Le journaliste lui-même n’y croyait pas. Il a interrompu son interview pour lire une dépêche annonçant sobrement une panne de l’avion présidentiel. «Encore une», a-t-il visiblement pensé à propos de l’antique poubelle volante, un Tupolev de 1990. La nouvelle ne laissait augurer qu’un atterrissage secoué.
L’émission a poursuivi, jusqu’à ce que l’invité sur le plateau, une des têtes de file de la gauche, reçoive un SMS. Wojciech Olejniczak a alors fondu en larmes et lu le message à l’antenne: le président Lech Kaczynski et ses 95 invités, issus de l’élite politique, militaire et civile, avaient péri dans un crash à Smolensk (Russie).
Le 10 avril, c’est toute une nation qui a appris, hébétée, la nouvelle. La tragédie touche bien au-delà des partisans de Kaczynski, conservateur anticommuniste de droite, qui était au plus bas dans les sondages et n’aurait pas décroché de second mandat. «La délégation était composée de toutes les couches de la société et de tous les partis, explique Michal Korch, Polonais joint par téléphone. Je ne suis pas inquiet pour le fonctionnement des institutions, car les postes seront repourvus. Mais ces gens étaient les meilleurs de chaque parti ou organe. Ceuxlà ont perdu une grande partie de leur potentiel intellectuel.» La gauche, très faible en Pologne, pleure Jerzy Szmajdzinski, son candidat à la présidentielle initialement prévue en octobre. D’ici à l’élection anticipée de juin, elle aura toutes les peines à lui trouver un remplaçant sérieux. Sur le plan historique, le dernier président de la Pologne en exil, Ryszard Kaczorowski (91 ans), a péri également. Enfin, à titre privé, la catastrophe a touché large. «L’évêque orthodoxe de l’armée, Miron Chodakowski, était à bord, s’attriste Michal Korch. Il devait présider le mariage de mon frère dans trois semaines.»
La défense en crise. Malgré le choc, la Pologne garde le cap. «C’est un pays institutionnalisé: la catastrophe ne déstabilise pas comme lorsque meurt un sultan d’Asie centrale», note André Liebich, professeur à l’IHEID (Institut de hautes études internationales et du développement), Polonais d’origine. Pour le spécialiste d’Europe centrale, la gestion du gouvernement ad interim sera décisive: le président du Parlement, Bronislaw Komorowski, a succédé à Lech Kaczynski. Etant lui-même candidat à la présidentielle, tout abus de ses pouvoirs temporaires serait sanctionné.
La crise sera sans doute plus palpable dans la défense et la finance, qui ont perdu leurs éminents représentants, estime le professeur Alexandre Vautravers, de l’Université Webster à Genève. «La question du bouclier antimissiles va exploser ces prochains mois. La Pologne insiste pour qu’il soit réalisé, mais on sait qu’il n’existera jamais, une installation navale étant bien plus efficace. La Pologne se trouve donc dans la même position qu’au début des années 80, sommée de choisir entre l’Est et l’Ouest.»
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