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Nicolas Hayek. «Créons une internationale des entrepreneurs»

Par Alain Jeannet, Patrick Oberli - Mis en ligne le 11.09.2008 à 06:00

Appel. Le président de Swatch Group tient en horreur la mentalité financière anglo-saxonne. Il en appelle à une réforme de la Bourse. Et plaide pour une révolution énergétique.

PROFIL
Nicolas G. Hayek
1928
Naissance à Beyrouth.
1963 Création de Hayek Engineering à Zurich.
1983 Lancement de la Swatch.
1986 PDG de la SMH (futur Swatch Group).
1998 Sortie de la Smart.
2007 Création de Belenos Clean Power.

Nicolas Hayek est décidément sur tous les fronts. La semaine passée, il tenait, à Baden, devant les membres d’economiesuisse, l’organisation patronale, un discours provocateur sur les dérives de la finance mondiale. Un Nicolas Hayek applaudi à tout rompre, alors que l’assemblée prenait congé, dans un lourd silence, de son trésorier Marcel Ospel, président déchu de UBS. Quelques jours plus tard, c’était les 25ans de la Swatch plastique, à Bregenz. Le 24septembre, l’infatigable octogénaire inaugurera le Petit Trianon, à Versailles, rénové grâce au soutien financier des montres Breguet.

A l’évidence, vous n’aimez pas les banquiers?
C’est faux! Les banquiers qui respectent les vertus helvétiques ont été et restent pour moi des partenaires formidables. Ce sont eux, les banquiers entrepreneurs, qui ont aussi contribué au développement de la Suisse par le passé. Sans leurs investissements, nous n’aurions pas pu construire le Gothard, les barrages, les voies de chemin de fer… Dans mon discours, je critique les banquiers qui, depuis une cinquantaine d’années, ont copié sans aucun esprit critique la mentalité financière anglo-saxonne. Nuance!

C’est-à-dire?
Cette mentalité néfaste ne connaît qu’un seul mot d’ordre: le profit à court terme, l’argent et encore l’argent, le plus vite possible et sans distinction. Elle contribue à détruire les richesses que nous, industriels, avons créées. Elle provoque des crises. Huit, au siècle passé.

D’où votre appel à la création d’une Internationale des entrepreneurs…
Oui. Il faut que les entrepreneurs, les représentants de l’économie réelle et productive, donc de l’industrie, prennent les choses en main. Ils doivent pouvoir participer au contrôle de la Bourse à parité avec les secteurs bancaire et financier. Nous avons besoin d’une réforme en profondeur de la Bourse et des systèmes financiers.

En quoi le contexte helvétique est-il favorable?
Des milliards de pertes ont été enregistrés, les banques sont dans une situation difficile en raison des erreurs commises aux Etats-Unis et en Angleterre, chacun peut le comprendre. Mais l’idée, ce n’est pas de créer des tonnes de nouvelles règles, qui généreront des mètres et des mètres de paperasse. Il faut une réforme plus fondamentale, qui prenne en compte la philosophie des entrepreneurs, de tous ceux qui savent voir au-delà de leurs intérêts immédiats. Cette réforme, tout le monde l’appelle de ses vœux.

En quoi la population est-elle concernée?
Nos caisses de pension souffrent fortement. L’AVS vient, par exemple, d’annoncer 1,4milliard de francs de pertes sur les placements en Bourse.

Et les membres d’economiesuisse, comment réagissent-ils à ces propos plutôt provocants?
La Suisse est un pays sensationnel pour ce genre de discussion. Dans d’autres pays, on m’aurait tiré dessus. La Suisse, c’est autre chose. La majorité des membres présents lors de mon discours est d’accord avec son contenu. Il faut voir que l’organisation economiesuisse a un nouveau chef, Gerold Bührer, capable de convaincre les milieux économiques, mais aussi de mobiliser le soutien populaire et celui des entrepreneurs.

Ces réformes sont urgentes pour notre pays, dites-vous, mais elles pourraient aussi avoir une valeur d’exemple dans le monde entier. La Suisse pionnière?
L’impulsion ne viendra pas des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne, et pour cause… Nous jouissons dans le monde d’une crédibilité et d’un pouvoir moral que nous avons tendance à sous-estimer. A la suite de nombreuses discussions ici, mais aussi à l’étranger, je sais que beaucoup attendent de la Suisse un signal libératoire.

