On l'appelle la «Côte dorée». Cette bande de terre, qui occupe la rive gauche du lac de Zurich, est parsemée de petits villages cossus où résident des politiciens, des banquiers ou des «expats». La chanteuse Tina Turner, l'entrepreneur russe Viktor Vekselberg ou l'ex-conseiller fédéral Christoph Blocher y vivent. Les retraités représentent 20% de la population, bien plus que la moyenne nationale; les étrangers seulement 15%. «La région ressemble à la Terre-Sainte ou à Lavaux», explique Max Heberlein, le président romand ophile des écoles de Küsnacht, l'une de ces communes. Début juillet, cette banlieue pour pendulaires aisés s'est retrouvé au cœur d'une tempête médiatique lorsque trois élèves de son Ecole professionnelle et de perfectionnement (WBK), l'équivalent de la dixième année, ont été placés en détention à Munich pour avoir tabassé cinq personnes lors d'un voyage d'étude, dont un sans-abri handicapé et un homme d'affaires de 46 ans si grièvement blessé que son visage a dû être entièrement reconstruit. Le fait divers a choqué l'ensemble de l'Allemagne et de la Suisse par sa brutalité: les adolescents Mike, Benji et Ivan, tous trois âgés de 16 ans, s'en sont pris à des passants croisés dans la rue ou dans un parc, sans motif apparent, les frappant à coups de pied et de poing à la tête, jusqu'à ce qu'ils perdent connaissance. Une série d'agressions sauvages réalisées en moins de 30 minutes, à l'issue desquelles ils ont tranquillement regagné leur auberge de jeunesse et changé leurs habits ensanglantés. Ils avaient certes bu de l'alcool et fumé des joints, mais pas jusqu'à en perdre le contrôle: ils avaient moins de un pour mille dans le sang. Lors des interrogatoires, ils ont déclaré avoir agi par «plaisir» et pour le «kick», selon la justice allemande.
Déjà condamnés. En ce vendredi après-midi de juillet, Küsnacht a une ambiance de départ en vacances. Les petits fêtent leurs promotions dans la cour de l'école primaire. De l'autre côté des voies, le bâtiment neuf de l'école secondaire, qui abrite aussi les 110 élèves de la WBK, s'est déjà vidé de ses occupants. C'est ici qu'étudiaient Mike B., Benji D. et Ivan Z., les trois jeunes arrêtés à Munich. «Deux d'entre eux se trouvaient dans une classe "technique", orientée sur les métiers manuels, et le troisième fréquentait une classe "normale", détaille Max Heberlein. Les jeunes qui choisissent cette formation n'ont en général pas réussi à décrocher de place d'apprentissage à l'issue de l'école obligatoire. Mais il y en a aussi qui effectuent un raccordement pour entrer au gymnase ou qui préparent le concours d'entrée dans une école des métiers ou de graphisme.» Avant d'entamer cette dixième année, les trois adolescents ne se connaissaient sans doute pas: ils avaient chacun terminé l'école obligatoire dans une commune différente. Le district de Meilen, dont proviennent les élèves de la WBK, comporte neuf établissements secondaires. Mike vit à Uetikon, Benji à Ebmatingen et Ivan à Stäfa. Tous trois avaient déjà été condamnés pour coups ou vol, ce qui leur avait valu des mesures éducatives allant de 9 jours à quatre semaines, mais ils étaient bien loin du profil du délinquant multirécidiviste qui passe plus de temps devant le juge pour mineurs que sur les bancs d'école. Bien intégrés, disposant de perspectives professionnelles et issus de familles stables de la classe moyenne, ils n'étaient pas à la dérive.
