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Par SYLVIE COHEN NOME - Mis en ligne le 03.10.2012 à 12:40 |
Nome, Alaska: aux confins du continent américain, dernière frontière d’un nouveau monde qui s’accroche encore à son rêve. Ils sont chaque année plus nombreux à partir à l’assaut du Far Northwest, les poches vides, mais la tête pleine des pépites dont regorgerait la péninsule de Seward. Il y a de tout parmi cette nouvelle génération des gold miners: des jeunes, des vieux, des citadins, des fermiers, chômeurs ou baroudeurs invétérés, aventuriers ou marginaux. Ils viennent des quatre coins d’Amérique, de New York, de Californie, d’Hawaii, de l’Oregon, mais aussi de la Russie toute proche, comme Olga qui a fait le voyage depuis Irkoutsk et ne pipe pas un mot d’anglais. Fichu sur la tête, elle touille le sable de la plage, sans se mêler aux vrais flibustiers de la drague qui n’hésitent pas à plonger durant des heures dans les eaux glacées de la mer de Béring, pour débusquer l’or des sables au moyen de gros aspirateurs aquatiques installés sur des barges plus ou moins bricolées. Un travail aussi épuisant qu’aléatoire. Mais que ne ferait-on pas pour quelques dollars de plus, quand le prix de l’once atteint des niveaux record et que la crise s’accroche à vos baskets? Port saturé. Cette année, le nombre d’embarcations dûment immatriculées a plus que triplé, donnant du fil à retordre à Joy, la robuste responsable du port: «Il n’y a plus de place où mettre les embarcations, d’autant que la glace a arraché les piliers qui permettaient d’arrimer les pontons flottants.» C’est vrai que l’hiver a été particulièrement rude et long. A la mi-juin, la banquise s’attardait encore dans le sud de Béring. Seule une barge, transportant cinq cents tonnes d’équipement minier, avait pu arriver de Seattle. Jim a eu de la chance. Tout son barda d’orpailleur était à bord, avec son quad et la petite drague dans laquelle il a investi le bénéfice qu’il a amassé l’an passé, à la batée sur la plage: plus de neuf onces d’or, «fourteen thousand box» (quatorze mille dollars) déclare-t-il fièrement. Avec sa face rubiconde, ses grosses lunettes et son bonnet à pompon, Jim n’a pas vraiment la tête de l’emploi. Quand il se présente à un Suisse, il insiste fièrement sur son nom de famille: «Frey. Comme le chocolat.» Son père était originaire de Baden, mais lui est né dans le Montana et réside aujourd’hui dans le sud de l’Alaska. Même s’il n’a jamais mis les pieds dans le pays de ses ancêtres, Jim Frey en a gardé, outre le passeport à croix blanche, un certain esprit méthodique qui tranche avec le côté déjanté de ses camarades concurrents. Ainsi il a été l’un des premiers à pouvoir s’installer sur la plage de Nome, dormant sous une bâche en attendant de reconstruire sa résidence d’été: une minuscule cabane en planches de contreplaqué qui contient à peine un poêle à mazout, un lit et le 44 Magnum qu’il dissimule sous le matelas. «C’est pour les ours», ironise-t-il, en désignant du menton la colonie des chercheurs d’or qui, comme lui, a pris ses quartiers sur le bord de mer, transformé en bidonville africain. C’est que la fièvre de l’or est redevenue terriblement contagieuse depuis que la chaîne de TV Discovery Channel a, elle aussi, trouvé son filon: l’émission Bering Sea Gold. Un reality show genre Koh-Lanta des mers du Nord qui fait un tabac en prime time. «Quand j’ai vu ça, chez moi à Hawaii, j’ai dit aux copains, il faut y aller, il faut essayer», raconte Mick, tout dépité de trouver l’eau de Béring aussi froide. Par ailleurs on sait qu’une compagnie étrangère, AuruMar Alaska, s’intéresse à l’or de la péninsule de Seward. Créée par les deux géants miniers sud-africains AngloGold Ashanti et De Beers, cette joint-venture a négocié un bail d’exploitation en eaux profondes pour 26 gisements, au large de Nome, et elle vient d’investir 5 millions de dollars dans les études de faisabilité et d’impact environnemental qu’elle s’est engagée à mener avant d’entreprendre sa prospection, en 2014.