Vraiment? L’affaire UBS ne montre-t-elle pas, justement, que la Suisse n’est plus ce qu’elle était?
Quand vous êtes en Chine ou en Inde, vos interlocuteurs ne pensent pas en priorité à UBS. Non, ce qui compte, c’est notre respect des autres peuples (nous n’avons jamais eu de colonies), la Croix–Rouge, notre démocratie directe. La meilleure du monde, je tiens à le souligner. La Suisse reste aussi un pouvoir économique majeur. Malgré la crise des subprimes, l’économie réelle n’a pas encore souffert, la population est toujours aussi appliquée. Nous abritons des entreprises extraordinaires: Nestlé, ABB, Holcim, Logitech, Swatch Group et beaucoup d’autres… Sans parler de notre Banque nationale, la mieux gérée du monde.

Mais comprend-on vraiment le potentiel de nos entreprises? Dans les énergies renouvelables, Oerlikon Solar annonce qu’elle peut rendre le solaire concurrentiel, vous investissez dans le développement de piles à combustible. Et pourtant, les politiques, à commencer par les Verts, comme une bonne partie de l’économie d’ailleurs, manifestent la plus grande indifférence…
Soyons clairs: nous n’allons pas mendier de l’argent public. Les progrès dans les technologies propres viendront essentiellement des entreprises. La semaine passée, le CEO de Mercedes a annoncé la vente de la millionième Smart, ainsi que le lancement d’une Smart électrique pour 2010. Au journaliste allemand qui lui rappelait que Hayek proposait un tel véhicule il y a plus de dix ans déjà, ce même patron a répondu: «Il était peut-être en avance sur nous…»

Aux Etats-Unis, Obama annonce qu’il investira 150milliards de dollars pour stimuler le développement et la création d’emplois dans ces nouvelles technologies. De la simple propagande électorale?
Pourquoi ai-je pris George Clooney dans le conseil de Belenos (la société qui chapeaute les activités de Hayek et de ses partenaires dans les nouvelles énergies, ndlr)? Ça n’est pas pour me faire prendre en photo avec lui, mais bien parce que j’ai besoin aux Etats-Unis d’un ambassadeur dont la crédibilité en matière écologique est reconnue de tous.

George Clooney est aussi un proche d’Al Gore. Et d’Obama. Croyez-vous que le candidat démocrate peut l’emporter?
McCain ne représente pas le changement attendu par une majorité d’Américains. Les chances d’Obama sont donc énormes. Il y a là une situation unique.

Vous poussez le développement d’une voiture à pile à combustible et la production décentralisée d’électricité grâce au solaire. Simultanément, vous financez la rénovation du Petit Trianon, à Versailles, inauguré fin septembre…
Etre un entrepreneur, c’est concilier ces deux types d’engagement. L’entrepreneur doit tout faire pour que le vaisseau Terre puisse continuer à naviguer. C’est pourquoi j’apporte ma contribution à la prochaine révolution énergétique. Mais l’entrepreneur est aussi porteur de culture. J’ai ainsi décidé à l’époque de reproduire la montre créée par Breguet pour la reine Marie-Antoinette. Et quand j’ai appris que la rénovation du Petit Trianon coûtait 5 millions d’euros, j’ai dit spontanément: «Je le fais.» Sur le moment, mes collègues m’ont pris pour un fou.
 
Votre motivation?
Je n’ai pas oublié que Marie-Antoinette a beaucoup aidé Breguet quand celui-ci a commencé à vendre des montres. J’ai donc téléphoné à l’actuelle ministre de la Culture, Madame Christine Albanel, alors présidente du domaine de Versailles, pour lui faire mon offre. Elle est venue me voir à la vallée de Joux, un beau jour de février ensoleillé et enneigé. Oui, cette opération de valorisation de notre patrimoine est nécessaire. Et puis j’aime la culture. J’aime la beauté.
 
 
À LIRE
Le discours de Nicolas G. Hayek, prononcé à la «Journée de l’économie» à Baden, le 5 septembre, est disponible sur: www.swatchgroup.com







Tags: Nicolas Hayek, Swatch Group, bourse, banques, finance, énergie,

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