DIX PERSONNALITES - SPECIAL USA
Obama, sorti du néant

Par Christophe Passer, Luc Debraine - Mis en ligne le 03.10.2012 à 12:47

DERNIÈRE CAMPAGNE. Charismatique, élégant, arrogant, métissé, brillant, décevant parfois: il est tout cela, mais pour laisser une vraie trace, le président américain doit parvenir à être réélu. Un défi à la hauteur d’un homme qui n’est jamais autant lui-même qu’en compétition. Analyse empathique.

BARACK OBAMA 51 ans, président des Etats-Unis

Je vais vous dire: je ne crois pas un instant que Barack Obama ne sera pas réélu. Je crois que l’on joue à se faire peur, en cette Europe et ce monde qui étaient éreintés de George W. Bush, de la folie égoïsto-suicidaire des néoconservateurs républicains. Sérieusement, fermez les yeux, respirez une seconde, imaginez ce que serait aujourd’hui l’Amérique – et ses mille défauts – si John McCain avait gagné il y a quatre ans, un vieux type largué dans l’espace terrestre avec cette hockey mom cinglée de Sarah Palin à ses basques.

Continuez, pensez maintenant à des Etats-Unis dont Mitt Romney deviendrait le leader, cette rigidité mormone vaguement faux cul, ces doubles discours pour milliardaires cachottiers ou bouseux du Tea Party. Je ne crois pas que les Américains soient si désespérément stupides. Le pire, cependant, c’est d’écouter tous ceux qui, par ici, adorent tant détester ce pays: ils ne sont jamais aussi confits dans leurs ricanantes certitudes que lorsqu’il est dirigé par un idiot vaguement méchant, un cliché coincé, un Bush, un Romney. Obama les gêne.

Larmes de joie. Obama les gêne, oui. Il ne correspond à rien. Parce que selon l’expression si justement bouleversante de Toni Morrison, il y a quelques semaines dans L’Hebdo, il est «sorti du néant». Ruminez ces mots, faites-les vivre en bouche, c’est exactement ça, vérité révélée, épiphanie politique: «sorti du néant». Dans l’aube européenne de son élection en 2008, je me souviens de la télé, avec lui discourant dans Grant Park, Chicago. Je pleurais de joie devant l’écran. Brothers and sisters, aucune naïveté dans ces pleurnicheries: je savais d’avance et parfaitement que ce ne serait jamais aussi bien que proclamé, mais, franchement, c’était de toute façon incroyable. Quel destin, quel basculement mental, quelle respiration d’espoir! Deux ans plus tard, j’ai marché dans Grant Park désert par une ensoleillée matinée d’automne. Je regardais l’herbe pas très en forme. Bien sûr, tout n’allait pas mieux, là-bas, pas de miracle, mais demeurait la trace, l’odeur du rêve, un refrain hanté de Sam Cooke aussi, A Change is Gonna Come. Je ne regrette aucune larme. Alors aujourd’hui, la première chose à rectifier sur le président Barack Obama, c’est son bilan que l’on s’échine à présenter comme décevant. Les Etats-Unis sortaient en 2008 de trente ans de cette «révolution conservatrice» initiée par Ronald Reagan: baisses d’impôts massives pour les riches, écrasement de la classe moyenne, pauvreté en pleine explosion (46 millions de personnes touchent des bons alimentaires!), folie boursière totale. Au bout du compte, le pays retrouvait quasi la situation des années 20: une fracture sociale énorme, une nation exsangue.

Des réformes nombreuses. Voici une liste de quelques exemples de réformes lancées par Obama depuis 2008. Le Recovery Act, lancé 24 jours après son arrivée au pouvoir, a injecté 814 milliards de dollars dans l’économie. Selon l’agence Moody’s, l’opération a sans doute permis de sauver 16 millions d’emplois, notamment le secteur automobile qui allait à la ruine. La réforme de Wall Street ensuite, même rongée par les compromis, a permis la création du Consumer Financial Protection Bureau: 500 millions de dollars annuels, sur le modèle de l’administration antidrogue, pour réguler le marché, protéger les clients (juste pour dire: on attend toujours ne serait-ce que le dixième d’une législation comparable en Suisse).

Il y a aussi l’Edward Kennedy Serve America Act, qui finance un service civil pour les jeunes. Le Lilly Ledbetter Fair Pay Act entend quant à lui lutter contre les discriminations salariales envers les femmes. Le Family Smoking Prevention and Tobacco Control Act régule plus qu’auparavant l’industrie du tabac. Le Food Safety Modernization Act permet à l’administration d’être beaucoup plus sévère envers les géants de l’agroalimentaire. Le Hate Crimes Prevention Act se bat pour faire baisser les crimes haineux. Le Student Aid and Fiscal Responsibility Act fait en sorte que l’Etat fédéral puisse non seulement gérer des bourses pour les étudiants défavorisés, mais les ajuste en plus à la hausse des prix. Le Child Nutrition Reauthorization Healthy, Hunger-Free Kids Act sert à combattre l’obésité des enfants, à améliorer l’offre des cantines scolaires (un combat porté par Michelle Obama).