«Un brave garçon». Prenons Mike: c'est lui qui a porté les premiers coups et agi comme meneur à Munich. Issu d'une famille d'artisans, il a deux sœurs, âgées de 13 et 3 ans. Lui-même aura 17 ans le 12 octobre prochain. Son père italien et sa mère Suissesse possèdent une entreprise d'installation de chauffage, à Egg (ZH). En août, il devait commencer un apprentissage de logisticien sur automobile. Son parcours scolaire s'est déroulé à peu près sans anicroches. A l'école secondaire, on le jugeait «normal, sans être un ange». Il y a un an, il avait pourtant été condamné pour avoir frappé à coups de pied et de poing, sans avertissement, un jeune de 25 ans dans le RER. Parmi les sanc-tions:unethérapie pour maîtri-ser son agressivité, qu'il a entamée en septembre dernier et qu'il suivait toujours à l'heure des événements de Munich. Ses parents ignoraient tout de ses condamnations. Interrogé sur la Radio 1, son père dit n'avoir jamais pensé que son fils pouvait être violent. Il savait uniquement que Mike avait été impliqué dans deux bagarres: à chaque fois, l'adolescent lui avait dit qu'il avait cherché à s'interposer entre deux amis ou avoir été la victime. «C'est un cauchemar, soupire-t-il, au bord des larmes. On pense tout faire juste comme père, puis on reçoit un coup d'assommoir comme celui-ci. Je ne peux pas me l'expliquer, c'était un brave garçon.» Même discours du côté de l'ex-entraîneur de hockey de Mike, Vjeran Ivankovic: «Il n'a jamais fait preuve d'agressivité, ni sur la glace, ni dans les vestiaires. Au contraire, il était même un peu mou; il fallait parfois le secouer. Lors des camps de hockey, il s'en tenait aux règles: pas de sorties, pas d'alcool, ni de fumée.» Son avocat munichois Florian Schneider, qui a jeté l'éponge sans donner d'explications, a paru tout aussi interloqué en apprenant les détails sordides des agressions: «Cela ne ressemble pas au Mike que j'ai appris à connaître ces derniers jours, un garçon tout à fait normal et sympathique.»
Hockeyeur d'élite. Alors, que s'est-il passé? Il semblerait que les «problèmes» du jeune homme aient véritablement débuté lorsqu'il a arrêté le hockey, en juillet dernier «pour avoir plus de temps libre», selon son ex-entraîneur. Jusque-là, il pratiquait ce sport à un niveau presque professionnel, jouant comme attaquant dans l'une des équipes «élite» du GCK Lions de Küsnacht, là où son père entraînait également les juniors. Un cadre structurant: avec quatre entraînements et deux matches par semaine, dont une partie à l'étranger, il ne lui restait pas beaucoup de temps pour s'en prendre à des inconnus dans la rue. D'autant plus qu'il pratiquait aussi d'autres disciplines: en 2007, par exemple, il arrivait en deuxième position d'une course d'orientation nationale, le Scool! Tour de Suisse. Les jeunes qui l'ont connu à cette époque se souviennent d'un Mike «respectueux des autres, pas du genre à péter les plombs ou à se bagarrer», comme le décrit son coéquipier de hockey Valentin Betschart qui pense qu'il n'a «jamais réussi à combler le vide causé par l'arrêt de ses activités sportives.» En revanche, ses camarades de la WBK, qui l'ont rencontré à l'automne 2008, ont eu affaire à un jeune homme bien différent. Ils le décrivent comme le leader d'une clique qui «ne cherchait pas à éviter les bagarres» lors des sorties et que l'alcool rendait agressif. Il aurait frappé un jeune de 28 ans il y a quelques mois lors d'une soirée, lui cassant le nez, selon 20minu-ten.ch. «Mike proposait souvent de se rendre à Zurich, pour cogner des gens», a raconté l'un d'eux au SonntagsBlick. Sur Facebook, une série de photos documente une sortie entre potes début juin: on y voit Mike dans un parc et dans la rue, en train de boire et de faire le pitre devant l'objectif. Cela n'a pas l'air bien méchant. Tout comme les vacances qu'il avait prévu de prendre du 20 au 29 juillet à Lloret del Mar, sur la Costa Brava espagnole, avec une bande de copains. Ce sera «une fête sans fin» remplie de «nuits sans sommeil, de soleil et de mer», se réjouissent les ados sur Facebook. «Ca va être la tuerie! Je vais finir encore plus bourré que maintenant!» écrit Mike, vers minuit, un soir de fin juin. Un copain répond: «Mike, ça t'arrive de ne pas être bourré?»
Camarades mais pas amis. Fait surprenant, les deux acolytes munichois de Mike, Benji et Ivan, ne figurent nulle part sur ces photos et ne faisaient pas partie du voyage en Espagne. Ils ne semblent pas avoir fait partie de son groupe d'amis avant le voyage d'études. Est-ce qu'une coalition de circonstance s'est formée entre ces trois jeunes hommes le soir du drame? Benji était plutôt attiré par le milieu hip-hop, dont il avait adopté les attributs: casquette et bandana. Très grand, il adorait jouer au basket avec ses amis, une clique de jeunes habillés dans le même style dont il se séparait rarement. A la WBK, il avait attiré l'attention de la direction. Contrairement à ses deux camarades que Max Heberlein décrit comme «des élèves sans histoire, polis et bien éduqués», il se distinguait par ses arrivées tardives et sa propension à ne pas faire ses devoirs. Il était le seul des trois à ne pas avoir trouvé de place d'apprentissage pour l'année prochaine.
