«On nous a tout pris: notre père, notre famille, notre histoire et notre nom. Tapez Ségalat sur internet…» La jeune fille qui prononce cette phrase a 17 ans et s’appelle Aurélia. Elle vient de se rendre à la prison de Lonay, à côté de Morges, en compagnie de ses deux sœurs, Pauline, 22 ans et Agathe, 21 ans.
Les trois jeunes femmes sont venues voir leur père, Laurent Ségalat, soupçonné d’avoir tué sa belle-mère, Catherine Ségalat, conseillère municipale retrouvée morte au bas des escaliers de sa maison, le 9 janvier 2010. Le généticien français nie farouchement ces accusations et crie son innocence depuis le début.
Aurélia vient de Lyon où elle est en faculté d’économie et de gestion; Pauline, d’Angoulême, où elle fait des études en films documentaires; et Agathe, de Londres, où elle est en stage dans le cadre de ses études de commerce: un long chemin pour une seule heure de parloir qui les a réunies toutes les trois, ce dernier samedi du mois d’octobre. Morges, le lac et ses berges, elles connaissent bien.
C’est là que, chaque année, elles venaient en vacances chez leur grand-père – le père de Laurent Ségalat – et son épouse, Catherine, qu’elles considéraient comme leur grand-mère. Le reste de l’année, elles vivaient à Lyon avec leur mère. Leur père, lui, vivait à Thonon avec sa nouvelle compagne, une enseignante avec laquelle il a une fillette de 6 ans.
Santé dégradée. La région, elles y ont de beaux souvenirs. Agathe constate: «Mais aujourd’hui, tous ces endroits qui symbolisaient le bonheur sont devenus des lieux de malheur. Tous les beaux moments de paix que nous y avons vécus se sont envolés en fumée. Pour nous, Morges est associé à la prison. J’ai l’impression qu’à l’intérieur de mon cœur, tout s’est figé. C’est comme de la pierre.» Aurélia enchaîne: «Moi j’ai l’impression que l’on a cassé mon cœur.»
A la prison, cette après-midi d’automne, elles ont trouvé leur père très diminué. Aurélia raconte: «Il était au bord des larmes. Nous savons qu’il fait des efforts, mais nous ne l’avons jamais vu ainsi. D’ailleurs, il nous écrit de moins en moins. Il n’en a plus le courage. Sa santé et son moral se dégradent. Il a beaucoup maigri et est affaibli. Il a tendance à somatiser. Le plus dur pour lui, c’est d’être accusé à tort.»
Et comme l’établissement de Lonay accueille des gens dépressifs, vivre dans un tel environnement est encore plus difficile. Leur père lui-même est sous anxiolytiques depuis quelques mois. «Je suis un boulet pour vous», voilà ce qu’il a confié à son aînée. Mais ses filles rejettent cette affirmation avec véhémence. Toutes les trois parlent avec beaucoup de conviction. Parfois, l’émotion submerge Agathe qui se reprend vite.
«Nous sommes fières de lui et impressionnées par sa force, son courage et sa résistance. Comment fait-il pour supporter tout cela? Il nous a dit: «Une journée de prison, ça passe tellement lentement et ça coûte cher.» Les conditions de détention en préventive sont très dures: il y a très peu d’heures de visite (une heure par semaine).
«Les magistrats devraient passer deux ou trois jours enfermés comme les prisonniers, ils comprendraient mieux…», remarque Pauline, qui précise que son père a hâte que son procès ait lieu. Elle évoque des phrases qu’il a pu lire dans des articles, ces mots qui font mal et dans lesquels il ne se reconnaît pas. «Il a été qualifié d’homme “arrogant”. Cela lui fait de la peine et le détruit. Notre père n’est pas quelqu’un d’arrogant. S’il a pu l’être avec les policiers qui l’ont arrêté, on peut comprendre pourquoi: il était accusé à tort. Pour ceux qui lancent ce genre de paroles, sans trop y réfléchir, ce n’est pas important. Mais ils ne se rendent pas compte de l’impact que de tels mots ont sur notre père. C’est destructeur…»
Les trois Françaises racontent comment elles ont vécu l’arrestation de leur père. Pauline: «Je l’ai appris le 14 janvier. C’est mon oncle qui m’a téléphoné. Il me l’a dit “cash”: “Catherine a été assassinée. Ton père est accusé de l’avoir tuée.”» Les sœurs croient tout d’abord à «une grosse blague». «Nous pensions que la justice trouverait vite la vérité et qu’il sortirait après quelques jours.»