Il faut évidemment ajouter à cela le si fameux Obamacare, permettant à 32 millions d’Américains d’être désormais couverts, enfin, par une assurance maladie. Des échecs, il y en a aussi. En matière d’éducation, les progrès sont restés lents. Obama promettait en 2008 que les Etats-Unis deviendraient le pays du monde à plus forte proportion de jeunes diplômés à l’horizon 2020, il semble illusoire désormais d’y parvenir.

Surtout, le président avait fait de l’environnement l’un de ses chevaux de bataille électoraux. Un peu d’argent pour les cleantechs mais son grand projet autour d’une idée de bourse carbone a lourdement et lamentablement échoué devant le Congrès. A la fois à cause de la place prise par la rude bataille déjà menée au sujet de l’assurance maladie et, principalement, par le désintérêt d’une population qui demeure nombreuse à ne pas considérer l’écologie comme un souci majeur.

Cheveux gris. Où en est-il, à un mois de l’élection, Obama? Ses cheveux se sont mis à grisonner. Une sorte de gravité s’est inscrite sur son visage. L’exaltation style slogan You Can s’est effacée dans ses traits, pour laisser place à une certaine dureté. Oui, c’est tellement plus dur que l’on croyait, toujours, et pour lui comme pour tout le monde.

La silhouette est restée rapide, svelte, une vivacité. Quand je le vois bouger, je pense toujours au basketteur. Barack Obama bouge absolument comme un joueur de basket. Une souplesse, une décontraction fausse, façon d’être aux aguets pour la balle, de tension dans le dos comme avant le shoot, une manière de dribbler aussi. On ne comprend rien à Obama sans le regarder comme un sportif, un compétiteur définitif, concentré sur l’amélioration permanente de la performance.

C’est cette manière d’acharnement à être le meilleur qui a fait de lui ce qu’il est. Etudiant, orateur, écrivain de sa propre geste à travers livres ou discours, il a toujours voulu aller vers le haut.

Parfois, cela se traduit par des futilités. Quand il joue aux cartes pour se détendre dans Air Force One, il ne supporte pas qu’on prenne ça à la légère. Il doit s’essayer au bowling durant la campagne: il s’entraîne et écrase tous ses accompagnateurs. L’un d’eux marque un panier devant des caméras de télé, Obama se pose derrière la ligne des trois points, et envoie le ballon en plein dans le mille. Il pense et dit à ses conseillers politiques qu’il serait un meilleur conseiller politique qu’eux. Il pense et dit à ceux qui écrivent ses discours qu’il écrit de meilleurs discours qu’eux. Il arrive toujours archipréparé dans les séances, rabat leur caquet à ceux qui se montrent approximatifs. Les républicains enragent sur cette arrogance. Il a érigé l’art de la compétition en style de vie, y compris face à ses enfants: «Si vous jouez contre eux, laissez-les l’emporter jusqu’à leur premier anniversaire. Ensuite, gagnez!»

Image meilleure. Internationalement, il a considérablement amélioré l’image de l’Amérique. Son expérience de vie recomposée, Kenya, Hawaii, Indonésie, a fait de lui le premier président-monde. Un syncrétisme, un métissage qui n’est pas encore les Etats-Unis d’aujourd’hui: Obama annonce une Amérique de demain. Le beau discours du Caire, qu’il ait été compris, utile, ou pas, demeurera extraordinaire, un essai de main tendue. Obama a aussi commencé à faire comprendre aux Américains que le reste de la planète existait, que le monde multipolaire était une réalité avec laquelle il allait falloir composer. Les Etats-Unis resteront une grande puissance, capable d’aller descendre Oussama Ben Laden à l’autre bout de la planète, mais elle ne peut plus s’imaginer seule et unique: c’est pourtant bien cette chimère que continuent de vendre les républicains.

Barack Obama, on l’a aussi beaucoup écrit, est un homme du compromis. Un avocat dans l’âme qui cherche à concilier longtemps, avant de trancher parfois avec rudesse. Il croit au capitalisme contrôlé, ne se bat pas pour supprimer la peine de mort, reste discret sur le sujet de la législation sur les armes: cette prudence fait s’énerver l’aile gauche des démocrates, qui attendaient plus. Mais il lui a fallu paradoxalement composer avec la dérive à droite du Parti républicain: alors que les deux grandes formations furent construites dans le dessein d’un équilibre obligatoire, le Grand Vieux Parti, encore poussé par le Tea Party, a fait le choix de la fuite en avant conservatrice, rendant toute entente illusoire.