«En novembre dernier, des policiers étaient venus le chercher en classe pour un interrogatoire, raconte le président de l'école. Ils n'ont rien voulu nous dire sur la nature des faits qui lui étaient reprochés et qui, selon eux, ne nous concernaient pas. Nous avons cru comprendre qu'il s'agissait d'un vol à l'étalage.» En fait, Benji est entré par effraction dans un supermarché pour y voler de l'alcool et des cigarettes. Il sera condamné pour cela. Il s'était déjà fait suspendre deux fois de l'école obligatoire pour avoir fumé des joints, selon le SonntagsBlick. Un camarade de la WKB affirme dans le même journal qu'il consommait aussi du LSD et de l'ecstasy. Ici aussi, sa famille - une mère Slovène, un père chilien, une sœur et un frère - n'était pas au courant. «Il n'avait jamais eu de problèmes avant, témoigne sa sœur. Je suis très choquée par ce qui s'est passé, je ne m'y attendais pas du tout. Ma mère arrive encore à peine à y croire.» Elle reconnaît cependant qu'elle ignorait tout de ses fréquentations, tout comme ses parents. «Je le voyais assez peu, en fait.» Mais elle tient à rectifier un élément: «Le Blick a écrit qu'il n'avait pas de regrets. Ce n'est pas vrai. Il en a énormément.»
Parents pentecôtistes. Il semble pourtant provenir d'un milieu familial structuré: les parents possèdent une société d'importation de musique, livres et produits d'Amérique latine, ils font partie d'une Eglise pentecôtiste et leurs trois enfants ont chacun appris à jouer d'un instrument de musique. «Benji fait de la guitare, relate sa sœur. Il est très doué. Il a longtemps pris des cours et il continue de composer des chansons. Il joue même dans un groupe.» Elle-même fait du piano et son autre frère de la flûte. En 2003, ils passaient tous trois une audition à l'Ecole de musique de Maur, rapportait la gazette locale, le Maurmer Post. Quant au troisième membre de l'équipe, Ivan, on sait très peu de choses de lui. Il vit avec ses trois frères et sa mère d'origine italienne qui est séparée de sonpère, un Suisse. Il a été condamné pour lésions corporelles simples après avoir cassé le nez de quelqu'un. Citant un voisin, la Schweizer Illustrierte raconte que la police est venue le chercher un matin très tôt, il y a deux ans. A l'école obligatoire, il était dissipé. A tel point que, six mois avant la fin des cours, sa mère le met dans une école privée pour qu'il obtienne son certificat de fin d'études. Au WBK, par contre, il passe pour un élève sans problèmes. Aujourd'hui, deux des jeunes castagneurs ont avoué les faits. Le troisième, vraisemblablement Mike, se tait toujours. Son père, qui lui a rendu visite en prison, décrit un ado déboussolé: «Il pleurait. Il savait qu'il avait fait quelque chose de terrible. Il est tellement désolé et aimerait pouvoir défaire ses actes.» Pour s'expliquer, il n'a rien su dire d'autre que «j'ai pété les plombs». Quant à la trentaine d'élèves du WBK présents à Munich avec Mike, Benji et Ivan, ils sont rentrés à Zurich dès le lendemain des faits, sauf deux d'entre eux maintenus en détention pendant deux jours avant d'être relâchés. «Ils sont profondément perturbés, note Max Heberlein. Ils sont pris dans un conflit de loyauté: rationnellement, il savent que ce que leurs camarades ont fait est atroce. Mais, émotionnellement, ils ne peuvent s'empêcher d'être tristes pour ces jeunes qui étaient aussi leurs amis.» Sur Facebook, une camarade de classe a créé une page en hommage à Mike, pour lui dire que ses amis l'aiment et qu'il faut tenir bon. «Tu as fait une énorme connerie, écrit Yrina. Mais je sais qui tu es vraiment, et ce que tu viens de faire, ce n'est pas toi. Je ne sais pas ce qui t'est passé par la tête, mais j'espère que tu as compris que c'était mal.» Un autre: «Mike, comment as-tu pu faire une chose pareille? Après tous les bons moments qu'on a passés ensemble...» Max Heberlein a aussi rencontré les six parents. «C'est le choc et l'incompréhension qui domine chez eux. Ils ont de la peine à accepter ce qui s'est passé. L'une des mères m'avait téléphoné juste avant ces événements pour me dire que son fils allait de mieux en mieux depuis qu'il était à la WBK.» Sa voix se brise. Küsnacht a aujourd'hui l'allure d'une commune solidement ébranlée dans ses convictions. Elle qui pensait être à l'abri du type de violences qui touchent les banlieues défavorisées de la métropole découvre, avec horreur, que les enfants de la Côte dorée peuvent faire bien pire encore.
Tags: actuels, ados, violence, Munich, cogneurs,
|