Quel contraste! Devant un parterre de plus de 1500 femmes et d’hommes silencieux et recueillis, la plupart vêtus de noir, Nicolas G. Hayek crève l’écran. Rayonnant de rouge, hilare, le fondateur de Swatch Group est grimé en supporter suisse de foot, la croix suisse dessinée sur les deux joues, affublé du casque à cornes de circonstance. «On n’est pas venu ici pour s’effondrer», m’a prévenu Nick Hayek, juste avant le début de l’hommage public à son père, samedi passé dans la salle du Kursaal à Berne. Après une cérémonie émouvante dans les témoignages des proches du défunt et joyeuse dans les séquences brossant quelques moments forts de la vie de l’entrepreneur, la famille Hayek reçoit sur la terrasse les condoléances des nombreux invités. «Mon père ne souhaite pas aller au Paradis. Car là-bas, il n’y a rien à organiser. Or il a besoin de relever des défis», confie Nick en souriant. Il n’y a pas d’amour sans humour.
Je m’interroge. Que va donc encore entreprendre le père Hayek de l’autre côté du miroir? Si l’on considère que la mort n’est qu’un changement d’état de conscience, et nullement la fin de tout, la question demeure pertinente. Marc-Alexander, le petit-fils de Nicolas, n’échappe pas lui non plus au sourire dans la parole, comme une porte entrouverte au-delà de la douleur. Nicolas G. au Ciel? «Je me fais déjà du souci sur la manière dont il est en train de réorganiser les choses.» A croire que les deux hommes se sont donné le mot. Quant à Nayla, nouvelle présidente du conseil d’administration de Swatch Group, elle a pu dire en public son chagrin de ne plus entendre désormais sonner le téléphone à six heures du matin. La voix de son père inaugurait ainsi tous les jours de la semaine. Va-t-il la soutenir dans la poursuite de l’œuvre entreprise? «Je suis sûre qu’il va nous aider parce que c’est lui qui m’a mise dans la position que j’occupe aujourd’hui. Alors il doit m’aider. Que peut-il faire d’autre?» La voix de Nayla est ferme, convaincue, sereine.
Le patriarche disparu aimait citer le Victor Hugo des Chants du crépuscule: «Non, l’avenir est à personne! Sire, l’avenir est à Dieu! A chaque fois que l’heure sonne, tout ici bas nous dit adieu.» S’il est impossible de prédire le futur, il est essentiel d’en jeter les bases. «J’ai tout fait pour préparer un bon avenir au groupe», disait Nicolas G. Hayek sur les ondes de la Radio suisse romande en novembre 2008. A priori, le clan Hayek reste fermement aux commandes. Rien donc ne devrait changer? Illusion. L’immobilisme signerait la fin de l’aventure et la trahison de celui qui l’a initiée il y a une trentaine d’années. Avec Belenos, par exemple, il y a tant à faire dans les énergies renouvelables! Oser, prendre des risques et avancer, ce sera pour les héritiers le plus sûr moyen d’offrir à l’entreprise la fugace impression de goûter à l’éternité.
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