PROPOS RECUEILLIS PAR DANIEL STEINVORTH ET BERNHARD ZAND
Ce dimanche 12 juin, la Turquie élit un nouveau Parlement. Le parti islamique conservateur AKP devrait remporter la majorité des sièges, et offrir ainsi un troisième mandat au premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Comment le gouvernement voitil ses relations avec l’Europe et le printemps arabe? Interview du ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu.
Depuis plus de vingt ans, la Turquie tente vainement de devenir membre de l’Union européenne (UE). Pourquoi?
Je peux vous donner trois raisons. Premièrement, la Turquie est, depuis des siècles, partie prenante de la diplomatie européenne. Nous ne sommes pas la Chine. Deuxièmement, l’Europe a besoin de la Turquie pour des raisons stratégiques: l’UE ne peut espérer devenir une grande puissance sans nous. Enfin, nous partageons des valeurs politiques centrales. La Turquie est un membre important de la famille des démocraties.
Pourtant, moins de 50% des Turcs sont pour l’entrée dans l’UE. En 2004, ils étaient encore 75%!
Il faut faire la différence entre deux questions: est-ce que les gens veulent que la Turquie devienne membre de l’UE et estce qu’ils y croient. A cette dernière question, seulement 30% répondent oui. Les gens ont perdu confiance. Nous sommes comme les autres Européens du Sud: très émotionnels.
Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, un homme très émotionnel également, a déclaré que l’Europe a plus urgemment besoin de la Turquie que le contraire...
Ce n’est pas une déclaration émotionnelle, mais au contraire très rationnelle. Pensez seulement à la question de la sécurité énergétique. Avons-nous besoin de l’Europe pour assouvir notre soif d’énergie? Non, nous avons besoin de l’Irak, de l’Iran et de la Russie. Les Européens, en revanche, sont dépendants du corridor anatolien pour accéder au gaz et au pétrole. En réalité, nous avons besoin l’une de l’autre pour nous imposer face à des puissances comme la Chine ou l’Inde. Nous devrions nous demander ensemble: où se trouve le futur de l’Europe?
Beaucoup se demandent aussi où se trouve le futur du Proche-Orient. Aviez-vous prévu les troubles dans le monde arabe?
Tout à fait. J’avais écrit dans mes livres, il y a dix ans, qu’il y a deux anomalies historiques dans le monde arabe. Le colonialisme du XXe siècle, qui a divisé les sociétés arabes, et la guerre froide, qui a contribué à y établir des régimes autocratiques. Une transformation comme il y en a eu dans le bloc de l’Est dans les années 90 ne s’y est pas produite. Le changement est désormais arrivé.
Et que pense la Turquie de ce changement?
Nous avons formulé deux principes: la guerre froide est terminée une fois pour toutes, et cette transformation doit se passer pacifiquement. Ces deux principes sont valables pour tous les Etats du Proche-Orient.
Vraiment? Pourquoi le premier ministre Erdogan a-t-il été l’un des premiers à exiger le départ de l’Egyptien Moubarak, alors qu’il a laissé tant de temps à Kadhafi?
Parce qu’il a vu que l’armée égyptienne était neutre. En Libye, c’était différent: le pays s’est scindé, et l’armée ne protégeait pas les gens. Nous avons compris qu’il y aurait un bain de sang. Nous avons donc essayé de conserver nos canaux de communication avec les deux côtés.
Et où sont vos critiques contre le président syrien Bachar el-Assad? Pourquoi n’exigez-vous pas également son départ?
Nous pensons que la Syrie est le pays le plus important pour le processus de paix au Proche-Orient. Elle est voisine de l’Irak, d’Israël, du Liban, de la Jordanie et de la Turquie. C’est aussi, à la différence de la Libye ou de la Tunisie, un pays multiconfessionnel. Malgré tout, nos critères y sont aussi valables: le changement politique doit avoir lieu, et de façon pacifique.
Comment cela pourrait-il arriver de façon pacifique, après des milliers de morts?
Cela aurait été plus simple de lancer le processus de réformes en janvier. A l’époque, le premier ministre Erdogan est allé à Damas et a parlé très ouvertement avec Assad. En ce moment, la fenêtre n’est plus qu’entrebâillée. Mais nous allons continuer de parler avec nos amis syriens.
© DER SPIEGEL. TRADUCTION ET ADAPTATION MR
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