soit avec Jean Studer.
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