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Par Matthias Schepp - Mis en ligne le 04.09.2012 à 11:29 |
Le bloc de béton à la périphérie de Moscou est surnommé «Bastille» par ses 1300 détenues. La prison No 6 est la seule réservée aux femmes dans la capitale. C’est là que les activistes du groupe Pussy Riot, condamnées à deux ans de camp de travail, attendent le résultat de leur recours en justice. Dans un clip tourné dans l’une des plus prestigieuses églises du pays, elles avaient chanté: «Marie, mère de Dieu, chasse Poutine.» Si leur recours est rejeté, les trois jeunes femmes seront envoyées dans une colonie pénitentiaire. Pour l’heure, elles ne peuvent recevoir la visite de proches qu’une fois tous les quinze jours, mais leurs avocats les voient librement. C’est par le biais de l’un d’eux que Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, qui passe pour la tête pensante du groupe, répond à nos questions. A quoi ressemble votre quotidien en prison? C’est supportable, bien que ce soit une prison au charme soviétique. On nous réveille à 6 heures, puis c’est le petit-déjeuner, puis la promenade. Le reste du temps, j’écris ou je lis, ces temps-ci la Bible et les œuvres du philosophe marxiste slovène Slavoj iek. Le manque de mouvement ne restreint pas la liberté de penser. Regrettez-vous votre geste en la cathédrale du Christ-Sauveur? Non, je ne regrette rien. Je crois que le procès qu’on nous a fait était important parce qu’il montre le vrai visage du système Poutine. Ce système s’est condamné lui-même en prononçant contre nous une peine de deux ans sans que nous ayons commis un crime. Les uns voient en vous des héroïnes qui défient le système Poutine sur le mode créatif; les autres jugent vos actions de mauvais goût. Vous étiez enceinte jusqu’aux oreilles quand vous avez tourné en bourrique les appels natalistes du Kremlin par une parodie d’orgie au Musée biologique de Moscou. Tous les goûts sont dans la nature. Nos performances sont de l’art contemporain. Seuls des experts peuvent décider si ce que nous faisons est une atteinte au bon goût. Tout le reste n’est que l’expression d’opinions subjectives. Qu’en pensent vos parents? Après cette action-là, mon père a refusé de me parler pendant deux mois… parce que je ne l’avais pas invité au spectacle. Depuis lors, il assiste à pratiquement toutes nos actions. Et ma mère vient de déclarer qu’elle soutenait pleinement mon combat pour la liberté en Russie. Vous êtes issue du groupe d’artistes Voïna (guerre). A qui faites-vous la guerre? Les actions du groupe artistique Voïna sont un bras de fer dans le conflit entre Etat et société. Ce jour-là, c’était la première fois que des artistes manifestaient de façon aussi publique et fondamentale leur opposition à l’Etat autoritaire. Qu’est-ce que Pussy Riot espère obtenir? Une révolution en Russie. Quelle Russie souhaitez-vous? Une Russie que je vais devoir attendre longtemps, hélas. Je veux mettre fin à ce que je considère comme les pires maux en appliquant mes idées de liberté et de féminisme. Vous aimez votre patrie? J’aime la Russie, je déteste Poutine. C’est l’homme le plus puissant d’un des pays les plus puissants de la terre. Peut-on gagner contre lui? La toute-puissance de Poutine est un leurre. Elle n’est pas éternelle et sa machine de propagande exagère son pouvoir. Poutine dépend aussi de l’Occident dans la mesure où l’Occident a intérêt à exagérer l’envergure de son pouvoir. La réalité est que le président est petit et pitoyable. Ses actes d’homme et de politicien le montrent. Comment un dirigeant sûr de lui aurait-il l’idée de s’acharner pareillement contre trois jeunes opposantes? Votre action et votre arrestation ont beaucoup plus attiré l’attention de l’opinion publique internationale sur les droits de l’homme en Russie que, naguère, les meurtres de journalistes