Nicolas Wadimoff, il était une fois la révolution
Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 31.05.2012 à 10:15
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Ce mardi après-midi, alors que les cinéphiles arpentant la Croisette n’arrivent pas à se défaire de la mélodie de Singin’ in the Rain, Nicolas Wadimoff ne se laisse pas miner le moral par la pluie. Le nouveau long-métrage de fiction du Genevois, qui fait suite à son remarqué documentaire Aisheen (Still Alive in Gaza), sorti il y a tout juste deux ans, est dévoilé en première mondiale dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, prestigieuse section parallèle du Festival de Cannes. Et ça le met en joie. «Si c’est à la fois excitant et effrayant? C’est exactement ça, avoue-t-il en sirotant un apéro. Mais bon, j’ai revu le film histoire de tout vérifier, et je suis content. Et de toute manière, rien que pour l’aventure humaine que ça a été, ça valait la peine de le faire. Le reste, je ne le maîtrise pas…»Le film en question s’appelle Opération Libertad et il raconte l’histoire d’un groupuscule révolutionnaire, baptisé le Groupe Autonome Révolutionnaire (GAR), décidant de s’attaquer en avril 1978 à une grande banque zurichoise afin de prouver qu’elle accepte de l’argent taché de sang, déposé dans ses coffres par un dictateur sud-américain. Mais le scénario que ces idéalistes ont élaboré va déraper, et le GAR va se retrouver avec un otage sur les bras, un passeur d’argent paraguayen peu enclin à collaborer. «L’idée de départ, c’était de questionner la notion d’engagement, explique Nicolas Wadimoff. Quels moyens pour quelle fin, jusqu’où aller et quel est le prix à payer lorsqu’on décide de s’engager dans un processus d’action directe? Ce sont des questions que je me suis toujours posées et, pour avoir regardé pas mal de films consacrés à ces années-là, j’ai le sentiment que l’on donne aux acteurs de cette époque un statut pittoresque, romanesque et bourré de clichés, avec même parfois un côté super-héros.» Une image d'Epinal que le Genevois voulait casser, lui qui a signé, il y a près de vingt ans, le documentaire Quand on allait voir Carlos, sur des Suisses partis à la rencontre du fameux terroriste. «Des gens qui ne sont ni des super-héros, ni des personnages extraordinaires!»Des gens ordinaires auxquels on peut s’identifier. C’est donc ainsi que le cinéaste a envisagé les personnages d’Opération Libertad. Après deux ans de travail, alors qu’il allait «dans le mur», il se fait aider par son confrère Jacob Berger. Lequel a cette idée, au cœur du long métrage: les événements décrits le sont de l’intérieur. Reprenant le principe très tendance du found footage, popularisé en 1999 par Le projet Blair Witch, le film serait un document filmé par un jeune réalisateur qui a pu suivre le GAR durant son action. Un dispositif audacieux, forçant Nicolas Wadimoff à se cacher derrière un personnage fictif qui dévoilerait pour la première fois des images tournées sur la vif il y a trente-quatre ans. Un peu casse-gueule puisqu’il s’agit de ne pas rendre trop ostensibles les effets cinématographiques irréalisables dans le cadre d’un home movie, non? «Oui, mais c’est justement le côté extrêmement jubilatoire de l’entreprise. C’est casse-gueule, mais il faut se lancer. Après, ça passe ou ça casse.» Et dans le cas d’Opération Libertad, il faut bien avouer que ça passe. On oublie très vite les petits défauts inhérents au found footage, comme des raccords son improbables, pour se laisser porter par ce récit stigmatisant la position des banques helvétiques face à de l’argent provenant de pays se moquant éperdument des droits de l’homme les plus élémentaires. «Il fallait qu’on trouve la voix intime du film, il fallait que ça nous parle de l’intérieur. Peut-être qu’il y a là une mise en abyme sur le rôle du cinéma, peut-être que le personnage qui est censé