«QUAND J’AI VU ÇA CHEZ MOI À HAWAII, J’AI DIT AUX COPAINS, IL FAUT Y ALLER!»Mick, chercheur d’or à Nome
Voilà pourquoi cette saison, la plage de Nome n’était plus assez vaste pour accueillir tous les orpailleurs et leurs campements de fortune. Ils ont essaimé jusque dans les dunes de toundra, au pied de la gigantesque drague, abandonnée dans les années 60 par quelque compagnie minière en déconfiture. Ils sont désormais suffisamment nombreux pour faire pression sur les autorités. Ils veulent qu’on leur achemine de l’eau, qu’on leur mette à disposition des toilettes et se posent en interlocuteurs pour négocier avec l’Etat – cet empêcheur de draguer en rond – l’augmentation des taxes d’immatriculation ou l’interdiction d’aller sonder l’embouchure des rivières où fraie le saumon. Car ici, personne n’utilise du mercure pour traquer la pépite. «Il faut tout de même faire attention avec ces métèques, prévient Peggy, une habitante de Nome. On ne sait jamais… Ils peuvent même vous agresser.» Il y a de la méfiance dans l’air, une certaine incrédulité face à ces barjos de la barge qui écument le rivage, mais aussi une certaine fierté à voir ressurgir du passé le mythe de la «ville infâme pavée d’or». «Success story». Pionnier de la presse alaskienne, le Nome Nugget ne parle plus que du «new gold rush». Documents, photos, récits d’époque, on repasse en boucle la sucess story des «trois Suédois veinards» qui, en 1897, ont découvert le premier gisement aux abords de la Snake River, au milieu de nulle part. L’or avait enfanté Nome qui, dix ans plus tard, avec 20 000 habitants, s’affichait comme la plus grande ville d’Alaska. On y voyait fleurir les compagnies minières, les bureaux de change, les études d’avocats, les commerces et toutes sortes de business; mais aussi les intrigues politiques, les scandales financiers, les trafics, les malversations, et bientôt les faillites. En moins de cinquante ans, balayant les rêves de richesse et de réussite de sa population, l’économie de Nome s’est effondrée. L’or noir a remplacé le métal jaune en Alaska, laissant la ville et ses démons à son confinement, face au détroit de Béring et à la mer gelée huit mois par an. Salut venu du ciel. Aujourd’hui, la commune ne recense plus que 3500 âmes sur lesquelles quatorze Eglises ou missions veillent religieusement. Ici, désormais, le salut vient du ciel plutôt que de la terre. Trois vols quotidiens de Boeing 737 assurent l’approvisionnement de la localité et ses relations commerciales avec Anchorage, située à plus de mille kilomètres. Car le réseau routier de Nome se limite à trois pistes de 100 km qui se perdent dans la montagne au milieu de nulle part. Promu hub du nord de l’Alaska, l’aéroport (construit pendant la guerre) grouille de petits appareils qui desservent les villages inuits de la région. Ça décolle et ça atterrit dans tous les sens, à longueur de journée, sans déranger le moins du monde les troupeaux de bœufs musqués, descendus des montagnes pour venir brouter en bout de piste. «A l’origine, Nome était une ville de Blancs, les Inuits, eux, habitaient dans des colonies isolées qui ont souvent été détruites par des tempêtes. Alors, peu à peu, ils sont venus s’installer ici où c’est plus confortable.» A 83 ans, sœur Damienne aime à se remémorer sa vie avec les Inuits, sur l’île de Diomède, au milieu du détroit de Béring. C’est à la fin des années 50 qu’elle est venue s’installer à Nome avec sa congrégation des Petites Sœurs de Jésus. «A vrai dire, à part quelques constructions, comme le nouvel hôpital qui sera inauguré en décembre, la ville n’a pas beaucoup changé», affirme-t-elle dans un franglais ponctué d’accent de son Alsace natale. Les maisons de bois entourées d’un capharnaüm de luges, de motoneiges et de fourbi rouillé, le saloon, les bars et l’hôtel Nome Nugget, le long de Front Street, le blizzard de l’hiver qui oblige les habitants à se terrer chez eux pendant plusieurs jours, la fête du solstice d’été, le soleil de minuit. Et voilà qu’aujourd’hui la plage se trouve à nouveau envahie par les chercheurs d’or. Non, apparemment Nome n’a pas beaucoup changé. Si ce n’est que la modernité est venue s’instiller dans son décor western et que son destin n’est plus lié, depuis longtemps, à la fascination du métal jaune, mais à l’Etat honni. Car Nome, comme toutes les communautés autochtones du nord de l’Alaska, vit sous perfusion étatique. Il pleut des subventions sur les institutions sociales et sanitaires, sur les écoles, sur la coopérative de conditionnement de poissons, dont dépend le revenu des 16 pêcheurs qui la fournissent, et surtout sur les multiples institutions regroupant les différentes ethnies d’Inuits. Soit désormais 60% de la population. Rejet des contraintes administratives. «Toute une population d’assistés, vitupère Rolland qui croit en Dieu et au rêve américain du self-made-man. C’est qu’ici on ne crée jamais rien. On prend: l’or jaune, l’or noir, le poisson, le gibier... et les subsides de l’Etat qui redistribue la manne pétrolière à des gens qui ne font rien. Pourtant, il y a du boulot, ici, pour ceux qui veulent bosser.» Aventurier et individualiste dans l’âme, Rolland a débarqué il y a trois ans du Michigan, en bateau. Ses économies étant épuisées, il a décidé de faire une escale prolongée à Nome où sont scolarisées ses deux filles. Comme sa femme, il a immédiatement trouvé un job dans l’administration. Car pour vivre à Nome, sans subvention, il faut être fonctionnaire – de préférence dans l’enseignement, le secteur social ou encore celui de la santé. Ou alors, il faut bricoler à son compte, gérer un commerce, offrir un service, s’inventer une profession. Dédaignant le service public, Rolland s’est rapidement reconverti dans la mécanique et la fabrication de voiles de bateaux. Catherine, la greffière du tribunal, vient d’ouvrir une boulangerie-snack à laquelle elle consacre ses fins de semaine. Employé comme conducteur de montecharge, Chuck a créé son propre business cette année. Quant à Richard, ancienne star de Broadway à la dérive, le voilà, à 60 ans passés, guide touristique. «Généralement, dit-il, les gens qui viennent jusqu’ici fuient la politique qui ne leur apporte que des contraintes administratives.» C’est le cas de Vernon, qui n’en fait pas mystère. Pilote de navires marchands dans la région du sud-est de l’Alaska, il a acheté quatre dragues et dirige de loin, ni vu ni connu, une dizaine d’orpailleurs, parmi lesquels un jeune Russe, d’Irkoutsk. «Je déteste ce Barack Obama, autant que celui d’avant... euh, le Bush. A vrai dire la politique je m’en fous. La seule chose qui m’intéresse, c’est faire du fric.» Si loin de l’Amérique, à la marge, là où il ne fait pas bon vivre, Nome reste la ville de tous les possibles, de toutes les digressions, de tous les ailleurs. N’importe qui peut s’y faire de l’argent et même transformer le sable en or. |









