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KLAUS SCHWAB
"Nous payons les péchés de ces dix dernières années"

Par Alain Jeannet - Mis en ligne le 18.01.2012 à 12:32

WORLD ECONOMIC FORUM Le président et fondateur du World Economic Forum déplore une dégradation des mœurs et des valeurs morales. Et souligne, quelques jours avant le rendez-vous de Davos, les atouts de l’eurozone en comparaison du Japon et des Etats-Unis.

A ung San Suu Kyi fera-t-elle une apparition au World Economic Forum? Ou sera-t-elle retenue à Rangoon par l’actualité électorale?

Trop tôt pour le dire. Une chose est sûre, Klaus Schwab n’a pas ménagé ses peines pour participer aux efforts de réconciliation nationale entre la junte militaire et la Prix Nobel de la paix. Et ce n’est sans doute pas par hasard si le World Economic Forum s’ouvrira par la remise d’un Crystal Award au cinéaste Luc Besson, réalisateur de The Lady, un film sur la politicienne et héroïne birmane. Mais les discussions qui suivront porteront évidemment surtout sur l’avenir énergétique de la planète, la crise de la dette et le nécessaire retour des valeurs morales.

Comment interprétez-vous le mouvement des Indignés?

Vous ne pouvez pas avoir une société où les pauvres deviennent toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches. L’inclusion est une dimension vitale de nos sociétés, qui s’est perdue ces dernières années. Tout le monde comprend ça, mais ce sont les Indignés qui portent ce message.

Prévoyez-vous des manifestations à Davos?

On ne le sait pas encore précisément. Mais permettez une remarque: les Indignés se plaignent. Et ils ont mille fois raison de le faire. Ce qui manque, selon moi, ce sont des propositions. J’ai toujours été ouvert à ceux qui avancent des solutions concrètes et raisonnables pour améliorer l’état du monde. Voilà pourquoi nous avions invité un José Bové au Forum, au moment des manifestations antimondialisation, mais qui a décliné notre invitation.

L’état du monde, justement. Vous qui êtes d’un naturel plutôt optimiste, le restez-vous à l’aube de cette année 2012?

En comparaison de la situation qui prévalait en 1971, l’année de création du Forum, il y a beaucoup de raisons d’être optimistes. En quarante ans, la démocratie a progressé de manière spectaculaire. Nous avons encore beaucoup trop de pauvreté aujourd’hui, mais, en quatre décennies, des centaines de millions de personnes sont sorties de la misère. Notamment dans les nations émergentes comme la Chine et l’Inde. L’espérance de vie s’est considérablement améliorée un peu partout dans le monde. Nous avons donc les outils qui permettent d’améliorer le sort de l’humanité. Nous devrions donc tous apprécier la vie à sa juste valeur.

Et ce n’est pas le cas…

Nous avons exagéré, précisément parce que tout allait si bien. Nous avons vécu au-dessus de nos moyens. Nous sommes arrivés à un point où nous devons maintenant payer pour les péchés de ces dix dernières années. Je veux parler de notre endettement et des dommages faits à l’environnement. Pour répondre à votre question: je ne suis pas à proprement parler pessimiste, mais plutôt préoccupé de savoir si nous saurons reconnaître cet impératif de réformes non pas superficielles, mais profondes.

La crise des subprimes en 2008 a révélé une perversion du capitalisme. On croyait avoir compris la leçon. Eh bien non, c’est reparti! Pourquoi?

C’était une crise extrêmement violente, mais dont on a cru que nous allions sortir rapidement. En 2010 et au début de 2011, l’impression dominante, c’était que la reprise de l’économie allait permettre le paiement des dettes. A tort! Deuxième explication: la crise a certes forcé les Etats du G20 à tout entreprendre dans l’urgence pour éviter la catastrophe. Mais une fois le pire évité, les égoïsmes nationaux ont repris le dessus. Et la dernière mais non la moindre: ces années d’exubérance ont entraîné une détérioration des mœurs et des valeurs morales. Il est aisé de les laisser se dégrader. Il est infiniment plus difficile de remonter la pente.

 

«EN COMPARAISON DE LA SITUATION QUI PRÉVALAIT EN 1971, IL Y A BEAUCOUP DE RAISONS D’ÊTRE OPTIMISTES.»

 

La puissance retrouvée de l’Allemagne et son nécessaire rôle de leader dans le sauvetage de l’eurozone suscitent des craintes. Justifiées?

En principe, ce n’est pas une question politique. Si vous prenez notre rapport sur la compétitivité, depuis vingt ou trente ans, nous avons montré, sur la base de 200 critères différents, que l’Allemagne, la Hollande, les pays scandinaves… sont parmi les dix pays les plus compétitifs du monde; et cela en dépit de la concurrence des pays émergents. L’Italie, la Grèce, l’Espagne, le Portugal et l’Irlande se sont classés avec constance au quarantième rang et au-delà. Et la France autour de la vingtième position.

Et donc?

Les tensions et les risques d’implosion étaient inévitables. La question, ce n’est pas la domination de l’Allemagne. Mais plutôt: comment égaliser des situations concurrentielles très différentes.

Dans une interview à la Télévision suisse romande, vous déclariez, au début de l’année passée: je suis un euro-optimiste. L’êtes-vous encore?

