«La Boillat vivra!» scandaient 10 000 personnes, le 11 février 2006, devant la fonderie de Reconvilier, dans le Jura bernois. Point d’orgue d’une mobilisation sans précédent dans la Suisse de l’après-guerre, la grève des employés, qui dura trente jours, réagissait à la stratégie industrielle de la nouvelle direction de Swissmetal.
«AVANT 2006, BOILLAT FAISAIT LE MEILLEUR LAITON DU MONDE.» Dominique Lauener, ancien client de Swissmetal
Le CEO Martin Hellweg est devenu le patron le plus détesté de Suisse, quoiqu’il ait réussi la recapitalisation du groupe en 2004: il voulait transférer les activités de fonderie sur le site de Dornach (SO), et licencier des centaines de travailleurs à Reconvilier.
Ouvriers, entrepreneurs, politiques: l’opposition à cette stratégie traversa les couches sociales comme les clivages idéologiques pour unir une région pendant quelques mois.
Chiffres rouges. Las. Au terme de ce conflit violent, la vision de la direction prévalut, la presse fut démontée au profit d’une nouvelle machine à Dornach et la Boillat fondit de 400 employés à un peu plus de 100 actuellement.
Sans que Swissmetal ne renoue avec le succès: dans les chiffres rouges depuis 2008, l’entreprise est aujourd’hui au bord de la faillite. Les banques créancières ont fait bloquer ses dépôts de cuivre le 4 juillet, et l’usine de Dornach est à l’arrêt, à l’exception de quelques activités de finition. 290 employés y sont menacés de licenciement.
Si la Boillat fonctionne toujours, la colère est remontée avec le retour de Martin Hellweg (parti en 2009), nommé à la présidence du Conseil d’administration par l’actionnaire principal de Swissmetal, le hedge fund britannique Laxey. «Je crains que le travail de M. Hellweg ne soit celui d’un liquidateur», résume le député-maire de Moutier, Maxime Zuber.
Gâchis. En 2006, Maxime Zuber avait traité Martin Hellweg de «taliban de l’économie» pour sa stratégie «suicidaire». Aujourd’hui, le maire déplore un immense gâchis. «Boillat faisait le meilleur laiton du monde avant 2006», renchérit Dominique Lauener, qui avait soutenu le mouvement en tant que directeur, à l’époque, d’un client important de Swissmetal, Lauener & Cie.
«LES GENS QUI ONT RESTRUCTURÉ NE CONNAISSAIENT PAS LE PRODUIT.» Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois
«C’était une norme internationale, utilisée jusqu’en Californie. Aujourd’hui, ça annonce la fin. Comment reconstituer ce savoir-faire? Les gens qui le détenaient sont à la retraite, engagés ailleurs ou reconvertis.»
Dominique Lauener est président de l’Association des fabricants de décolletages et de taillages, dont les membres, assure-t-il, ont dû trouver d’autres fournisseurs. «Beaucoup de décolleteurs ne recevaient plus la matière de Swissmetal, ou en retard. La vie ne change pas beaucoup pour nous aujourd’hui: c’est il y a cinq ans qu’elle a changé.»
Chez les combattants d’alors, l’heure est donc à la tristesse et à la résignation. Avec une pointe de fierté. «Nous avions dénoncé les mauvais choix de planification industrielle de M. Hellweg en 2005. Cela s’est vérifié», commente Fabienne Kühn, du syndicat Unia.
Pour Dominique Lauener, le processus remonte même à la «fusion ratée» de 1989, lorsque Boillat SA intégra Swissmetal. «Le site de Reconvilier était profitable, pas celui de Dornach.»
Cette différence économique explique-t-elle l’absence de mobilisation actuelle, qui contraste avec le mouvement de 2006? En partie. Le conseiller d’Etat socialiste vaudois Pierre-Yves Maillard, qui avait prononcé un discours de soutien à la Boillat en juin 2006, relève une probable lassitude, liée «au dépit de voir un management incapable de prendre de bonnes décisions.
Le savoir-faire se construit sur des décennies, et se détruit en quelques mois. Ce qui m’a effaré, à l’époque, c’est la logique de restructuration de consulting, opérée, comme souvent, par des gens qui venaient d’arriver et ne connaissaient pas le produit.»
«LA MOBILISATION MASSIVE N’A RIEN CHANGÉ.» Maxime Zuber, maire de Moutier (BE)
Maxime Zuber fait un constat plus pessimiste encore. «La grève n’est pas du tout dans la mentalité de ce coin de pays. Si le mouvement a été si unanime, c’est grâce au sentiment qu’on nous prenait ce qu’on avait de plus cher: un savoir-faire.
Pourtant, malgré cette mobilisation massive et le soutien d’hommes politiques au plus haut niveau, cela n’a rien changé. Notre combat a échoué. C’est un cas d’école inquiétant.»
Les défenseurs de la Boillat ontils pour autant fait tout juste? Evoquant d’autres combats menés moins frontalement, comme celui de la Sapal à Ecublens (VD) en 2000, Pierre-Yves Maillard remarque que «la grève totale, tout de suite, est difficile à tenir dans la durée. Mais leur lutte était indispensable.»
Responsable des négociations pour Unia à l’époque, André Daguet pense lui aussi qu’il n’y a rien à regretter. «Sans l’opposition des ouvriers, je suis sûr que la Boillat serait fermée depuis longtemps.» Va-t-elle survivre cette fois-ci?
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