A cette période Agathe et Pauline étaient justement en train de passer des concours pour entrer dans une école. «Notre père nous a encouragées par lettre. Il nous disait: «Continuez vos projets, vivez votre vie.» Se laisser aller, ça ne servirait à rien, ça le ferait encore plus déprimer. Nous n’avons pu le voir que trois mois après son arrestation.» Au quotidien, Agathe explique qu’il ne se passe pas une heure sans qu’elle pense à la situation de son père. Au début, c’était même toutes les cinq minutes.
Les six premiers mois, Aurélia, elle, ne pouvait pas dormir sans lumière. Aujourd’hui, les jeunes femmes se raccrochent à leurs études, à leurs amis et communiquent beaucoup entre elles.
«CHAQUE FOIS QUE L’ON AVANCE UN ÉLÉMENT POUR LA DÉFENSE DE NOTRE PÈRE, LA JUSTICE LE CONTRECARRE AVEC UN ÉLÉMENT NÉGATIF ET NON FONDÉ.» Pauline Ségalat
«Doux, calme et posé». Lorsque la deuxième expertise – qui conclut, en mars 2011, à un accident – a été rendue mais que la mise en liberté a été refusée, le monde s’est écroulé autour d’elles. Agathe: «J’ai reçu un de ces coups… On ne peut pas se rendre compte de la souffrance ressentie dans une telle situation. Il faut l’avoir vécue.»
Car à leurs yeux, leur père est innocent. Elles n’ont pas une seconde d’hésitation: «Nous en mettons notre tête à couper!» Aurélia complète: «Et même tout mon corps!» Pauline remarque: «S’il était coupable, jamais il ne tiendrait le coup comme il le fait. Jamais il ne pourrait nous regarder droit dans les yeux comme il le fait.»
Elles décrivent Laurent Ségalat comme un homme doux, calme et posé, ni colérique, ni sanguin et encore moins bagarreur. Un homme sportif qui aime la nature, l’aviron et l’aile delta. «Lorsque nous étions petites et que nous faisions une bêtise, il n’élevait jamais la voix. Il suffisait qu’il nous regarde d’un air sévère et nous reprenne avec un ton froid.» Elles racontent la bonne entente entre lui et Catherine.
«Il la connaît depuis qu’il est âgé de 12 ans. Nous passions tous les Noëls en famille. La tuer? C’est inimaginable. Il aimait beaucoup sa belle-mère.» Au début du drame, les jeunes femmes ne parlaient qu’à leurs amis proches de ce qu’elles vivaient. Agathe: «C’était une histoire familiale, nous n’avions pas envie d’en discuter avec tout le monde. Mais là, ça devient un scandale. Il faut que les citoyens sachent. Nous avons lancé un groupe de soutien sur Facebook, après ses 500 jours de détention.»
Face à la justice suisse, Pauline et ses sœurs se sentent comme «écrasées par un rouleau compresseur». Pauline a l’impression que l’enquête ne va pas du tout dans le sens de la recherche de la vérité. Elle ne voit plus que deux blocs qui s’affrontent.
«Chaque fois que l’on avance un élément pour la défense de notre père, la justice le contrecarre avec un élément négatif et non fondé. Dès le premier jour, la police est partie à fond dans un scénario – affirmant que mon père aurait tué Catherine pour la librairie – qui était sur le point de lui revenir – et ils essaient d’amener le maximum d’indices pour accréditer leur thèse. C’est une enquête à charge, c’est flagrant. Nous avons hâte que l’affaire passe en d’autres mains et que mon père soit jugé.» En même temps, Aurélia craint que ceux qui vont le juger connaissent les personnes qui ont mené l’enquête. «Comme les médecins légistes de la première et de la troisième expertise; ils se connaissent.»
