C’est l’indian summer, l’été indien de la chanson. Le souffle de la Windy City emporte en essaim mélancolique les feuilles jaunes et mortes de Grant Park. Mais la température, à l’approche de cette mi-octobre dans Chicago, dépasse les 25 degrés.
«COMME BARACK OBAMA, JÉSUS-CHRIST AUSSI AVAIT SES DÉTRACTEURS...» Peter Zeigler, Kenwood
Dans un café de Lasalle Street, près du quartier général d’Alexi Giannoulias, candidat démocrate à l’ancien siège d’Obama au Sénat, des clients sont sarcastiques.
Josh, employé dans une banque du coin: «C’est une ville où la corruption fait partie du jeu depuis Capone. A se demander comment Obama a pu passer à travers.»
Car Chicago, bien avant Obama, a aimé l’idée qu’elle pouvait faire et défaire les présidents. Giannoulias le sait, qui disait l’autre jour que l’enjeu de l’élection du midterm, le 2 novembre, était même «plus grand que lui, plus grand que le président. Il y va du futur des Etats-Unis.»
John Kennedy avait autrefois remporté ici une victoire stupéfiante, lui valant le gain décisif de l’Illinois en 1960. Au total de l’Etat, son avance avait été de 9000 voix. Mais à Chicago, où le maire et la mafia – l’Outfit, comme on l’appelle - avait fait voter pour lui en masse, il l’avait emporté de 450 000 suffrages.
Ensuite, le président élu avait mené la chasse aux mafieux, et le premier d’entre eux à Chicago, Sam Giancana, avait été suspecté, des années plus tard, d’avoir été un des commanditaires de l’assassinat de Dallas.
En 1975, Giancana fut convoqué devant une commission d’enquête. Quelques jours avant de s’y rendre, il faisait un barbecue quand il reçut une balle derrière le crâne. Son meurtrier le retourna. Et lui en mit six autres dans la bouche.
Altgeld Gardens, l’impatience. Car Chicago demeure une ville dure, violente, où «la politique est pleine de négativité», soupire Cheryl Johnson derrière son très modeste bureau au cœur d’Altgeld Gardens, tout au sud du South Side de la ville.
Ici, c’est le ghetto, il n’y a pas d’autre mot. Le ghetto noir, blues tendu et dangereux, jailli d’un méchant film. Ici, à 30 kilomètres et une heure et demie du centre, se trouvent 2000 logements dans des immeubles parfois délabrés, construits au milieu des années 40 pour parquer les vétérans de la Seconde Guerre.
De la brique rouge sur deux étages, routes défoncées, le son du rap qui jaillit des rares voitures, un territoire des gangs, Vice Lords ou Black Disciples, une électricité dans l’air: c’est là que Barack Obama, dans les années 80, commença sa carrière comme travailleur social.
L’endroit est un désastre économique et écologique. Alentour, les aciéries sont désaffectées depuis longtemps, chômage endémique.
Décharges publiques et usines de traitement des eaux voisines ont pollué l’air: asthme et maladies respiratoires, allergies, cancers, crises cardiaques: tous les taux sont ici au-dessus de la moyenne de la ville.
Cheryl Johnson y dirige People for Community Recovery (PCR), association de quartier fondée par sa mère Hazel en 1979. Il s’agissait, il s’agit toujours, d’aider les résidents à bas revenus du coin à faire respecter leurs droits, notamment en matière de pollution: éducation, conseils d’avocats et de médecins, coordination du combat pour améliorer les choses. PCR a aussi un programme pour initier les jeunes à des jobs dans les énergies vertes.
Cheryl Johnson sait qu’Obama a besoin de temps. «Je ne suis pas déçue, il vient de vivre les deux années les plus dures. Il a essayé de remettre en place tout ce que Bush avait coupé dans les programmes sociaux.
On n’en voit pas encore les effets, c’est un processus. C’est long, mal compris, les jeunes sont impatients. Ils demeurent une génération sans voix, et souvent la violence est leur seule parole.»
Cheryl se souvient du jeune Obama. «Aujourd’hui, ma mère et moi devons être les seules à nous rappeler l’avoir vu par ici», sourit-elle. Sa mère ne va pas bien, elle est très malade.
Et Cheryl engueule au téléphone un médecin qui ne veut pas la renseigner: le système de santé reste terrible pour les classes défavorisées, plusieurs hôpitaux ont refusé de la soigner. «Mais ça ne m’empêche pas de trouver formidable, jus tement, qu’Obama ait pu imposer cette refonte du système de santé.»
Dans le contexte de la crise actuelle, cette réforme, compliquée, difficile à saisir, reste un exploit du président. De Teddy Roosevelt à Harry Truman, de Kennedy à Clinton, tous avaient échoué. Obama l’a fait.
Dans les années à venir, plus de 32 millions d’Américains aujourd’hui sans assurance le seront. D’ici à 2020, 95% de la population sera couverte.