Place au centre. Obama s’est ainsi trouvé une place plus au centre, presque indépendante parfois des démocrates eux-mêmes, pour faire tenir l’édifice. L’exercice est difficile, risqué. Mais il repose sur le courage de croire la réconciliation toujours possible, il fait sans cesse le pari de l’intelligence contre la bêtise, du savoir contre l’ignorance, du pragmatisme contre le populisme. C’est un grand président. Il peut encore devenir un homme d’Etat historique.

Enfin, c’est un Afro-Américain. Un Noir. Par ici, on présente bêtement comme vaguement raciste de le souligner encore, mais il faut avoir voyagé ces dernières années aux Etats-Unis pour avoir senti, de l’Utah à l’Alabama, l’odeur rance du racisme made in USA, sa persistance forte. Des millions d’Américains détestent ce sale nègre de Barack Obama, il n’y a pas d’autres mots. Ils le considèrent comme celui qui a volé leur pouvoir, leur pays, jusqu’à l’idée d’euxmêmes. Ils le disent Africain, musulman, quand ils sont polis. Nazi et communiste, voire l’antéchrist himself quand ils s’énervent. Beaucoup aimeraient le voir mort, pendu au bout d’une corde, comme au bon vieux temps.

Je n’exagère pas. Barack Obama reste une révolte, et donc une blessure pour certains. Quelquefois, j’ai peur pour lui. Je regarde ce type, chemise blanche, manches retroussées, l’élégance vintage, mine de leader en mission, le sérieux avec lequel il essaie de faire de son mieux, je devine le danger dans les foules, dans les tripes de ses adversaires. L’Amérique reste un endroit violent et sans pitié.

Brother Ray. Je me suis toujours intéressé à ses goûts musicaux, aussi. Parce que depuis Platon, on sait que «si tu veux comprendre un peuple, écoute sa musique». Cooke, Springsteen, Wonder, la soul, le jazz, Dylan, Beyoncé, je me demande ce qu’il fredonne ces temps-ci. L’autre jour, je suis retombé sur A Message From the People, l’album le plus politique de Ray Charles. C’est un disque renversant, en colère, qui date de 1972, dont la pertinence éternelle m’a encore sidéré.

Il y a dessus une chanson, Abraham, Martin and John, qui rassemble les assassinats de Lincoln, de King, et des frères Kennedy. A la fin, Brother Ray sanglote presque, et c’est terrible, profondément émouvant, permettant aussi de mesurer l’étroitesse de la voie, celle entre la route accomplie et l’abîme demeurant.

Car c’est marchant sur cette arête aiguisée que Barack Hussein Obama II, né à Honolulu un jour d’été 1961, sorti du néant pour devenir le 44e président des Etats-Unis d’Amérique, vit sa dernière campagne.


LES PHOTOGRAPHES DE LA MAISON BLANCHE

Les yeux de l'histoire

Photographe officiel de la Maison Blanche à Washington, Pete Souza, qui signe le présent portfolio (réalisé en 2012), poursuit la double tâche de ses prédécesseurs. Documenter l’accueil au sommet de l’Etat des dignitaires, visiteurs ou invités. Et surtout enregistrer pour la postérité la vie d’un président à la Maison Blanche, lors des événements officiels, en déplacement, en coulisse, en famille, in et off-duty. «C’est moins du photojournalisme que de la photohistoire», résume Pete Souza. Lui-même et son équipe prennent 20 000 images par semaine.

L’association des photographes de la Maison Blanche a été créée en 1921 grâce au président Warren Harding. Jusqu’à lui, les photographes trouvaient porte close ou étaient strictement encadrés. Depuis Harding, des présidents se sont montrés ouverts aux professionnels de l’image. Harry Truman faisait même partie de leur association à la Maison Blanche. Il organisait le concours de «La meilleure photo prise par un président américain» qu’il remportait bien sûr à chaque fois. Yoichi Okamoto était si estimé par Lyndon Johnson qu’il était le seul, avec la secrétaire du président, à pouvoir entrer à tout moment dans le Bureau ovale. En revanche, Richard Nixon se méfiait d’Ollie Atkins, contraint de passer par le secrétariat pour avoir la permission de photographier une rencontre ou un événement. Si bien que les archives des présidences Nixon sont dominées par des images officielles peu mémorables (à part une entrevue avec Elvis Presley, où Nixon affiche un sourire mi-forcé, mi-dégoûté).

Hélas, une étape importante de cette histoire visuelle a disparu en 2001 avec le World Trade Center. Photographe personnel de John F. Kennedy, Jacques Lowe avait mis ses 40 000 négatifs de la campagne et de la présidence de JFK dans un coffre de la banque JP Morgan d’une des tours new-yorkaises. Les photos, dont certaines célèbres, sont parties en fumée.

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