Pauline évoque encore le lieu du drame grossièrement nettoyé par son père, le fait qu’il a changé de chemise, mais gardé son pantalon et ses chaussettes tâchés de sang. «Il faut savoir qu’il ne supporte pas la vue du sang. Et surtout, il a agi ainsi car il n’était pas dans l’optique d’être accusé du meurtre de sa belle-mère.»
Pas de liberté provisoire. C’est surtout le refus, par six fois, de sa mise en liberté conditionnelle qui fâche Pauline, Agathe et Aurélia. Caution de 100 000 euros, proposition de porter un bracelet électronique et signature d’un document par Laurent Ségalat, disant qu’il est d’accord d’être extradé en Suisse: rien n’y a fait pour les autorités. «Notre père ne veut pas s’enfuir, il veut être blanchi! Pour le bracelet électronique, la justice nous a répondu qu’il y en a un dans le canton de Vaud, mais il n’émet pas dans les souterrains ni dans les trains.»
Pauline raconte encore les rapports tendus avec la famille de Catherine Ségalat qu’elles n’ont que très peu vue, à leur grand regret. «Si nous nous connaissions mieux, il en irait sûrement autrement. Nous avons rencontré ses deux sœurs à l’enterrement de la libraire. Elles étaient très affligées, comme nous. C’était émouvant de les voir, car elles ressemblaient à Catherine.»
Par la suite, une discussion a eu lieu avec elles et leurs époux sur la culpabilité de Laurent Ségalat. Pauline: «La police leur a fait un rapport apocalyptique. Depuis, de nouveaux éléments sont apparus. On a l’impression que la famille de Catherine en est restée à ces premiers éléments. Le troisième rapport n’apporte d’ailleurs aucun nouvel élément, sinon une virulence accrue.»
Laurent Ségalat et ses filles évoquent parfois le futur dans leurs échanges. «Lorsqu’il ressortira de prison, nous rêvons d’aller tous visiter les châteaux de la Loire. Mais surtout, notre père veut donner une partie de son temps aux personnes qui ont des problèmes. Il nous a dit: «J’ai tellement besoin d’aide…»
L'affaire Ségalat
Accident ou homocide?
Le soir du 9 janvier 2010, Catherine Ségalat (66 ans), municipale de Morges, propriétaire, avec son époux Roger-Jean Ségalat (75 ans), d’une librairie de livres anciens à Lausanne, est retrouvée morte dans la maison familiale de Vaux-sur-Morges. Ce sont des lésions au crâne qui ont provoqué l’hémorragie à l’origine de son décès.
Laurent Ségalat (45 ans), le fils du libraire vaudois décédé depuis lors, explique qu’il a trouvé sa belle-mère au bas de l’escalier et qu’il a essayé de la réanimer pendant environ 45 minutes avant d’appeler les secours. Dans les douze heures qui suivent, avant même que le rapport d’autopsie ne soit rendu, la police accuse le généticien français d’avoir tué sa belle-mère.
Etabli par le Centre universitaire romand de médecine légale à Lausanne (CURML), le rapport d’autopsie, supervisé par le professeur Mangin, évoque de nombreuses lésions présentes sur le corps de Catherine qui supposent l’intervention d’un tiers. Une expertise privée a été commandée par la défense auprès de la légiste Dominique Lecomte.
La directrice de l’Institut médico-légal de Paris estime que l’hypothèse de l’accident ne peut pas être exclue et qu’elle est même la plus vraisemblable. Mais une autre expertise judiciaire rendue par le professeur Duarte Nuno Vieira, un médecin légiste portugais, accable le suspect. La défense a sollicité une nouvelle expertise. Le procureur doit donner sa réponse dans les prochaines semaines. Il a d’ores et déjà interpellé les professeurs Mangin et Vieira pour qu’ils clarifient leurs liens.
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