Obama a aussi imposé des règles, permettant aux jeunes jusqu’à 26 ans d’être couverts par l’assurance de leurs parents, empêchant les discriminations envers les maladies génétiques, ou la révocation des contrats par les assureurs lorsque les gens tombent malades, etc.
Le président a aussi dû faire des compromis, dont le renoncement à «l’option publique» qui agaçait les assureurs privés mais aurait rendu le tout plus cohérent. Ça n’a pas plu à son aile électorale la plus à gauche, mais il a tenu bon sur l’essentiel.
C’est aujourd’hui le grand malentendu américain. Barack Obama, en vingt mois, a pris plus de décisions, accompli plus de réformes importantes que n’importe lequel de ses prédécesseurs, démocrates ou républicains, en avaient menées durant parfois huit ans.
Mais le message des médias est submergé par le feu roulant de la propagande et du dénigrement venu des républicains et du Tea Party (lire l’interview de Karl Rove).
Ils ont dépensé durant cette course 2010 près de six fois ce qu’ils avaient mis sur la table pour la dernière campagne législative. Elle sera la plus chère de tous les temps, les dépenses totales avoisinant déjà les 3, 4 milliards de dollars.
La présidence en ressort avec l’image d’une déception. L’homme providentiel se serait, comme prévu par les innombrables Cassandres, fracassé contre le mur du réel. Obama, un beautiful loser, un perdant magnifique? L’inverse est pourtant plus juste: il est un bagarreur qui gagne.
«JE REGARDE LES JEUNES ET LEUR DIS: S’IL TOMBE, VOUS TOMBEREZ.» Cheryl Johnson, Altgeld Gardens
Bilan historique. Au-delà de la perle de la santé, la revue de détail du bilan Obama est impressionnante et fait déjà de lui un président historique.
A son 24e jour dans le bureau ovale, Obama lançait le Recovery Act, programme de stimulation économique (un total de 814 milliards de dollars) cumulant par exemple baisse d’impôts pour la classe moyenne, investissement de 100 milliards de dollars pour l’éducation, de 94 milliards dans les énergies renouvelables.
Sans les interventions d’Obama, en poursuivant sur la voie du laisser-faire républicain, les économistes de chez Moody’s ont estimé que 16 millions d’emplois auraient été perdus.
On en est aujourd’hui à un taux de chômage officiel de 9,6%, on en serait sans cela aux alentours de 17%. Obama a évité aux USA une catastrophe pire que l’actuelle et rude crise.
Le président a aussi pris des risques récompensés, en volant au secours de l’industrie automobile, sinistrée à son arrivée au pouvoir. General Motors, Chrysler, et même Ford semblaient mûrs pour la liquidation.
Washington y est allé de 60 milliards de dollars et a sauvé un million d’emplois dans le Michigan, l’Ohio ou l’Indiana. Aujourd’hui, GM fait à nouveau des profits, Ford prospère, et même Chrysler résiste, étendant sa part de marché.
La réforme de Wall Street, la plus haïe par ses adversaires, menée en faveur de la protection des consommateurs, est un autre succès, même s’il y eut aussi des compromis.
Les autorités fédérales ont désormais la possibilité de saisir ou fermer les banques menacées de faillite, de faire payer leur liquidation par l’industrie financière.
Surtout, Obama a créé le Consumer Financial Protection Bureau, au budget annuel de 500 millions de dollars: sur le modèle de l’administration antidrogue, c’est une autorité de régulation qui doit protéger les clients des mauvais prêts et des crédits dangereux.
L’écologie ensuite. «Vous pensiez qu’il était le premier président noir, c’est faux: il est le premier président vert.» Le mot d’un entrepreneur des clean-tech traduit l’ampleur de l’inflexion.
En comptant l’argent privé induit par l’effort public, plus de 200 milliards de dollars vont être consacrés aux énergies douces: en termes réels, c’est comparativement plus que ce qu’avait coûté le programme Apollo pour aller sur la Lune.
En 2012, les Etats-Unis auront doublé leur production d’énergie renouvelable. Immeubles chauffés au solaire, montée des standards antipollution pour les voitures et camions, usines thermiques dans le désert du Mojave, réduction de 28% de la production de carbone pour les agences fédérales dans les dix ans à venir, etc.
Il faut encore ajouter la sortie des troupes de combat d’Irak, un calendrier pour celles d’Afghanistan: tout cela imposé aux généraux.
La reprise aussi, même dramatiquement fragile, de discussions entre Israël et l’Autorité palestinienne, les relations dégelées avec la Russie et même avec la Chine. En moyenne dans le monde, la confiance envers les Etats-Unis était tombée à 21% en 2007. Elle est aujourd’hui de 64%.
Kenwood, la ferveur. Demeurent de lourdes difficultés. La prison de Guantanamo n’est toujours pas fermée. Expliquer que la crise serait pire sans lui n’est pas vendeur et revient aussi à constater la crise.
