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«Nous devons être fiers de notre résistance»

Par Dana Emingerova, Petr Pravda - Mis en ligne le 21.08.2008 à 06:00

Prague, août 1968. Ses images font écho au drame géorgien: quarante ans après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques, le photographe Josef Koudelka, membre de la mythique agence Magnum, sort un livre saisissant. Une sélection parmi les 7000 images prises pendant cette semaine cruciale. Rencontre.

Propos recueillis par Dana emingerova et Petr Pravda
Pour la première commémoration de l’invasion soviétique, en 1969, certaines des images publiées ci-contre sont honorées du prix Robert Capa. Elles portent la signature PP (pour «Prague Photographer»). Pourquoi cet anonymat? Parce que leur auteur veut préserver les membres de sa famille restés en Tchécoslovaquie. En 1984, à la mort de son père, Josef Koudelka révèle son identité; et l’ampleur de son œuvre. Nous avons rencontré ce membre de l’agence Magnum à l’occasion d’une exposition qui, après Prague, sera montrée à New York et Washington.

Que faisiez-vous le 21 août 1968?
La veille de l’invasion, je suis rentré de Roumanie, où j’avais photographié des Tziganes. Durant la nuit, le téléphone m’a réveillé. C’était mon amie: «Les Russes sont là.» Je n’y ai pas cru, puis j’ai ouvert la fenêtre...

Et vous êtes sorti faire des photos dans la rue...
Je n’avais pas l’intention de glaner des images pour les publier. Je n’avais d’ailleurs jamais couvert ce type d’événements et je ne manifestais même pas un grand intérêt pour la politique. Mais je me suis senti citoyen de mon pays. Et photographe. Je n’ai pas réfléchi: j’ai simplement essayé de capturer autant de photographies que possible.

Vous avez des souvenirs précis des moments où vous avez appuyé sur le déclencheur?
En quarante ans, un humain oublie beaucoup. On ne peut pas se fier à sa mémoire. Mais la photographie, elle, est une mémoire. J’étais, par exemple, persuadé qu’il ne pleuvait pas ce jour-là. Quand j’ai regardé mes images, j’y ai vu des parapluies. Il est si facile de se tromper.

Comment se comportaient les soldats russes? Et les Tchécoslovaques?
Les comportements changeaient très vite. Dans les deux camps. Au début, nous pensions naïvement qu’il s’agissait d’une sorte de malentendu et que le soir même tout serait éclairci. Nous savions que les Russes avaient envahi la Tchécoslovaquie, mais nous ne connaissions ni leur nombre ni leurs intentions. Et soudain, les envahisseurs sont arrivés. Nombre d’entre eux ignoraient même où ils étaient. La semaine précédente, ils étaient des gars normaux. Et puis leurs dirigeants les ont envoyés libérer une population aux prises avec de soi-disant contre-révolutionnaires. Seulement, ils n’ont pas trouvé de contre-révolution. Ils se sont retrouvés face à une foule haineuse, unanime, des jeunes, des vieux, sans distinction. Il y avait de quoi être désorienté. En tout cas au début.

Avez-vous parlé avec certains de ces soldats?
Le premier jour, j’ai parlé avec deux soldats, le genre de garçons que j’aurais pu, dans une situation normale, inviter à boire une bière. Le deuxième ou troisième jour, je les ai revus sur un tank russe. C’était une situation comique, car ils me saluaient de la main. Une heure plus tard, à un autre endroit, j’ai aperçu un militaire au visage intéressant. Je l’ai pris en photo et il s’est mis à me tirer dessus. On ne pouvait jamais anticiper ce qui allait se passer.

La genèse de ce livre, «Invasion 68»?
Quand je suis rentré à Prague il y a dix ans, pour la commémoration de l’invasion, cela n’intéressait personne. Mais il y a deux ans, mon ami et éditeur tchèque m’a persuadé de publier ce livre pour le quarantième anniversaire de l’occupation. Il n’existe sans doute pas dans l’histoire un épisode, sept jours, aussi densément documenté que ce que j’ai fait. Ce livre a été publié dans neuf pays.

Pourquoi cet intérêt?
Sans doute parce que ce qui s’est passé en 1968 en Europe centrale a un sens pour la Tchécoslovaquie, mais aussi pour le monde entier. En Russie, en revanche, nous n’avons pas trouvé d’éditeur. Il y avait de l’intérêt mais il semble que la situation politique actuelle ne soit pas favorable. Mais je suis surtout content que le livre soit publié en République tchèque. Nous avons été occupés, nous ne devons pas l’oublier. Nous sommes un petit pays et le danger demeure toujours que nous redevenions le jouet de pays plus grands.

La plupart des Tchèques ont plutôt essayé d’oublier ce qui s’est passé...
Ils ont voulu oublier le Printemps de Prague surtout parce que, après la première semaine de l’occupation, notre pays a subi un massacre moral. Mais nous devons être fiers de ces premiers jours. Et ne pas oublier notre résistance.

Par la suite, avez-vous photographié des événements qui ressemblent à ceux de Prague en 1968?
Jamais. La violence ne m’intéresse pas. Et le destin a fait que je ne me suis plus jamais retrouvé dans une situation analogue. Naturellement, si j’étais aujourd’hui en Géorgie, je serais en train de prendre des photos. Mais jamais je n’aurais l’impulsion d’y aller exprès.

Vous ne photographiez qu’en noir et blanc. Une option esthétique?
C’est simple: mon regard sur le monde est noir et blanc, je ne le vois pas autrement. Le seul fait que la photographie soit noir et blanc, cela signifie qu’elle se distingue de la réalité.

Profil
Josef Koudelka
Né en 1938 en Moravie, Josef Koudelka est d’abord ingénieur aéronautique. Il commence sa carrière comme photographe de théâtre puis s’intéresse aux Tziganes. Après son exil, il rejoint l’agence Magnum à Paris. Double national, il partage son temps entre Paris, Prague et ses voyages.





Tags: Prague 1968, invasion de la Tchécoslovaquie, chars soviétiques, le photographe Josef Koudelka, agence Magnum,

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