Je n’exclus pas le démantèlement ou l’éclatement de l’eurozone. Mais prenons un peu de hauteur: si on cumule les réserves de change de tous les membres de l’Union, elle ne doit pas d’argent au reste du monde. Au contraire des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et du Japon. En termes monétaires et fiscaux, l’Europe comme un ensemble se porte donc mieux que les autres puissances économiques du monde industriel. Ce qui pose la question suivante: les pays qui ont péché, notamment ceux du Sud, ont-ils la volonté politique d’entreprendre les réformes nécessaires? Et est-ce que, en Allemagne et dans les pays qui se portent bien, on a la volonté de partager le succès économique?

Justement, voyez-vous émerger des leaders qui, comme Kohl ou Mitterrand autrefois, parviennent à convaincre leurs concitoyens de mettre cet impératif européen au-dessus des identités et des intérêts nationaux?

Demandons-nous plutôt: est-ce que notre paysage médiatique, et j’inclus les réseaux sociaux, permet à de tels leaders d’émerger? Comme leader, autrefois, vous aviez une vision et vous étiez considéré comme un modèle, une figure exemplaire. Aujourd’hui, dès que vous exprimez cette vision, vous êtes pris dans une avalanche médiatique, qui souligne tous les points négatifs de vos propositions, rarement les points positifs. J’ajoute: dans un monde qui devient de plus en plus transparent, il est devenu pratiquement impossible pour les politiques de conserver ce statut de modèle. Ce n’est pas une critique, mais un constat: la plus petite erreur de parcours, la plus petite tache, est immédiatement étalée sur la place publique.

Y a-t-il un parallèle avec l’affaire Hildebrand?

Cela appartient maintenant déjà au passé mais cela souligne la nécessité d’une renaissance éthique et morale dans notre société. Surtout, c’est important de revenir à une philosophie et à une pratique où tout ce qui n’est pas explicitement interdit par la loi ou les règles n’est pas pour autant permis.

Vous êtes très critique sur les excès salariaux observés ces dernières années. Vous avouez, par exemple, votre incompréhension totale devant le fossé abyssal entre les rémunérations de certains top managers, notamment dans la finance, et celles des chirurgiens, des professeurs… Un retour en arrière est-il possible?

Il faut absolument revenir à des salaires plus raisonnables, c’est évident. Mais au-delà de la question des rémunérations excessives, il y a celle plus fondamentale de l’équilibre entre le système financier et l’économie réelle. Ce qu’on observe maintenant, c’est un redimensionnement du monde financier. Ce qui devrait automatiquement entraîner une diminution des rémunérations excessives.

Une sorte de rééquilibrage…

Les prochaines dix années seront déterminées par le besoin de trouver de nouveaux équilibres. Tous les pays doivent réduire leurs dettes. Mais nous ne pouvons nous en débarrasser que si nous faisons les réformes nécessaires, sans tuer toutefois les ressorts de la croissance économique. Ce qui signifie que les politiques sociales, économiques ou fiscales ne peuvent en aucun cas être totalement rigoureuses ni totalement laxistes. Nous devons, au contraire, nous attacher à trouver des équilibres subtils.

Dans l’équation, il y a la dimension énergétique et environnementale. Allons-nous vivre une sorte de révolution verte?

Ce qui se passe dans les énergies alternatives est considérable. Beaucoup de gens pensent que c’est de la musique d’avenir. Ils se méprennent. Le mot alternatif donne d’ailleurs l’impression qu’elles resteront marginales. La réalité est différente. Regardez l’explosion actuelle du marché des panneaux solaires. Mais le grand défi, ce ne sont pas seulement les énergies alternatives. Nous n’avons pas encore suffisamment reconnu l’importance des schistes bitumineux pour la production de gaz et de pétrole – on arrive maintenant à un prix de 70 dollars par baril. Lors de mes derniers voyages outre-Atlantique, on m’a assuré que, dans dix ans, les Etats-Unis n’importeront plus d’énergie. Le problème, c’est que ce type de production va de pair avec une pollution et une consommation d’eau énormes. Le risque existe que, en assurant leur autonomie énergétique, certains pays détruisent dans le même temps leur environnement et leurs richesses aquifères.

Vous avez un réseau unique dans le monde. N’êtes-vous pas, au final, au moins aussi influent qu’un chef d’Etat?

Le World Economic Forum ne prend pas de décisions, contrairement aux gouvernements, notre influence est avant tout intellectuelle. Ce qui me fascine personnellement, c’est la créativité. J’aime me comparer à un artiste. Je contribue à créer des idées dont le but est d’améliorer l’état du monde. C’est la recette et la mission du Forum. On me demande parfois si je pense à me retirer et partir à la retraite. Ma réponse est toujours la même: aussi longtemps que vous vous sentez capable d’actes d’imagination, il n’y a aucune raison de renoncer.


PROFIL - KLAUS SCHWAB

Né en mars 1938 à Ravensburg, en Allemagne, de parents d’origine suisse. Etudes puis doctorats en mécanique et en économie.

1971 Création du European Management Forum.

1987 L’organisation basée à Genève change de nom et devient le World Economic Forum.

1988 Lancement de la Fondation for Social Entrepreneurship, de concert avec sa femme Hilde Schwab.

1993 Création de la communauté Global Leader for Tomorrow (renommée Young Global Leaders), qui rassemble des personnalités en dessous de 40 ans.

2011 Création des Global Shapers, qui réunit de jeunes politiciens, entrepreneurs, artistes… âgés de 20 à 30 ans.




Tags: Klaus Schwab, World Economic Forum, économie mondiale, Euro,

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