C’est, aux yeux de beaucoup, un étrange message que Novartis a communiqué. Le géant de l’industrie pharmaceutique a annoncé, mardi dernier, des résultats positifs au 3e trimestre 2011: une augmentation de son résultat net de 7% à 2,49 milliards de dollars. Mais aussi, le même jour, 2000 suppressions d’emplois, dont plus de la moitié en Suisse.
C’est le choc pour les employés de l’usine de Prangins (VD), qui fermera en 2016 (lire encadré), provoquant 320 licenciements. A Bâle, 760 emplois disparaîtront avec le transfert d’activités chimiques vers d’autres sites en Suisse, tandis qu’une partie de la recherche, notamment, sera déplacée vers des pays à bas coûts.
Une telle annonce suscite l’incompréhension: si tout va bien, pourquoi licencier? C’est de l’anticipation, assure Novartis. En effet, selon les analystes interrogés par L’Hebdo, le chiffre d’affaires trimestriel a très légèrement dépassé les attentes, mais la profitabilité s’est révélée nettement moins bonne que prévu.
Du coup, Novartis est en train d’optimiser ses dépenses. «Les grandes sociétés apprécient de générer des coûts là où elles font de l’argent. Or, sur le sol suisse, Novartis réalise entre 1 et 2% des revenus totaux du groupe, et plus de 13% de ses coûts», pointe Thomas Kaufmann, analyste à Credit Suisse.
Une branche en difficulté. Surtout, la branche pharmaceutique fait face à de nombreuses difficultés en Suisse. Elle souffre d’une pression croissante sur les prix des médicaments de la part des gouvernements, aussi bien en Suisse qu’en Europe, car les Etats prennent des mesures d’austérité pour faire face à la crise de la dette. Ainsi, les prix des produits ont tendance à diminuer de plus de 4% par année. De même, la cherté du franc suisse, notamment en regard de l’euro et du dollar, n’épargne pas le secteur naturellement tourné vers les exportations.
«Les grandes sociétés chimiques et pharmaceutiques sont actives au niveau mondial. Dans leur stratégie d’investissement pour des nouveaux projets, elles mettent en concurrence des sites de production en Suisse avec d’autres localisés à l’étranger. La compétitivité de la Suisse s’est dégradée avec la cherté du franc, le niveau élevé des salaires et du prix de l’énergie», analyse Jean-Michel Cina, ministre de l’Economie du canton du Valais.
Le modèle d’affaire de la pharma souffre aussi de l’absence de nouveaux produits pour remplacer les anciens blockbusters. En effet, de nombreux médicaments perdent leur patente à partir de 2011 et la relève peine à suivre pour compenser la future perte de revenus. «Certaines sociétés doivent faire face à l’expiration prochaine des brevets importants, comme Diovan et Gleevec fabriqués par Novartis.
La concurrence avec les génériques sera d’autant plus forte. Roche a plus de temps de ce côté-là», précise Agathe Bouché, analyste à la Banque Bordier. De plus, si les entreprises ont moins de médicaments, elles risquent aussi de diminuer leurs forces de vente. A l’échelle européenne, d’autres grandes pharmas comme AstraZeneca ou GlaxoSmithKline poursuivent aussi la même démarche que Novartis pour améliorer leur allocation de coûts.
La recherche en Chine? Tout cela est-il annonciateur d’un changement inquiétant pour l’industrie pharmaceutique suisse? En parallèle des suppressions de postes à Bâle, Novartis va créer 700 emplois dans la recherche en Chine et en Inde. La concurrence estelle trop forte?
Benoît Dubuis, président de l’association de promotion des sciences de la vie BioAlps, se veut confiant: pour lui, la décision de Novartis est une «étape malheureuse», à considérer dans un contexte plus global. «On a de la chance, car les groupes pharmaceutiques en Suisse se portent malgré tout très bien, et ce, grâce à l’innovation dans les produits. Certes, les centres de gravité de la recherche se déplacent vers l’Asie.
Mais il y a une grande qualité du personnel et un dynamisme énorme dans la région lémanique, et de nombreuses entreprises s’y installent pour en profiter, comme UCB ou Shire. Leur croissance me fait espérer de meilleures chances de retrouver un emploi pour les personnes licenciées.» Et de citer la technologie médicale comme secteur porteur pour la Suisse romande.
Il reste que Novartis est une multinationale: n’est-elle pas en train de faire comme toutes les multinationales, déplacer ses laboratoires là où la maind’œuvre est de plus en plus qualifiée, mais moins chère? Michael Plüss, Head of Corporate Affairs et ancien directeur de Novartis Suisse, s’en défend: «Aujourd’hui, le niveau de salaire d’un chercheur de pointe à Shanghai n’est plus très différent de celui d’un chercheur en Suisse.» Qui croire?