Dans son propre camp, les questions se posent, lui sont posées. L’intervention de la Noire Velma Hart lâchant, lors d’un débat télé, «je n’en peux plus de vous soutenir», a marqué.
Certains des proches du président s’en vont. Larry Summers, conseiller économique, veut reprendre sa chaire à Harvard. Rahm Emanuel, l’influent secrétaire général de la Maison-Blanche, rêve de la mairie de Chicago.
A Kenwood, quartier middle class, cosy et universitaire, où les Obama achetèrent sur Hyde Park Boulevard leur maison en 2005, la cote du président demeure pourtant quasi intacte.
Sa photo trône parfois dans quelques vitrines de magasins, une galerie vend un tableau représentant son couple avec Michelle. Là, sa pizzeria préférée d’alors, ici la librairie, et surtout la boutique de son coiffeur.
On n’y coiffe plus personne, un conflit avec le propriétaire ayant obligé le prince local du ciseau à aller travailler ailleurs. Mais Peter Zeigler, admirateur du président, ne s’est pas résolu à laisser l’ancienne échoppe à l’abandon. Il y vend des disques d’occasion et fait visiter ce lieu «historique où fut inventée la coupe de cheveux de Barack Obama, sur ce siège». Il lui garde sa confiance, se dit cool et sûr qu’il sera réélu: «Jésus aussi avait ses détracteurs, des gens qui pensait qu’il faisait des choses justes, d’autres que non.»
Barack Obama est revenu il y a deux semaines à Chicago soutenir son copain de basket âgé de 34 ans, Alexi Giannoulias, dans son combat contre le républicain Mark Kirk.
Les candidats sont au coude-à-coude, ce ne sera pas facile pour les démocrates. Giannoulias a quelques casseroles, dont le prêt gênant, alors qu’il était un dirigeant de Broadway Bank, établissement appartenant à sa famille, de millions de dollars à Michael «Jaws» Giorango et Demitri Stavropoulos, figures connues du crime, à Chicago. Quand à Kirk, il est accusé d’avoir triché sur son passé militaire.
Pourtant, le retour en campagne de Barack Obama a fait frémir les sondages. Les démocrates pourraient garder la majorité au Sénat, résister mieux que prévu à la Chambre des représentants. Ce qui n’empêchera pas un frein pour les réformes durant la suite de son mandat.
Le président avait sans doute sous-estimé la déception d’une partie de son électorat, pensant que ses réformes parleraient pour lui. Son entrée dans le jeu lui fait prendre un risque et à Chicago, sa ville, le poids du symbole sera important, et observé par la nation entière. C’est une première heure de vérité avant son échéance personnelle dans deux ans.
Cheryl Johnson, si forte et courageuse dans Altgeld Gardens, a dans la voix une gravité solennelle: «Je regarde les jeunes du quartier dans les yeux et leur dis: s’il tombe, vous tomberez.»
L'enjeu des élections du Midterm
TOUS LES DEUX ANS, les Etats-Unis renouvellent leur législatif, le Congrès: les 435 sièges de la Chambre des représentants, et environ le tiers des 100 sièges du Sénat (cette année, 37 sièges sont en jeu). Une fois sur deux l’élection coïncide avec la présidentielle. L’autre fois, elle a lieu au milieu du mandat: c’est le midterm, qui se déroule le 2 novembre.
POUR LES DÉPUTÉS DE LA CHAMBRE, le scrutin précédent avait donné 255 sièges aux démocrates, le parti d’Obama, et 178 aux républicains: ces derniers doivent gagner au moins 39 sièges pour prendre la majorité, et cela semble probable. Selon les sondages, on en serait à environ 227 sièges républicains contre 208 aux démocrates. Mais une trentaine de sièges se joueront au coude à coude.
POUR LE SÉNAT, en 2008, on en était à 59 sièges démocrates contre 41 républicains, qui doivent donc gagner 10 sièges. Les sondages tendent à montrer qu’ils n’y arriveront pas et que les démocrates conserveront une majorité de 52 sièges contre 48. Là encore, 8 sièges seront cependant très disputés, dont celui de Chicago.
Une popularité en baisse, mais...
Si, au début d’un mandat porté par une forte espérance, Barack Obama voyait sa politique approuvée par 63% des Américains (février 2009), cette popularité s’est effritée régulièrement pour atteindre désormais 45%.
Ce n’est cependant pas un si mauvais résultat, selon l’institut Gallup. D’abord parce que cela reste plutôt mieux que ses prédécesseurs, mais surtout le travail du Congrès n’est approuvé aujourd’hui que par 21% des citoyens: Obama, dans un climat électoral plombé par la crise, résiste donc bien mieux que l’ensemble de la classe politique.
Sa cote demeure forte dans son camp, très haute dans la communauté noire.
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