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Nous sommes tous des Berlinois!

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 16.04.2009 à 06:00

Vingt ans après la chute du Mur, les cinéastes interrogent l’histoire de l’Allemagne à travers ses déchirures, ses images, ses lapins... Le festival international de Nyon propose projections et débats.

Il était une fois un petit lapin qui vivait en paix avec sa famille dans une immense prairie. Un rempart les protégeait du loup, et l’herbe était succulente. Cela pourrait s’appeler Flocon et Doupoil au pays des Lapinos, mais c’est Rabbit à la Berlin, le plus saugrenu des documentaires consacrés à la réunification allemande puisque le réalisateur Bartek Konopka raconte le Mur du point de vue du lapin.
Avant la guerre déjà, l’oryctolagus cuniculus grouillait sur la Potsdamerplatz. La nuit du 12 au 13 août 1961, les sympathiques rongeurs se font piéger par l’érection du Mur. Enfermés dans un anneau de béton de 120 kilomètres, ils coulent des jours heureux à l’abri des prédateurs et à l’ombre des défenses antichars. Les gardes ne leur tirent pas dessus, car chaque coup de feu suscite une enquête.
Oreilles dressées, nez frémissant, les lapins prolifèrent sous l’objectif des caméras de surveillance. Mais leur âge d’or touche à sa fin. Les gardes pulvérisent des herbicides, et sont finalement autorisés à faire des cartons – «Ils tirent sur les réfugiés comme sur des lapins», disaient les plaisantins. Le 9 novembre 1989, le Mur tombe et des milliers de rongeurs s’égaillent dans les jardins publics... A la moutarde, à la crème aigre, aux herbes de Provence, ils finissent massivement à la casserole. «Ils apprennent toujours comment vivre dans le monde libre, comme nous, citoyens de l’Europe de l’Est», ironise le cinéaste…
De la silhouette fantomatique de la Gedächtniskirche aux fragments de Mur, Berlin, détruite à 70 % pendant la guerre, porte plus que n’importe quelle autre ville de vilaines cicatrices. Même une paisible colline boisée témoigne des conflits: cette éminence n’existait pas: elle est faite de débris… Les documentaristes auscultent les plaies encore vives de l’histoire. Ils interrogent Berlin, «cette ville qui n’est pas belle, mais intense», les déchirures idéologiques et même le cinéma allemand, étroitement connecté au destin national.
Ange bleu et vampire. Dans Auge in Auge – Eine deutsche Filmgeschichte, Michael Althen et Hans Helmut Prinzler racontent une histoire du cinéma allemand. Ils recensent des regards masculins, des clins d’œil féminins, des cigarettes et des baisers, ils invoquent des muses (Marlene Dietrich, Romy Schneider, Hanna Schygulla) et des images primitives, Max Schreck en vampire dans Nosferatu de Murnau (1922), Peter Lorre découvrant, épouvanté, la marque d’infamie sur son épaule dans M le Maudit, de Fritz Lang (1931). Au cœur de cette mosaïque bée un trou noir, un mystère ténébreux, le cinéma nazi, «douze ans de propagande et de haine». La scène dans laquelle, sous la neige, le juif Süss, enfermé dans une cage en fer, est pendu devant le bon peuple reste un sommet dans l’immonde.
Dix professionnels commentent leur film allemand préféré et s’interrogent sur la spécificité de ce cinéma. «Sa tendance aux gros plans, qui traduit l’anxiété», estime Tom Tykwer (Lola rennt, Le Parfum). «Sa façon de charger le portrait et de pas dissocier la sexualité de la souffrance», renchérit le téléaste Dominik Graf, tandis que Christian Petzold (Gespenster) estime qu’«il doit toujours y avoir une certaine lourdeur, de la terre imprégnée de mythe». Ce sont ces pesanteurs héritées de la geste des Niebelungen que Wim Wenders a fuies, cherchant l’inspiration en Amérique.
Plus une brique. En 2007, Volker Koepp a remporté à Visions du Réel le Grand prix avec Söhne, qui évoque les convulsions de l’histoire allemande à travers le destin de quatre frères. Nés en Poméranie, dispersés par la guerre, ils finissent par se retrouver, à 60 ans: ils sont cinq désormais, puisqu’une bourde administrative a confondu un orphelin polonais avec un autre membre de la fratrie explosée. «Cinq, c’est le nombre juste», philosophent-ils en embrassant, mains jointes, la circonférence du châtaignier de la propriété ancestrale, dans un symbole apaisant de réunification.
Cette année, le cinéaste présente dans le festival nyonnais, qu’il définit comme le «Heimat de mes films», Märkische Trilogie (1988-1991), puissant témoignage visuel sur une petite ville d’Allemagne de l’est qui vit de la fabrication des briques et que la réunification plonge dans le chômage.
 
Visions du Réel
Anniversaire modeste, programme ambitieux
 
Créé en 1969, rebaptisé Visions du Réel en 1995 sous l’impulsion inspirée de Jean Perret, le Festival du film documentaire de Nyon fête son 40e anniversaire de façon modeste. Pas d’autocélébration tapageuse, pas de rétrospective, juste une démonstration de savoir-faire.

Sur l’affiche, délicieusement ironique, s’étale une cravate rouge. Ce sobre emblème d’élégance marque une rupture avec l’affiche 2008, qui creusait l’infini fouillis d’une échoppe asiatique, et renvoie non sans malice aux affres du capitalisme qui tire la langue. Comme cadeau d’anniversaire, le festival a reçu de la Ville de Nyon une chaîne de lumière reliant la salle communale à l’Usine à Gaz; et une cinquantaine de cinéastes lui ont bricolé un haïku, films infimes en trois plans qui précéderont chaque projection.