Pour Michael Nawrath, analyste spécialisé en pharma de la Banque Cantonale Zurichoise, les objectifs de Novartis de renforcer sa présence en Suisse restent réalistes. «A court terme, les chercheurs en Suisse sont trop coûteux. Mais, à long terme, on peut se permettre d’avoir des gens chers s’ils sont très bons. Sinon, Novartis n’aurait pas le projet de créer 3000 nouvelles places sur son campus de Bâle, même si la force du franc devait ralentir cette expansion.»
L’entreprise a en effet réitéré son objectif d’un campus de recherche à 10 000 personnes à l’horizon 2030. Tenable? «Sur l’objectif de 10 000, je suis confiant, répond Michael Plüss. Par le passé, nous avons déjà connu des restructurations, mais nous avons toujours continué à augmenter nos places de travail en Suisse pour répondre à notre stratégie de croissance. Sur le campus, l’objectif a toujours été de transformer un site industriel en un centre entièrement dédié à l’innovation.»
Inquiétude en Suisse romande. L’industrie pharmaceutique, en Suisse, est un poids lourd: elle représente près d’un tiers des exportations (31,4% en 2010) et 2,9% du PIB nominal. Roche et Novartis comptent pour le tiers des capitalisations boursières au SMI (l’indice des principales valeurs boursières suisses).
Or, la restructuration chez Novartis n’est en rien spécifique à l’entreprise: Roche, l’an passé, a annoncé vouloir supprimer 4800 emplois, dont 770 en Suisse, dès 2012. Faut-il craindre pour la Health Valley, ce pôle d’entreprises actives dans les sciences de la vie qui s’étend de Genève à Viège, de Lausanne à Berne?
En Valais, des industries comme Huntsman à Monthey ou encore Lonza à Viège prennent déjà des mesures pour réduire leurs coûts. «Le canton est fortement concerné», confie Jean-Michel Cina. Cela fait pourtant un an au moins que les difficultés de la chimiepharma sont connues. Que font les autorités pour les contrer? «Les moyens à disposition sont faibles, l’Etat ne pouvant pas investir directement dans ces sociétés pour les aider, assure le conseiller d’Etat en charge de l’Economie valaisanne.
En revanche, nous pouvons travailler en parallèle pour améliorer l’attractivité des sites valaisans, notamment en termes de fiscalité et de prix de l’énergie. A plus long terme, nous avons pris le parti de miser sur la diversification du tissu économique, avec l’incubateur The Ark qui favorise les nouvelles technologies.»
Diversifier. La Suisse romande dépend-elle tout simplement trop des sciences de la vie? Peut-être. Mais, sur ce point, tout le monde est d’accord: cela vaut mieux que de n’avoir plus d’industries du tout. Benoît Dubuis souligne: «C’est un secteur adapté à la Suisse, et ses fondamentaux sont très solides.
Répondre aux questions liées à la demande clinique, à la charge démographique, au coût de la médecine et à son accès demeure un vrai défi.» A Credit Suisse, Thomas Kaufmann, lui, se veut rassurant: «La recherche se réorganise. Elle se fait aussi aux Etats-Unis et en Chine. Mais elle ne va pas quitter la Suisse.»
Prangins (VD)
La seconde mort de Zyma
A l’usine de Prangins, tout près de Nyon, on fabrique des produits de santé sans ordonnance, tels que le Voltaren, le Fenistil ou le Vita-Merfen, lancés en 1940 par l’enseigne qui s’appelait encore Zyma. Fondée en 1900 à Clarens par le chimiste Hermann de Pury, Zyma déplace sa fabrique de produits médicaux à Prangins en 1917.
En 1991, elle est rachetée par Ciba-Geigy. Après la fusion de Ciba et de Sandoz en Novartis, en 1996, Zyma devient Novartis Consumer Health. A la fin des années 90, le groupe décide de retirer la production de solides (pilules) du site pour se spécialiser dans les liquides (sirops, pommades).
Et maintenant? Novartis a annoncé la fermeture de l’usine, qui emploie 700 personnes, pour 2016. Les postes administratifs devraient être conservés ailleurs dans le canton de Vaud, tandis que la production de ces produits sera concentrée à l’usine de Wehr, en Allemagne. Le ministre vaudois de l’Economie ad interim, Philippe Leuba, a déclaré vouloir «se battre avec fermeté» pour empêcher les 320 licenciements prévus.
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