Vous venez de passer cinq jours au World Economic Forum, à Davos, où les banquiers étaient, une fois encore, la cible de critiques virulentes. Difficile à supporter?
Partout dans le monde, des citoyens s’insurgent, souvent à juste titre, contre des excès commis par certains banquiers. Personnellement, j’estime qu’il est important de tenir compte de ces critiques, lorsqu’elles sont fondées, afin de trouver des solutions constructives pour l’avenir du secteur bancaire.
Les banques suisses, le Conseil fédéral semblent avoir constamment une guerre de retard. Comment reprendre l’initiative? Et passer enfin d’un mode réactif à une stratégie plus proactive?
Un point central. Pour éviter des poussées réglementaires désordonnées, nous poursuivons depuis plusieurs mois des réflexions avec nos autorités; par exemple, lors de l’élaboration du rapport du Conseil fédéral sur les axes stratégiques de la place financière.
Ce manque de coordination, on l’observe certes chez les dirigeants politiques mais aussi au sein des milieux bancaires et financiers…
C’est exact. Aujourd’hui, des réflexions approfondies sont menées au sein du secteur bancaire dans diverses organisations internationales. Afin de devenir une véritable force de proposition, le secteur financier doit pouvoir offrir une synthèse de ses réflexions. On pourrait par exemple envisager la création d’une plate-forme, une sorte de B20, sur un modèle analogue au G20 et qui suivrait son agenda et celui du Financial Stability Board. Cette plate-forme réunirait de grands acteurs de l’industrie bancaire et peut-être aussi les compagnies d’assurance, pour échanger des idées, clarifier nos positions, bref constituer une vraie force de proposition et de dialogue. L’objectif, au final, c’est de trouver un consensus sur les bons outils pour stabiliser durablement le système financier mondial.
Plus précisément?
Nous devons établir des priorités. Faut-il parler d’abord des bonus? Des fonds propres des banques? De la taille des établissements? Ou de la protection des investisseurs? L’important, c’est de trouver un accord sur de grands principes, de les moduler en fonction des particularités des différents pays et, surtout, de les mettre en œuvre. On ne pourra pas rester au stade des belles paroles.
Qui peut prendre l’initiative de créer une telle plate-forme?
La Suisse constitue traditionnellement un espace de dialogue. Nous pouvons apporter une contribution majeure à cet effort de coordination. A Davos, j’ai ainsi rencontré près d’une dizaine de grands banquiers et de représentants du monde de la finance qui ont manifesté leur intérêt. Comme il n’est pas facile de mettre tous les acteurs internationaux autour d’une table, il est sans doute plus efficace d’amorcer le mouvement au plan européen. Pour des raisons de proximité géographique mais aussi de culture financière.
La Suisse est prise dans un difficile imbroglio fiscal. Est-elle la mieux placée pour se poser en moteur de cette sorte de B20?
Justement, c’est une manière d’affirmer que la Suisse et sa place financière vont bien audelà du secret bancaire. Nous avons de nombreux arguments à faire valoir. Parce que l’industrie bancaire pèse lourd en termes de création de richesses, nous avons l’habitude de gérer les risques (et les bénéfices) liés à cette industrie. Comme vous le savez, le secteur financier représente actuellement 11% du total de la création de valeur de notre économie. Eu égard à son poids économique et en termes relatifs, c’est un record mondial.
Vous semblez oublier le désastre d’UBS…
Malgré cette crise, nous nous en sortons mieux que la plupart des autres pays et sur 330 banques, une seule a connu de très sérieux problèmes. Et puis notre endettement reste très raisonnable en comparaison internationale.
Et en matière de rémunération?
Là-encore nous sommes en avance sur les autres pays, puisque les normes élaborées par l’autorité de surveillance, la FINMA, ont fait admettre l’idée que les bonus ne peuvent plus être calculés sur le court terme, mais sur trois ans, et qu’ils peuvent aller de pair, en cas de mauvaises performances, avec des malus. A cet égard, et malgré les critiques, UBS fait aujourd’hui figure de bon élève en la matière.
Obama, Blocher, le patron de la Banque nationale suisse Philipp Hildebrand, tous prônent un redimensionnement important de la taille des établissements too big to fail, selon l’expression consacrée. Votre position?
C’est une réflexion sur le fond indispensable à mener et nous avons là encore un rôle de leader à tenir. Mais elle ne s’applique pas seulement au secteur financier.
C’est-à-dire?
La taille de certains acteurs de la finance ou de l’industrie peut causer des problèmes systémiques à l’ensemble de l’économie. Il est pertinent de ce point de vue de comprendre et d’anticiper les risques associés à ces acteurs.
Votre réaction au discours de Sarkozy, le premier jour du WEF?
Un bel exercice de rhétorique. Il a dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. C’était sans doute utile pour alléger l’atmosphère et clarifier le débat. Mais j’ai trouvé son discours quelque peu réducteur. Comme président de la France, j’aurais aimé le voir aborder le thème des conséquences sociales et humaines de la crise, et pas seulement de nouvelles réglementations. Le chômage, c’est ce qui touche les gens en premier lieu, non? J’étais de plus surpris de ne pas l’entendre prononcer un seul mot sur la construction européenne.
Le secret bancaire a été longtemps un avantage concurrentiel de la Suisse, mais aussi un oreiller de paresse. Avec son affaiblissement, voire sa disparition totale, la place financière suisse va-t-elle vivre un redimensionnement de ses activités?
Je suis confiant quant au développement futur de la place financière suisse qui dispose de nombreux atouts. La confidentialité reste au cœur de la pratique du métier de banquier. L’essentiel, c’est que la banque se recentre sur ses missions premières, soit financer la croissance économique (et donc la création d’emplois) et bien servir ses clients. Bref, il faut revenir aux valeurs de base du banquier.
Un métier toujours aussi rémunérateur?
De manière générale, les coûts sont à la hausse: le contrôle des risques engendre de nouvelles charges, il deviendra plus difficile de faire du crédit, on verra probablement aussi une séparation de certaines activités. Bref, de manière générale, les marges sont et resteront sous pression. Et donc les rémunérations aussi.
Un nombre croissant de voix, y compris dans les partis de droite, réclament des dirigeants d’UBS qu’ils portent plainte contre ses anciens dirigeants. Ne faut-il pas en passer par là si l’on veut rétablir la confiance?
C’est aux actionnaires de se prononcer. On peut certes trouver le comportement de l’ancienne direction irresponsable et contraire à toutes les règles de l’éthique bancaire, Mais pouvons-nous, dans les circonstances actuelles, nous offrir un long procès? Personnellement, je ne le pense pas. Ma responsabilité consiste plutôt à penser à l’avenir, à mobiliser tous les efforts pour garantir la stabilité du système financier dans l’intérêt de l’ensemble de la société. Et éviter ainsi qu’un tel désastre ne se reproduise.
«LA BANQUE DOIT SE RECENTRER SUR SES MISSIONS PREMIÈRES.» Patrick Odier
PROFIL
PATRICK ODIER 54 ans, président de l’Association suisse des banquiers depuis 2009.
1982 Entre chez Lombard Odier &Cie après une licence en sciences économiques de l’Université de Genève et un MBA de l’Université de Chicago.
1986 Associégérant de Lombard Odier & Cie
2008 Associé Senior de la Lombard Odier Darier Hentsch & Cie.
Tags: Patrick Odier, Association suisse des banquiers, World Economic Forum,
|