Répartis en neuf sections (Compétition internationale, Fictions du Réel, First Steps, Helvétiques, Investigations, Regards neufs, Reprocessing Reality, Séances spéciales et Tendances), quelque 120 films reflètent la beauté convulsive de la planète, soit «les équilibres écologiques rompus, les mécanismes économiques aberrants, la mémoire des violences de la guerre, les plaisirs du corps érotisé, la comédie du militantisme et de l’amour contrarié, la culture planche de salut pour l’humanité, l’autocélébration et l’autodérision...»
 
Les Ateliers accueillent le binôme libanais Joana Hadjithomas-Khalil Joreige et Sergey Dvortsevoy. Ce cinéaste kazakh a été le premier lauréat de Visions du Réel en 1995.

Visions du Réel. Nyon. Du je 23 au mercredi 29. www.visionsdureel.ch 
Rhapsodie mémorielle. Autre cinéaste né en RDA, autre habitué de Visions du Réel, Thomas Heise (Vaterland, Mein Bruder. We’ll meet again) a connu les rigueurs de la censure qui a bloqué tous ses projets jusqu’à l’effondrement du régime. Il rassemble dans Material les «images résiduelles qui l’assiègent, toujours en mouvement, prenant de nouvelles formes qui les emmènent loin de leur signification originelle». Composé de matériel hétéroclite enregistré sur divers supports entre 1988 et 2009, le film appond de longs plans-séquences sans liens de causalité ni souci chronologiques. Des enfants qui jouent dans un terrain vague, Fritz Marquardt travaillant sur un opéra, des manifestations à Berlin-Est, les foules immenses se pressant contre le Mur, le Parti cherchant un second souffle, des autocritiques publiques, des skins empêchant la projection d’un film…
Fragments d’une mémoire collective, visages anonymes, slogans oubliés, destins ignorés, insectes humains luttant contre le flux irrépressible du temps… L’exercice est long, parfois fastidieux, toujours fascinant. Au final, le vieux Fritz Marquardt chante d’une voix brisée un Lied mélancolique évoquant les biches et les coucous des jours anciens…
Au crépuscule de la RDA, Material donne la parole aux prisonniers et aux gardiens de la prison de Brandebourg. Ils évoquent une possible amnistie, et les sentiments qu’ils ressentent, culpabilité pour les uns, ressentiment pour les autres. Les matons se targuent d’avoir toujours fait consciencieusement leur travail et voilà que le peuple les considère comme des salauds.
Prison orwellienne. Dans une autre prison, celle de Berlin-Hohenschönhausen, les gardiens accomplissaient aussi scrupuleusement leur tâche. Ce centre de détention construit par l’Armée rouge avait la particularité de ne pas figurer sur les cartes de la ville et de compter autant de salles d’interrogatoire que de cellules. On y pratiquait la «décomposition» psychologique. A ceux qui disent «on ne peut pas changer les hommes par la force», les fonctionnaires de la STASI répondent: «Ce n’est pas si sûr, nous connaissons notre métier et avons beaucoup de temps», rappelle Jurgen Fuchs, qui a été interné dans cette prison d’Etat.
Dans La décomposition de l’âme, Nina Touaint et Maimo Iannetta retournent dans la prison, désaffectée depuis 1990, en compagnie de deux anciens détenus, Sigrid Paul et Hartmut Richter. Pour faire partager le sentiment de confinement, la caméra prend le temps de parcourir les couloirs interminables, de détailler cette «topologie de la terreur». Une voix off lit des extraits d’un manuel expliquant comment «démanteler et liquider» la personnalité de prévenus.
Highway to Hell. De l’air! Prenons avec Lech Kowalski l’autoroute qui mène en Pologne. Hitler fit construire ce lien entre l’Ouest et l’Est pour ses tanks. La légende dit que les ouvriers polonais morts à la tâche ont été coulés dans le béton de la route. Aujourd’hui, cette voie mène au bout de la misère. Dans On Hitler’s Highway, on croise un marchand de bolets en chaise roulante, des nettoyeurs de pare-brise que les joints rendent hilares, des filles bulgares qui vendent leur corps pour 15 euros, des Gitans…
A Auschwitz, de jeunes marchands de pastèques regrettent que la ville ne construise pas de discothèque. «Je suis sûr que les Juifs aimeraient y aller», sourit l’un d’eux. Dans les ruines d’une base militaire abritant naguère des missiles, quelques ramasseurs de myrtilles ukrainiens s’agglutinent. Au fond des bunkers, une société d’exclus organise des concerts. Difficile de ne pas penser aux Morlocks de H.G. Wells, descendants nyctalopes et cannibales des prolétaires.
Le mot de la fin. Enclave occidentale en terre communiste, capitale déchue, Berlin a compensé dès 1960 son horizon bétonné et la perte de sa prépondérance politique par une activité culturelle intense en invitant d’innombrables artistes étrangers à séjourner entre son mur. Dans The City Named Desire, Peter Zach va à la rencontre des poètes, des plasticiens, des musiciens qui transcendaient le sentiment de claustrophobie et continuent de donner son rythme à la Cité. Elle leur rend la politesse: «Cette ville offre à chacun sa liberté», selon Eleonora, la femme d’Arvo Pärt.
Les lapins du Mur hantent encore les coins de verdure de Berlin ouest. Ils subsistent aussi sur l’ancien tracé du mur, silhouettes de cuivre que des sculpteurs intègrent au macadam. A Berlin, l’art a le denier mot. •
Les 20 ans de la chute du Mur de Berlin. Débat proposé par le Département d’histoire de l’Université de Genève. Nyon. Salle de la Colombière. Ma 28, 20 h 30.

 

 




Tags: Cinéma, Visions du Réel, Allemagne, Berlin,

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