ou l’arsenal de nouvelles lois répressives. Notre action n’était pas triviale. Elle illustrait la confrontation entre Etat et société, aux niveaux religieux, politique et social. Le procès reflète le caractère oppressif du régime. Le système Poutine s’effondre. Il n’est pas adapté au XXIe siècle, il rappelle bien davantage les dynasties et dictatures du passé. Il est incapable de dire pourquoi trois activistes politiques doivent être jetées en prison pour avoir utilisé une cathédrale pour exprimer quelques propos énergiques contre le système. Si je comprends bien, vous n’êtes pas seulement contre Poutine, mais aussi pour une poussée anticapitaliste. L’activiste de Voïna Oleg Vorotnikov justifie le vol de nourriture du fait que s’alimenter est un droit fondamental. Oui, nous sommes un élément du mouvement anticapitaliste mondial: anarchistes, trotskystes, autonomes et féministes. Notre anticapitalisme n’est pas antioccidental ni antieuropéen. Nous nous voyons comme composante du monde occidental et sommes le produit de la culture européenne. Les lacunes de la société de consommation nous dérangent, mais pas au point de vouloir l’anéantir. Au cœur de notre idéologie figure la liberté. Vous êtes féministe. Qu’est-ce qui caractérise la femme russe aujourd’hui? La femme russe oscille entre les stéréotypes occidentaux et slaves. Chez nous domine toujours l’image séculaire de la femme gardienne du foyer, de la femme qui élève ses enfants seule, sans l’aide de l’homme. Cette image est cultivée par l’Eglise orthodoxe russe qui réduit les femmes au rang d’esclaves. Et l’idéologie de Poutine de la «démocratie souveraine» va dans le même sens. Dans les deux cas, tout ce qui vient de l’Ouest est rejeté, y compris le féminisme. Comprenez-vous que beaucoup de Russes se soient sentis offensés dans leur croyance quand vous avez dansé devant l’autel? Le clip et le texte d’accompagnement qui expliquait nos motifs politiques n’étaient guère de nature à offenser le sentiment religieux. Seule la description déformée qui en a été faite dans les médias d’Etat a changé la donne: elle nous a accusées de haine religieuse. Nous sommes victimes, nous et ceux qui nous critiquent, de la machine de propagande de Poutine. Approuvez-vous que des croix soient maintenant renversées en Russie, prétendument pour vous soutenir? Pas du tout. Pussy Riot n’a jamais été contre la religion. Nos motifs sont exclusivement politiques. Face à la justice, vous vous êtes placées dans la lignée de Dostoïevski et de Soljenitsyne. La gloire vous est-elle montée à la tête? Soljenitsyne a enduré huit ans de goulag et Dostoïevski a été condamné à mort avant que sa peine ne soit commuée en bannissement. Nous ne nous comparons pas à l’œuvre de Soljenitsyne et de Dostoïevski. Mais il en va exactement de cette attitude de l’Etat envers ceux qui pensent différemment. Depuis votre arrestation, y a-t-il quelque chose qui vous a spécialement fait plaisir ou irritée? L’énorme retentissement de notre action m’a agréablement surprise et le soutien d’amis et de sympathisants me fait plaisir. Je me réjouis que notre combat pour nos idées et nos valeurs se poursuive. N’avez-vous pas peur de votre avenir immédiat en camp de travail? Moi non. C’est au pouvoir étatique d’avoir peur. © «DER SPIEGEL». TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Nadejda TolokonnikovaMembre du groupe d’artistes Voïna, Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, est mère d’une fillette de 4 ans. Le 3 mars, elle a été arrêtée avec trois autres activistes, dont un homme, par plus de trente membres des services spéciaux russes (FSB) pour avoir chanté en la cathédrale du Christ-Sauveur, à Moscou, une «prière punk» anti-Poutine. Un recours est déposé contre le jugement qui, le 17 août, condamne les trois femmes à deux ans de camp de travail. |









