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DEBATS & POLEMIQUES
«NZZ»: Dans l’esprit de Konrad Hummler

Mis en ligne le 01.02.2012 à 11:51

Naguère patron tout-puissant d’UBS, Marcel Ospel était le plus vantard des banquiers suisses: il a transformé la grande banque suisse en une centrale de flambeurs de tout premier plan mondial. Il a mené l’établissement jadis indestructible vers l’un des plus grands fiascos de la crise financière de 2008. Accessoirement, il prétendait «enseigner le sens des convenances» au gouvernement.

Le Conseil fédéral et la Banque nationale suisse ont fini par sauver le «parrain» de la banque et son UBS à coup de milliards avant le naufrage – car ils ont le sens des convenances. Konrad Hummler, naguère prolixe associégérant de la Banque Wegelin, était de tous les banquiers suisses la plus grande gueule: il invectivait l’Allemagne, «Etat de non-droit», faisait l’éloge de la fuite des capitaux en tant que «légitime défense», fustigeait «la double morale à couper le souffle des Américains» et, avec la morgue qui lui est propre, dégradait les Etats-Unis au rang de «grande puissance ingrate».

Aujourd’hui, la banque Raiffeisen – qui a le sens des convenances – sauve la partie immaculée de Wegelin des assauts de la justice américaine. Konrad Hummler devra conserver le placard aux cadavres et son argent sale issu de la fraude fiscale.

L’aura de la «NZZ». Le destin peut être très dur, surtout quand on le défie sans cesse. Hier encore, le meilleur banquier de tous les temps. Aujourd’hui, profil bas, boudeur – avec, quand même, une grande fortune pour se consoler. Pour éviter qu’en plus, on en ait les larmes aux yeux.

Naguère si loquace, Hummler vaut-il encore qu’on parle de lui? Oui! Car jusqu’à nouvel avis, il reste président du conseil d’administration de la Neue Zürcher Zeitung, le Mathusalem de la forêt des journaux suisses, presque aussi vieille que la Banque Wegelin.

La NZZ brandit son aura de noblesse comme un ostensoir. Tout comme le ferait une banque privée aux bureaux d’acajou. Elle aime traiter des sujets du temps et du monde, comme elle aime à le formuler, «à la lumière» de la distance et de la sérénité. Ce fut jadis la caractéristique de son contenu, cela reste au moins une attitude dûment pratiquée parce qu’elle continue à se prêter au marketing.

Un potentat fanfaron a-t-il encore sa place à la tête du conseil d’administration? Oui! Car la NZZ a cruellement changé, et cela dans l’esprit de Konrad Hummler dont l’ego tonitruant n’a même pas besoin d’aboyer ses ordres pour impressionner durablement les journalistes.

A la NZZ, avant les élections, on s’esquintait encore les doigts à la gloire de Christoph Blocher, l’autre grand orateur tapageur; on déplorait amèrement la réélection de la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, on accusait de faute historique les partis qui n’avaient pas voulu suivre les consignes de vote populistes de droite de la NZZ. Quand on se permet des remarques légèrement critiques sur l’idole de Herrliberg, on ne cite pas de nom. Et quand on se hasarde, timidement, craintivement, à consacrer quelques phrases sceptiques à l’UDC, il s’impose de commencer par administrer en début d’article une paire de claques au Parti socialiste.

L’éloge ampoulé du réd’ chef. Pour la Neue Zürcher Zeitung, être très, très à droite, c’est toujours être bourgeois. Konrad Hummler veille sur un journal qui pense comme lui. Et s’il fallait encore en apporter la preuve, le rédacteur en chef a volé à son secours samedi dernier, au plus profond de la détresse: la déconfiture de la Banque Wegelin serait un «appel au réveil de la Suisse», car Konrad Hummler sacrifierait, au besoin, sa fortune personnelle. Et cela «aussi pour l’intégrité de la place financière suisse», ce qui témoigne une fois encore d’une «profonde intelligence économique et politique». Même Hummler en personne ne saurait faire un éloge plus ampoulé de sa situation embarrassante. Et pourtant, il sait parler!

Dans la Neue Zürcher Zeitung, on lisait également samedi que Konrad Hummler fait partie de ces hommes «qui n’ont pas peur d’appeler publiquement les choses […] en allemand, distinctement, par leur nom». Fuite des capitaux en guise de «légitime défense»? L’Allemagne, un «Etat de non-droit»? «Double morale à couper le souffle des Américains»? Tant de choses que le héros Hummler a «appelées par leur nom», «en allemand, distinctement», donc avec pertinence, dans «la lumière» de la NZZ?

Il faut désigner, en allemand et distinctement, la confession de la Neue Zürcher Zeitung à son président du conseil d’administration: c’est de l’amour. Mais une relation aussi profonde, émotionnelle et congénitale ne doit pas être délibérément détruite. Surtout pas à cause des médisances malveillantes d’une «grande puissance ingrate».

Ce serait un péché.

SONNTAGSBLICK TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY


PROFIL - FRANK A. MEYER

Né à Bienne en 1944, Frank A. Meyer mène une riche carrière journalistique depuis plus de quarante-trois ans. En 1981, il a participé à la création de L’Hebdo et de Die Woche. Il tient une chronique dans le SonntagsBlick. Et anime l’émission de débat Vis-à-vis de la chaîne de télévision de langue allemande 3-Sat. Il vit à Berlin.





Tags: NZZ, Konrad Hummler,

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