avoir filmé ce document est une prolongation inconsciente de moi-même…» Cinéaste généreux, Nicolas Wadimoff y est en tous les cas allé franco, d’où un film qui convainc par sa sincérité, son côté parfois un peu brouillon et son absence totale de maniérisme.La deuxième partie d’Opération Libertad est la plus intéressante. On y a voit le GAR replié sur lui-même, pris à son propre piège et au bord de l’implosion. «Ce qui m’intéressait, c’était de sortir de la thématisation pour aller dans la matière humaine, dans les enjeux personnels. Mon film, qui n’est pas militant, montre qu’on est les uns et les autres animés par des pulsions et des envies différentes, qui dépendent de plein de paramètres. Chaque individu est singulier et se doit d’agir le plus possible en accord avec lui-même. Si on est animé par un sentiment d’injustice profond, quel que soit le couvercle que l’on a décidé de mettre au-dessus de soi, comme par exemple l’idéologie à laquelle on adhère, il faut trouver une porte de sortie. A l’époque, on était ainsi dans le tout collectif, on faisait fi des personnalités de chacun. C’est ce que j’ai essayé de raconter. Ce qui me semble le plus important, ce n’est pas tant la finalité de la révolution que son mouvement. Le mouvement vers l’insurrection est déjà à mon sens une fin en soi, il y a là une réalisation personnelle même si après ça se casse la gueule collectivement. Affirmer son point de vue, c’est déjà quelque chose d’énorme.»Pour raconter cette aventure collective, Nicolas Wadimoff a pu compter sur des acteurs totalement investis dans le projet. Car pour chaque personnage, il s’est ingénié à trouver le comédien idéal. C’est ainsi qu’il a recruté sur des coups de cœur le Belge Laurent Capelluto, l’Allemand Stipe Erceg et le Portugais Nuno Lopes. Trois mâles aux profils psychologiques antinomiques malgré une idéologie commune, comme les deux filles du groupe, campées par Natacha Koutchoumov et Karine Guignard, qui a mis beaucoup d’elle-même dans ce projet. Rappeuse sous le nom de La Gale, déjà aperçue dans un téléfilm produit par Canal Plus, De l’encre, cette Lausannoise a quelque chose de magnétique, une force brute qui laisse à penser qu’elle est au début d’une jolie carrière, pour peu qu’elle arrive à se glisser avec la même aisance dans la peau de personnages moins cabossés.Et au milieu de ce casting, il y a Antonio Buil. Incarnant le passeur d’argent qui va se retrouver otage du GAR, l’Hispano-Suisse prend un malin plaisir à jouer au salopard vicieux. «Afin de garder cette tension tout au long du tournage, il a même poussé le mimétisme jusqu’à s’isoler du reste de l’équipe, admire Nicolas Wadimoff. Tous les acteurs ont incarné leur personnage au plus près, certains gardant leurs costumes en dehors du plateau, mais dans son cas c’est allé assez loin.» Mais tout cela n’est que de la fiction… Si ce n’est qu’en juillet 2010, un avocat paraguayen militant des droits de l’homme a déposé une plainte contre plusieurs banques suisses, dont l’UBS et l’ex-SBS, réclamant cinq milliards de dollars déposés par des passeurs durant la dictature d’Alfredo Stroessner, qui a pris fin en 1989. «Dans Opération Libertad, je ne parle que de soixante millions», sourit le Genevois d’un air entendu… Le lendemain, on le retrouve après la première officielle du film. L’heure est à la fête, organisée sur l’une des plages qui illuminent nuitamment la Croisette. Entre deux morceaux du groupe punk Faute de grappe, qui apparaît brièvement au début du film, il se dit satisfait de cette première projection. L’équipe du film est là, ravie de sceller cette aventure humaine dans le cadre du plus grand festival de cinéma du monde. Aujourd’hui, Opération Libertad ne leur appartient plus. Il est sorti mercredi dernier dans les salles romandes et c’est maintenant au public de s’en emparer.
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