— Qui sont vos clients? — J’ai seulement deux ou trois hommes. En fait trois. Deux Blancs et un Noir. — Comment les avez-vous connus ? — Sur mon lieu de travail. — Il y a donc des prêtres parmi eux? — Oui, un Italien et un Congolais. — Et comment réussissez-vous à vous libérer du couvent? — Ce n’est pas un problème, je les vois les samedis et sur mes jours de repos. — Que faites-vous de l’argent qu’ils vous donnent? — J’envoie tout au pays. Mes parents sont pauvres. — Y en a-t-il d’autres, comme vous, qui se prostituent? — Oui, beaucoup. On se connaît entre nous.
La femme qui répond ainsi aux questions du journaliste Serge Bilé est une religieuse africaine. Une sœur congolaise de 34 ans, membre d’une congrégation romaine, qui a accepté de témoigner pour que «le monde entier sache où conduit la misère religieuse». Sortir de la misère. Manque cruel d’argent, racisme, absence de réelle vocation, plusieurs facteurs expliqueraient ce phénomène, selon les auteurs de Et si Dieu n’aimait pas les Noirs?* «En Afrique, certaines religieuses le deviennent sans toujours avoir la vocation, car c’est une façon de sortir de la misère, développe Serge Bilé. Elles arrivent en Italie pour faire tourner certaines congrégations et servent de bras, par exemple dans des maisons de retraite. Elles qui déjà ne parlent pas la langue, sont confrontées parfois au racisme de leurs collègues et à des difficultés matérielles: elles n’ont même pas de quoi s’acheter des petites culottes. Alors certaines finissent par céder, je dis bien céder aux avances d’un prêtre ou d’un évêque et puis par prendre cette filière de la prostitution.»
Ce n’était pourtant pas ce genre de témoignages-là que Serge Bilé, spécialiste de la question noire et présentateur du journal de Radio France Outre-mer (RFO) était venu chercher au Vatican. «Non, ce n’était pas ce livre-là qu’on voulait faire» mais un ouvrage sur les papes africains, à l’heure de la succession de Jean-Paul II. Petit à petit, l’enquête qu’il mène avec le journaliste Audifac Ignace les conduit sur des thématiques plus délicates: racisme à l’égard des religieux noirs, prêtres sans-papiers avant de découvrir l’impensable… les bonnes sœurs prostituées.
Révélation. Serge Bilé «tombe des nues» quand un des prêtres qu’il interroge lui révèle l’existence de relations tarifées dans ce monde pieux. «Nous ne savions pas que ça existait!»
Les journalistes se heurtent d’abord à des murs. «Tout le monde bottait en touche mais beaucoup de prêtres savaient.» Jusqu’au jour où des séminaristes africains acceptent de les aider. «Nous avons eu des contacts, plusieurs religieuses ont refusé de parler, puis nous sommes tombés sur cette sœur qui a accepté de témoigner.» Un peu trop maigre en effet (le témoignage occupe un petit chapitre du livre) pour convaincre de la folle réalité de ces sœurs prostituées.
Les langues se délient. A son retour en Martinique, constatant comme il le craignait que personne ne croit à cette histoire, Bilé décide de faire un troisième voyage à Rome, mais cette fois avec une caméra.
Le petit film qu’il met en ligne** présente de nouveaux témoignages. Et les récents articles et émissions autour du livre font se délier les langues. Une femme est intervenue l’autre jour en direct sur radio Africa1 pour dire que sa tante avait connu cela et, fin février sur RFI, une religieuse a appelé de Rome pour dire qu’elle était dans cette situation-là, relate Serge Bilé: «Ça a fini par faire tache d’huile.»
Mais «le plus terrible», pour le journaliste, c’est d’avoir découvert qu’une demi-douzaine de religieuses «avaient contracté le virus du sida à travers ces relations sexuelles». «Et lorsque ces religieuses attrapent le sida à Rome, qu’est-ce qu’on fait? s’insurge Serge Bilé. On les renvoie en catimini dans leur pays pour éviter le scandale!»
*Et si Dieu n’aimait pas les Noirs? – Enquête sur le racisme aujourd’hui au Vatican. Serge Bilé et Audifac Ignace. Ed. Pascal Galodé, 124 p. **Racisme et prostitution au Vatican et Couvent et sexualité, à voir sur www.youtube.com
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